Irak : Crise de l'eau à Bassora

(Vidéo, sous-titres via cc) - La crise de l'eau à Bassora, dans le sud de l'Irak, comporte de graves risques sanitaires pour près de 4 millions d'habitants. Les autorités devraient d'urgence prendre des mesures pour y remédier.

(Bagdad) – Pendant près de 30 ans, les autorités irakiennes ont échoué à garantir l’accès des résidents de Bassora à une eau potable en quantité suffisante, provoquant des problèmes de santé récurrents, a déclaré Human Rights Watch dans un rapport rendu public aujourd’hui. Cette crise a culminé en 2018 avec l’hospitalisation d’au moins 118 000 personnes et une série de violentes manifestations. 

Le rapport de 128 pages, intitulé « Basra is Thirsty: Iraq’s Failure to Manage the Water Crisis » (« La soif à Bassora : Gestion inadéquate par l’Irak de la crise de l’eau ») révèle que cette crise résulte d’une combinaison de facteurs complexes qui, en l’absence de réponse adéquate, entraîneront probablement de nouvelles épidémies d’origine hydrique et poseront des défis économiques persistants. Les autorités locales et fédérales ont peu fait pour remédier aux causes profondes de la situation.

« Certains responsables politiques se contentent de mentionner la fréquence accrue de fortes pluies pour éviter d’aborder la crise de l’eau persistante de Bassora », a déclaré Lama Fakih, directrice adjointe de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord à Human Rights Watch. « Mais dans les années à venir, Bassora continuera de faire face à d’importantes pénuries d’eau et à la pollution, avec de graves conséquences, si le gouvernement ne commence pas dès à présent à investir de manière ciblée dans les solutions durables qui sont urgemment requises . »

Pour ce rapport, Human Rights Watch s’est entretenu avec 58 résidents de Bassora, des ouvriers travaillant dans des installations privées et publiques et des professionnels de santé, et a analysé des échantillons d’eau prélevés dans l’estuaire du Chatt el-Arab, des stations d’épuration et des robinets aux domiciles de particuliers. Human Rights Watch a également interrogé des représentants du conseil provincial de Bassora, du bureau du gouverneur et des responsables des Ministères des ressources hydriques, des départements des eaux et des égouts des Ministères des Municipalités et des Travaux Publics, et des Ministères de la Santé, de l’Environnement et de l’Agriculture. L’organisation s’est également appuyée sur des données en provenance du champ académique et du secteur de la santé publique, ainsi que sur des images satellite scientifiques et commerciales de la région pour corroborer bon nombre de résultats.

Les principales sources hydriques de Bassora sont le fleuve Chatt el-Arab et ses canaux d’eau douce. Human Rights Watch a constaté que les autorités irakiennes avaient échoué à gérer et à réglementer correctement les ressources hydriques nationales, privant des décennies durant les habitants du gouvernorat de Bassora, dans le sud de l’Irak – quatre millions de personnes au total – de leur droit à une eau potable, notamment sous l’occupation de l’Autorité provisoire de la Coalition, menée par les États-Unis et le Royaume-Uni. Mais les échecs précédents et répétés des autorités depuis les années 1980, notamment la mauvaise exploitation des sources en amont, la réglementation insuffisante de la pollution et de l’écoulement des eaux usées, la négligence chronique et la gestion médiocre des infrastructures d’approvisionnement en eau, avaient déjà entraîné une détérioration de ces cours d’eau.

Pour faire face à la pollution et aux pénuries, les habitants de Bassora ont dû acheter de l’eau. Son coût élevé, en particulier en période de crise, pèse plus lourdement sur les habitants les plus pauvres, les rendant particulièrement vulnérables à la consommation d’une eau insalubre. 

Jaafar Dayegh Sabah, un agriculteur d’Abou al-Khasib, une ville pauvre située au sud-est de Bassora, a déclaré à Human Rights Watch :

Chaque année, j’obtenais 50 % du rendement de l’année précédente, puis en 2018, il ne restait pratiquement plus rien. En 2018, le taux de salinité de l’eau était tellement élevé que je pouvais attraper le sel avec mes propres mains. Je meurs de soif, mes enfants aussi. Il y a eu quatre cas d’intoxication dans ma famille. Je n’ai pas d’argent et ne peux pas les emmener à l’hôpital. Où est-ce que je vais trouver l’argent ?

Cette crise a été aggravée par la réduction des débits d’eau douce dans les rivières en raison de la construction de barrages en amont destinés à favoriser les plantations de canne à sucre et d’autres cultures, notamment en Iran, et du déclin des précipitations au cours des dernières décennies. En raison de la hausse des températures provoquée par le changement climatique, la pénurie d’eau devrait s’aggraver dans la région. Pourtant, aucune politique adéquate n’existe pour atténuer les impacts négatifs. Une situation exacerbée par l’utilisation non viable de l’eau dans l’agriculture et à des fins domestiques. Cette insuffisance a entraîné une intrusion de l’eau de mer dans le Chatt el-Arab, rendant l’eau impropre à la consommation humaine et à l’irrigation de nombreuses cultures. 

Image satellite datée du 28 octobre 2018, montrant l’emplacement de ce qui pourrait être une prolifération d’algues toxiques (flèche jaune) ainsi que des accumulations de déchets dans des canaux reliés au fleuve Chatt el-Arab à Bassora, en Irak.

© 2019 DigitalGlobe-Maxar Technologies; Source: European Space Imaging.

Les stations d’épuration de Bassora ne sont pas équipées de la technologie nécessaire pour assainir l’eau de mer et la rendre potable, faisant perdre son efficacité au chlore, un produit chimique couramment utilisé pour traiter l’eau. En outre, des experts affirment que les autorités de l’eau ont du mal à obtenir et à se servir du chlore en quantités suffisantes, en raison de contrôles stricts visant à empêcher ce produit chimique de tomber entre les mains d’organisations l’ayant utilisé comme arme par le passé.

Même lorsque du chlore est ajouté, des seuils élevés de turbidité ou de salinité peuvent réduire l’efficacité de la chloration contre les bactéries. En outre, le réseau des canalisations et des égouts de Bassora est fissuré, laissant des eaux souterraines contaminées par des matières fécales y pénétrer : dans ces conditions, la quantité de chlore utilisée dans les stations d’épuration ne viendra probablement pas à bout des nouveaux contaminants.

Par ailleurs, les autorités ferment les yeux sur les activités polluantes à Bassora. En examinant des images satellite enregistrées en 2018, Human Rights Watch a observé, ce qui semble être deux nappes de pétrole polluant le fleuve Chatt el-Arab dans le centre de Bassora, ainsi que deux oléoducs déversant manifestement à jets réguliers des quantités considérables de déchets.

À l’été 2018, au moins 118 000 personnes ont été hospitalisées pour des symptômes diagnostiqués par les médecins comme résultant de la consommation d’une eau impropre. Les autorités n’ont toujours pas publié d’enquêtes officielles sur les causes de cette crise sanitaire.

Parmi les causes possibles des maladies identifiées en 2018 figurent des virus (tels que les norovirus), des parasites (giardia ou cryptospridium), des bactéries (e. Coli) et des métaux toxiques provenant des égouts et de la pollution agricole et industrielle. La teneur élevée de salinité de l’eau pourrait également avoir contribué à l’apparition de ces maladies, selon des experts impliqués dans l’analyse d’échantillons d’eau prélevés pendant la crise.

Human Rights Watch a également collecté des preuves d’une importante prolifération d’algues toxiques dans le Chatt el-Arab pendant l’épidémie. La combinaison de déchets dans l’eau et de températures plus élevées imputables au changement climatique peut contribuer à une telle situation, mais le gouvernement ne s’est apparemment pas saisi de la situation. Les laboratoires ayant analysé à l’époque les échantillons n’ont jamais analysé d’algues toxiques.

L’Irak ne dispose pas de système consultatif de santé publique pour informer les résidents de la contamination éventuelle de l’eau potable dont dépend une communauté, et des mesures qui devraient être prises pour en atténuer les conséquences. 

Image satellite datée du 15 juillet 2018, montrant qui semble être une nappe de pétrole (longue tache noire) dans le fleuve Chatt el-Arab en Irak, dans une région située à une vingtaine de kilomètres en amont de la ville de Bassora, que ce fleuve traverse.

© Planet Labs 2019.

Les projets gouvernementaux de génie civil visant à améliorer la qualité de l’eau n’ont pas abouti en raison de la gabegie et de la corruption. Pendant des années, les agriculteurs et les entreprises ont exploité les canaux d’eau douce, détournant l’eau destinée aux stations d’épuration publiques de Bassora.

Ces défaillances violent les droits des résidents de Bassora à l’eau, à l’assainissement, à la santé, à l’information et à la propriété (terres et cultures), qui sont garantis par le droit irakien et international.

L’agriculture est la principale source de revenus des communautés rurales du gouvernorat de Bassora. Cependant, l’irrigation à l’aide d’eau saline qui stérilise les sols et éradique les plantes, de même que les aménagements pratiqués en amont ont considérablement réduit la production agricole.

Pour assurer le respect du droit à l’eau, les gouvernements doivent œuvrer à l’accès universel à l’eau et à l’assainissement pour tous, en l’absence de toute discrimination, tout en accordant la priorité aux plus démunis. Mais plus de 300 000 résidents du gouvernorat de Bassora vivent dans des domiciles qui ne sont pas raccordés au réseau local d’eau et d’assainissement ; ceci incite certains à puiser illégalement dans les réserves d’eau, entraînant une contamination, une baisse de la pression de l’eau et un gaspillage de ressources.

Le 22 juillet, Ahmed Waheed, un célèbre comédien originaire de Bassora, a diffusé en partenariat avec Human Rights Watch une vidéo qui appelle le gouvernement irakien à fournir aux habitants de cette ville une eau potable salubre et propre. Il a demandé aux Irakiens de poster sur les réseaux sociaux des selfies les montrant en train de tenir un verre d'eau, en utilisant le hashtag #CleanWaterForBasra (« Eau propre pour Bassora »), en guise de solidarité avec les habitants de cette ville.

Les autorités irakiennes devraient immédiatement mettre en place un système consultatif de santé publique pour informer les résidents d’une communauté donnée de la contamination éventuelle de l’eau potable et des mesures qu’il convient de prendre pour atténuer les conséquences et établir des protocoles à l’intention des fonctionnaires gouvernementaux en vue de les aider à prendre les dispositions qui s’imposent en situation de crise.

Les autorités locales et fédérales devraient former un groupe de travail mixte indépendant en matière de santé publique et d’environnement chargé de surveiller la situation, de coordonner l’action des différentes autorités compétentes et de consulter les populations touchées. Ce groupe devrait rendre publiques les conclusions des rapports commandités lors de la crise sanitaire de 2018 et les stratégies à long terme envisagées pour prévenir de futures crises hydriques et y faire face le cas échéant. Il devrait enfin prévoir des compensations pour ceux dont les moyens de subsistance sont affectés.

« L’accès à une eau potable saine est non seulement essentiel à notre survie, mais c’est un droit fondamental pour tous », a conclu Lama Fakih. « Si la résolution de la crise de l’eau à Bassora nécessitera une planification véritable, du temps et de l’argent, il est possible de la résoudre à condition que les autorités prennent leurs responsabilités au sérieux. Toute alternative serait fatale. »

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