Des détenus agenouillés dans un camp d’éducation politique situé dans le comté de Lop (préfecture de Hotan), dans la province de Xinjiang dans l’ouest de la Chine. Cette photo a été publiée par une agence gouvernementale sur l’un des médias sociaux officiels, en avril 2017.

© Xinjiang Bureau of Justice WeChat Account

(New York) – Le gouvernement chinois mène une campagne massive et systématique de violations des droits humains des musulmans turciques du Xinjiang, région du nord-ouest de la Chine, a déclaré Human Rights Watch dans un rapport publié aujourd’hui.

Le rapport de 117 pages, intitulé « ‘Eradicating Ideological Viruses’ : China’s Campaign of Repression Against Xinjiang’s Muslims » (« ‘Éradiquer les virus idéologiques’ : Vague de répression en Chine contre les musulmans du Xinjiang »), présente de nouveaux éléments de preuve sur le fait que gouvernement chinois est responsable de détentions arbitraires massives, de tortures et mauvais traitements ainsi que de contrôles de la vie quotidienne de plus en plus envahissants. Dans toute la région, la population musulmane turcique, forte de 13 millions de personnes, est soumise à un endoctrinement politique forcé, à des punitions collectives, à des restrictions de déplacement et de communication, à un durcissement des restrictions religieuses et à une surveillance de masse, en violation du droit international relatif aux droits humains.

Chine : Répression massive au Xinjiang

(VIDÉO, sous-titres via cc) – Témoignages sur la répression pratiquée  par le gouvernement chinois dans la province du Xinjiang, à majorité musulmane, dont près d'un million d'habitants seraient détenus dans des "camps de rééducation".

« Au Xinjiang, le gouvernement chinois est en train de porter atteinte aux droits humains à une échelle telle que le pays nen avait pas connu depuis des dizaines dannées », a déclaré Sophie Richardson, directrice de recherches sur la Chine auprès de la division Asie de Human Rights Watch. « La campagne de répression au Xinjiang est un test crucial pour savoir si les Nations Unies, ainsi que les États que ces abus préoccupent, sanctionneront une Chine de plus en plus puissante afin d’y mettre fin. »

Le rapport est principalement basé sur des entretiens avec 58 anciens habitants du Xinjiang, dont 5 anciens détenus et 38 proches de détenus. Parmi les personnes interrogées, 19 avaient quitté le Xinjiang au cours des 18 derniers mois.

La campagne lancée par le gouvernement chinois, « Frapper fort contre l’extrémisme violent », a démarré au Xinjiang en 2014. Le degré de répression a nettement augmenté après que Chen Quanguo, secrétaire du Parti communiste, a quitté son poste dans la région autonome du Tibet pour prendre la tête de la région du Xinjiang fin 2016.

Depuis, les autorités ont intensifié les détentions arbitraires massives, notamment dans les centres de détention préventive ou les prisons, qui constituent deux types de lieux de détention officiels, et dans les camps d’éducation politique, qui n’ont aucun fondement en droit chinois. Des estimations crédibles indiquent qu’un million de personnes sont détenues dans ces camps, où les musulmans turciques sont forcés d’apprendre le chinois mandarin, de chanter des hymnes à la gloire du Parti communiste chinois et de mémoriser des règles qui s’appliquent essentiellement à eux. Ceux qui résistent, ou qu’on considère en échec d’« apprentissage », sont punis.

Les personnes enfermées dans les camps d’éducation politique sont détenues sans aucun respect de leur droit à un procès en bonne et due forme – elles ne sont ni inculpées ni jugées – et n’ont aucune possibilité de voir un avocat ou leur famille. Elles sont détenues parce qu’elles entretiennent des liens avec des pays étrangers, en particulier ceux d’une liste officielle de « 26 pays sensibles », parce qu’elles utilisent des outils étrangers de communication tels que Whatsapp et parce qu’elles expriment pacifiquement leur identité et leur religion – autant d’actes qui n’ont rien de criminel.

Un homme qui a passé des mois dans les camps d’éducation politique a déclaré à Human Rights Watch : « Jai demandé [aux autorités] si je pouvais prendre un avocat et on ma répondu : Non, vous ne devriez pas avoir besoin dun avocat puisque vous nêtes pas inculpé. Aucun besoin de vous défendre contre quoi que ce soit. Vous êtes dans un camp déducation politique tout ce que vous devez faire, cest étudier.’ »

Outre ces lieux de détention, les autorités chinoises du Xinjiang soumettent les musulmans turciques à des restrictions si poussées dans leur vie personnelle que leur vécu se rapproche, à bien des égards, de celui de personnes détenues. Une combinaison de mesures administratives, de points de contrôle et de contrôles des passeports restreignent leurs déplacements de façon arbitraire. Ils sont soumis à un endoctrinement politique persistant, comme des cérémonies obligatoires de lever du drapeau, des réunions politiques ou consacrées à la délation et des « cours du soir » de mandarin. Exerçant un degré de contrôle des pratiques religieuses sans précédent, les autorités ont de fait rendu l’islam illégal dans la région.

Elles ont également soumis les gens du Xinjiang à une surveillance envahissante et constante. Les autorités encouragent les voisins à s’espionner les uns les autres. Elles emploient des systèmes de surveillance de masse reposant sur des technologies de pointe comme les codes QR, les informations biométriques, l’intelligence artificielle, les logiciels espions sur les téléphones et le traitement de mégadonnées. Elles mobilisent aussi plus d’un million de responsables et de policiers pour surveiller les gens, notamment à travers des programmes non respectueux de la vie privée où les surveillants ont la mission de passer régulièrement du temps au domicile des gens surveillés.

Par ailleurs cette campagne a divisé des familles, certains membres se trouvant dans la région du Xinjiang et d’autres bloqués à l’étranger, surpris par le durcissement des contrôles des passeports et des passages à la frontière. Des enfants ont parfois même été pris au piège dans un pays sans leurs parents. Le gouvernement a interdit aux musulmans turciques de contacter des personnes à l’étranger. Il a également fait pression sur certains ressortissants d’origine ouïghour et kazakhe vivant à l’étranger pour qu’ils reviennent en Chine. D’autres se sont vu demander de fournir des informations personnelles détaillées sur leur vie à l’étranger.

Le Comité des Nations unies sur l’élimination de la discrimination raciale (CEDR), se penchant sur la situation en Chine à la mi-août, a qualifié le Xinjiang de « zone de non-droit ». La délégation chinoise a contesté cette description de la région, de même que l’avis du comité sur les camps d’éducation politique, en qualifiant ces derniers de « centres de formation professionnelle ».

Il est évident que la Chine compte sur le fait que sa campagne d’abus au Xinjiang ne lui coûtera rien sur le plan politique, en partie grâce à son influence au sein du système des Nations Unies, a déclaré Human Rights Watch. Face aux preuves accablantes des graves abus commis au Xinjiang, les autres États devraient engager diverses actions multilatérales et unilatérales. Ils devraient également chercher à prendre des mesures conjointes dans le cadre du Conseil des droits de l’homme des Nations Unies, créant une coalition qui pourra collecter et évaluer les preuves des atteintes aux droits humains commises au Xinjiang et infligeant des sanctions au secrétaire du parti Chen Quanguo et aux autres hauts responsables.

« La douleur et langoisse des familles déchirées, qui nont aucune idée de ce qui est arrivé à leurs proches, contredit totalement les assurances de Pékin selon lesquelles les musulmans turciques sont heureuxet reconnaissants’ », a conclu Sophie Richardson. « Si on ne presse pas la Chine de mettre fin à ces abus de toute urgence, cela ne fera que lenhardir. »

Témoignages cités dans le rapport

Les noms des personnes interrogées, et les détails pouvant les identifier, n’ont pas été divulgués afin de les protéger. Tous les noms des détenus sont des pseudonymes.

Sur les camps d’éducation politique :

« Personne ne peut bouger, vu qu’ils vous surveillent sur les caméras vidéo, et au bout d’un moment, une voix sort des haut-parleurs, vous informant que maintenant vous pouvez vous détendre pendant quelques minutes. Cette voix vous houspille aussi si vous bougez... on était observé, jusque dans les toilettes. Dans le camp d’éducation politique, on était toujours sous tension. »
– Rustam, un ex-détenu qui a passé plusieurs mois dans des camps d’éducation politique, mai 2018

« J’ai résisté à leurs mesures... Ils m’ont mis dans une petite cellule d’isolement... Dans un espace de 2 mètres sur 2, on ne m’a donné ni à manger ni à boire. Mes mains étaient ligotées dans mon dos et j’ai dû rester debout pendant 24 heures sans dormir. »
– Nur, un ex-détenu d’un camp d’éducation politique, mars 2018

Sur les contrôles quotidiens dans la région du Xinjiang :

« Cinq agents au total... se relayaient pour me surveiller [chez moi]. Et ils devaient ramener des preuves de leur visite chez moi... Sur les photos, on les voit en train de lire de la propagande politique [avec moi], ou bien c’est moi, en train de déplacer un oreiller pour préparer leur lit parce qu’ils allaient rester la nuit, ou encore on les voit couchés sur le sofa. »
– Aynur, une femme ayant quitté le Xinjiang en 2017, mai 2018.

« Depuis début 2017, deux fois par semaine, des agents venaient à la maison. Certains ont même passé la nuit avec nous. Les autorités venaient à l’avance, faisaient une liste et vous attribuaient de nouveaux « proches ». ... [Les « proches » attribués officiellement] discutaient avec mon fils, mes petits-enfants, ils prenaient des photos, ils s’asseyaient à table, ils demandaient : "Où est votre mari, où est-il parti ?" J’avais vraiment peur et je faisais semblant d’être occupée auprès de mes petits-enfants. Je craignais, si je parlais, de laisser échapper que mon mari était parti [à l’étranger]. Alors je suis restée muette. » 
– Ainagul, 52 ans, qui a quitté le Xinjiang en 2017 et dont le fils est dans un camp d’éducation politique, mai 2018

Sur l’impact international de la campagne « Frapper fort » :

« D’abord, c’est la police du village qui a appelé, puis un bureau plus haut placé. Leur numéro était masqué – ils ne montraient pas d’où ils appelaient... La police m’a dit : "Si vous ne venez pas, nous viendrons vous chercher." »
–Dastan, 44 ans, qui vit en dehors de Chine et dont la femme est dans un camp d’éducation politique, mai 2018

« Ils envoient un message : même si vous êtes à l’étranger, ils peuvent vous "gérer". ... J’ai peur... Je ne fais partie d’aucune organisation terroriste ou opposée à la Chine. Je n’ai participé à aucune manifestation. Je n’ai brandi aucun drapeau du Turkestan oriental. Mon casier judiciaire est vierge en Chine... Alors, pourquoi [me] font-ils ce genre de choses ? »
–Murat, un étudiant de 37 ans qui vit en dehors de Chine et dont la sœur est dans un camp d’éducation politique, juin 2018

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Dans les médias

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