Grèce : Des enfants migrants privés d'éducation

(VIDÉO, sous-titres via cc) – Les enfants migrants bloqués sur les îles grecques n'ont souvent aucune possibilité de suivre des cours. HRW appelle à un renforcement de mesures qui leur permettraient de poursuivre leur scolarité.

(Athènes) – À cause de sa politique migratoire appuyée par l’Union européenne qui bloque des milliers d’enfants demandeurs d’asile dans les îles de la mer Égée, la Grèce prive  ces enfants de leur droit à l’éducation, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui.

Le rapport de 51 pages, intitulé « ‘Without Education They Lose Their Future’: Denial of Education to Child Asylum Seekers on the Greek Islands» (« ‘Déscolarisés, c’est leur avenir qui leur échappe’ : Les enfants demandeurs d’asile privés d’éducation sur les îles grecques », résumé et recommandations disponibles en français), a constaté que moins de 15 % des enfants en âge d’être scolarisés vivant dans les îles, soit plus de 3 000, étaient inscrits dans des établissements publics à la fin de l’année scolaire 2017-2018, et que dans les camps que gère l’État dans les îles, seuls une centaine, tous des élèves de maternelle, avaient accès à l’enseignement officiel. Les enfants demandeurs d’asile vivant dans les îles grecques sont exclus des opportunités d’instruction qu’ils auraient dans la partie continentale du pays. La plupart de ceux qui ont pu aller en classe l’ont fait parce qu’ils ont pu quitter les camps gérés par l’État grâce à l’aide des autorités locales ou de volontaires.

« La Grèce devrait abandonner sa politique consistant à confiner aux îles les enfants demandeurs dasile et leurs familles, puisque depuis deux ans, l’État sest avéré incapable dy scolariser les enfants », a déclaré Bill Van Esveld, chercheur senior de la division Droits des enfants à Human Rights Watch. « Abandonner ces enfants sur des îles où ils ne peuvent pas aller en classe leur fait du tort et viole les propres lois de la Grèce. »

Human Rights Watch s’est entretenue avec 107 enfants demandeurs d’asile et migrants en âge d’être scolarisés vivant dans les îles, ainsi qu’avec des responsables du ministère de l’Éducation, de l’ONU et de groupes humanitaires locaux. Elle a également examiné la législation en vigueur.

Des enfants décorent un mur à PIKPA, un camp pour demandeurs d’asile situé sur l’île de Lesbos. Des bénévoles y aident les enfants à s’inscrire dans l’enseignement public, qui reste hors de portée de la plupart des enfants demandeurs d’asile vivant dans les îles grecques.

© 2015 Privé.

L’État grec applique une politique appuyée par l’UE qui consiste à maintenir dans les îles les demandeurs d’asile qui arrivent de Turquie par la mer jusqu’à ce que leurs dossiers de demande d’asile soient traités. Le gouvernement soutient que ceci est nécessaire au regard de l’accord migratoire que l’EU et la Turquie ont signé en mars 2016. Le processus de traitement est censé être rapide et les personnes appartenant aux groupes vulnérables sont censées en être exemptées.  Mais Human Rights Watch a parlé à des familles qui avaient été bloquées jusqu’à 11 mois dans les camps, souvent à cause des longs délais d’attente pour être convoqué aux entretiens relatifs à leur demande d’asile, ou parce qu’elles ont fait appel du rejet de leur demande.

Même si l’État grec a transféré plus de 10 000 demandeurs d’asile vers la Grèce continentale depuis novembre, il refuse de mettre fin à sa politique de confinement. En avril 2018, la Cour suprême grecque a invalidé cette politique pour les nouveaux arrivants. Au lieu d’appliquer ce jugement, le gouvernement a émis une décision administrative et promulgué une loi afin de rétablir la politique.

D’après la loi grecque, la scolarité est gratuite et obligatoire pour tous les enfants de 5 à 15 ans, y compris ceux qui demandent l’asile. Le droit international garantit à tous les enfants le même droit de recevoir un enseignement primaire et secondaire, sans discrimination. Les enfants vivant en Grèce continentale, non soumis à la politique de confinement, ont pu s’inscrire dans l’enseignement officiel.

Selon l’office humanitaire de la Commission européenne, ECHO, « l’éducation est cruciale » pour les filles et garçons touchés par des crises. Cette institution ajoute que l’éducation permet aux enfants de « retrouver un certain sens de normalité et de sécurité », d’acquérir des compétences importantes pour leur vie, et que c’est « un des meilleurs outils pour investir dans leur avenir, ainsi que dans la paix, la stabilité et la croissance économique de leur pays ».

Une fille afghane de 12 ans, qui avait séjourné pendant six mois dans un camp géré par l’État grec dans les îles, a déclaré qu’avant de fuir la guerre, elle était allée à l’école pendant sept ans, et qu’elle voulait y retourner. « Si nous nétudions pas, nous naurons pas davenir et nous ne pourrons pas réussir, puisque nous [ne serons pas] instruits, nous ne saurons parler aucune langue étrangère », a-t-elle déclaré.

Plusieurs groupes non gouvernementaux prodiguent un enseignement informel aux enfants demandeurs d’asile dans les îles, mais d’après les personnes qui y travaillent, rien ne peut remplacer l’enseignement officiel. Par exemple il existe une école de ce type dans le camp de Moria géré par l’État sur l’île de Lesbos, mais elle ne dispose qu’à temps partiel d’une salle dans un préfabriqué, ce qui signifie que les enfants ne peuvent recevoir qu’une heure et demie d’enseignement par jour. « Ils font de leur mieux et nous leur en sommes reconnaissants, mais ce nest pas une véritable école », a fait remarquer un père.

D’autres assurent le transport vers des écoles situées à l’extérieur des camps, mais ne peuvent pas emmener les enfants qui sont trop jeunes pour s’y rendre tout seuls. Certains élèves vivant à l’extérieur des camps de l’État suivent un enseignement informel et ont également reçu l’aide de volontaires ou de groupes non gouvernementaux afin de s’inscrire dans l’enseignement public. Ainsi des volontaires ont aidé un garçon kurde de 13 ans vivant à Pipka, un site situé à l’extérieur des camps de l’île de Lesbos, désormais menacé de fermeture, à s’inscrire dans un établissement public, où il est déjà capable de suivre la classe en grec

Des parents et des enseignants estimaient que la routine scolaire pourrait aider les enfants demandeurs d’asile à se remettre des expériences traumatisantes qu’ils ont vécues dans leurs pays d’origine et lors de leur fuite. À l’inverse, le manque d’accès à l’enseignement, combiné aux insuffisances du soutien psychologique, exacerbe le stress et l’anxiété qui découlent du fait d’être coincé pendant des mois dans des camps peu sûrs et surpeuplés. Évoquant les conditions du camp de Samos, une fille de 17 ans qui a été violée au Maroc a déclaré : « [ça] me rappelle ce que jai traversé. Moi, jespérais être en sécurité. »

Le ministère grec de la Politique d’immigration, qui est responsable de la politique de confinement et des camps des îles, n’a pas répondu aux questions que Human Rights Watch lui avait adressées au sujet de la scolarisation des enfants demandeurs d’asile et migrants vivant dans ces îles. Plusieurs professionnels de l’éducation ont déclaré qu’il existait un manque de transparence autour de l’autorité que le ministère de l’Immigration exerçait sur l’enseignement dans les îles. Une commission du ministère de l’Éducation sur la scolarisation des réfugiés a rapporté en 2017 que le ministère de l’Immigration avait fait obstacle à certains projets visant à améliorer l’enseignement dans les îles.

Le ministère de l’Éducation a mis en place deux programmes clés pour aider les enfants demandeurs d’asile de toute la Grèce qui ne parlent pas grec et ont souvent été déscolarisés pendant des années, à intégrer l’enseignement public et à y réussir, mais l’un comme l’autre excluaient la plupart des enfants vivant dans les camps des îles gérés par l’État.

En 2018, le ministère a ouvert des écoles maternelles dans certains camps des îles, et en mai, environ 32 enfants d’un camp géré par une municipalité de Lesbos ont pu s’inscrire dans des écoles primaires – même si l’année scolaire se terminait en juin. Le ministère a déclaré que plus de 1 100 enfants demandeurs d’asile avaient fréquenté des écoles des îles à un moment ou un autre de l’année scolaire 2017-2018, mais apparemment ils étaient nombreux à avoir quitté les îles avant la fin de l’année.

Une loi adoptée en juin a permis de clarifier le droit à l’éducation des demandeurs d’asile et, le 9 juillet, le ministère de l’Éducation a déclaré qu’il prévoyait d’ouvrir 15 classes supplémentaires destinées aux enfants demandeurs d’asile des îles pour l’année scolaire 2018-2019. Ce serait une mesure très positive, à condition qu’elle soit appliquée à temps, contrairement aux programmes annoncés les années précédentes. Même dans ce cas, elle laisserait sur le carreau la majorité des enfants demandeurs d’asile et migrants en âge d’être scolarisés, à moins que le nombre d’enfants vivant dans les îles ne diminue.

« La Grèce a moins de deux mois devant elle pour veiller à ce que les enfants qui ont risqué leur vie pour atteindre ses rivages puissent aller en classe lorsque lannée scolaire débutera, une échéance qu’elle na jamais réussi à respecter auparavant », a conclu Bill Van Esveld. « LUnion européenne devrait encourager le pays à respecter le droit de ces enfants à léducation en renonçant à sa politique de confinement et en autorisant les enfants demandeurs dasile et leurs familles à quitter les îles pour qu’ils puissent accéder à lenseignement et aux services dont ils ont besoin. »

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