(New York, le 15 février 2017) – Au Bangladesh, des dizaines de travailleurs et des dirigeants syndicaux du secteur de la confection font face à des poursuites criminelles injustes ou manifestement fabriquées de toutes pièces suite à l’organisation de grèves en décembre 2016 pour obtenir des hausses de salaire, a déclaré aujourd’hui Human Rights Watch. Les arrestations arbitraires auxquelles procède la police bangladaise ne cessent d’augmenter, neuf autres organisateurs syndicaux ayant été arrêtés le 10 février, ce qui porte à 34 le nombre d’arrestations officielles.

Des employées et employés d’une usine de confection vestimentaire à Ashulia, une banlieue de Dhaka, la capitale du Bangladesh, passent devant une rangée de policiers anti-émeute le 26 décembre 2016, date de la recouverte de plusieurs usines après cinq jours de fermeture ayant suivi des grèves de salariés.

© 2016 Getty Images

Les autorités du Bangladesh devraient immédiatement remettre en liberté les personnes en détention et renoncer à toutes les accusations politiquement motivées.

Les entreprises internationales de l’habillement et les donateurs qui participeront le 25 février 2017 à la conférence Dhaka Apparel Summit, organisée par l’association bangladaise de fabricants et d'exportateurs de vêtements, devraient appeler le gouvernement à mettre fin à toute persécution des dirigeants syndicaux et à protéger la liberté syndicale des travailleurs.

« Prendre pour cible et intimider les militants syndicaux et les travailleurs au lieu de s'attaquer à leurs griefs salariaux ternit la réputation du Bangladesh et infirme les affirmations du gouvernement et des entreprises selon lesquelles ils sont engagés à protéger les droits des travailleurs », a déclaré Phil Robertson, directeur adjoint de la division Asie de Human Rights Watch. « Les entreprises internationales dont les vêtements sont confectionnés au Bangladesh et les bailleurs de fonds doivent faire pression sur le gouvernement pour qu’il cesse de persécuter les travailleurs et les militants des droits des travailleurs ».

Des milliers de travailleurs du vêtement basés à l’extérieur de Dhaka, la capitale du Bangladesh, ont participé à des grèves salariales entre le 11 et le 19 décembre. Ils travaillent dans une vingtaine d’usines qui fournissent des entreprises implantées dans la zone industrielle d’Ashulia. Selon les informations fournies par les groupes locaux et des informations officielles, la grande majorité proviennent d’usines sans syndicats. Les fédérations syndicales nationales nient avoir joué un rôle dans ces grèves ou en avoir eu connaissance au préalable. Mais les autorités du Bangladesh se sont servi de ces mouvements sociaux pour justifier l’arrestation de leaders de la fédération syndicale nationale et des militants syndicaux, accusés d’avoir « dirigé » et « planifié » les grèves.

Les travailleurs affirment que les grèves sont souvent le seul moyen à leur disposition de faire connaître leurs griefs, en partie parce que le gouvernement et les employeurs locaux s'insurgent contre les organisateurs syndicaux et les travailleurs qui tentent de se syndiquer. En conséquence, ils sont privés du droit de négocier collectivement avec leurs employeurs et des voies officielles de résolution des griefs.

Les travailleurs se sont unis pour réclamer l’augmentation de leur salaire mensuel minimum, d’un montant de 5 300 takas (67 USD), pour le porter à 15 000 (187 USD) ou 16 000 (200 USD). En 2016, l’Association pour le travail équitable a constaté qu’au Bangladesh, le pouvoir d’achat d’un ouvrier d’usine touchant le salaire médian est inférieur au seuil de pauvreté fixé par la Banque mondiale. L’association bangladaise des fabricants et exportateurs de vêtements (Bangladesh Garment Manufacturers and Exporters Association, BGMEA) et le gouvernement ont rejeté la demande des travailleurs. La BGMEA a fermé environ 60 usines d’Ashulia pendant plusieurs jours, bloquant des milliers de travailleurs et mettant fin aux grèves.

Au début du mois de janvier 2017, une vingtaine d’entreprises internationales dont les vêtements sont fabriqués au Bangladesh, dont H & M, Inditex, Gap, C & A, Next et Primark, ont écrit à la Première ministre, Sheikh Hasina, pour demander une réévaluation des salaires.

Les groupes de défense des droits des travailleurs ont reçu des informations relatives à 10 plaintes pénales déposées en décembre 2016, impliquant environ 150 travailleurs et plus de 1 600 personnes « inconnues » pour divers crimes commis pendant les grèves, notamment la destruction de matériels dans les usines. Les dirigeants syndicaux et les organisateurs ont également été interrogés ou arrêtés en rapport avec des affaires plus anciennes. Ces groupes sont au courant de l’arrestation de 34 personnes, la plupart des dirigeants syndicaux. En outre, un journaliste d’ETV, une chaîne d'information locale, a été arrêté pour avoir couvert les grèves. Un bulletin d’information datant de début janvier suggère des chiffres plus élevés encore, indiquant que la police aurait arrêté au moins 44 personnes et identifié 159 suspects. La police n’a pas fourni de liste complète des individus arrêtés ni de leur lieu de détention.

Sur la base d’entretiens avec des groupes de défense des droits humains, des avocats et des travailleurs, et après consultation d’archives de police, Human Rights Watch a déterminé que de nombreuses arrestations consécutives aux grèves d’Ashulia sont liées à des abus policiers visant à exercer des représailles contre les syndicalistes plutôt qu’à des allégations crédibles. Certaines des tactiques policières s’inscrivent dans la droite ligne de celles employées par les autorités dans des situations antérieures avec ou sans rapport avec les droits de l'homme. Parmi ces abus policiers figurent les suivants  :

• Les arrestations fondées sur des infractions vagues ou abrogées de la loi draconienne de 1974 sur les pouvoirs spéciaux;

• L'utilisation de plaintes au pénal contre un grand nombre de personnes « inconnues » permettant à la police de menacer quasiment quiconque d’arrestation, d’arrêter de nouveau les détenus même s'ils ne sont pas les accusés nommés dans les affaires en question et d’empêcher la mise en liberté sous caution ;

• L’abus de pouvoir dans les cas d’« arrestation sans mandat » en violation des directives de la Haute Cour du Bangladesh, qui fait de la détention provisoire une forme de châtiment;

• Les violations de garanties de procédure visant à extorquer des aveux sous la torture ou par des traitements cruels, inhumains ou dégradants ;

• Les menaces proférées par la police de tuer deux détenus et d’affirmer qu’ils ont perdu la vie au cours d’une « fusillade » avec la police, ainsi qu’une menace de mort contre un fonctionnaire de la Bangladesh Independent Garments Union Federation;

• Le harcèlement et l’intimidation de militants syndicaux et de travailleurs au nom des « enquêtes »;

• L'arrestation d'un journaliste en vertu du vague article 57 de la Loi de 2015 sur les technologies de l’information et de la communication.

Les autorités du Bangladesh devraient abandonner les poursuites et tenir plutôt pour responsables de leurs actes les policiers coupables de disparitions forcées, de tortures, de menaces de mort et d’autres pratiques policières abusives consécutives aux grèves d’Ashulia, a déclaré Human Rights Watch.

Selon les médias, le Conseil du revenu national (National Revenue Board) a également écrit aux banques pour obtenir toutes les informations relatives aux comptes bancaires de six dirigeants syndicaux et de certains de leurs conjoints, depuis le 1er juillet 2009.

« Les autorités bangladaises semblent déterminées à intimider les dirigeants syndicaux et les travailleurs en faisant peser sur eux la menace constante d’arrestations arbitraires pour gonfler le score « inconnu » des prétendus fauteurs de troubles », a déclaré Robertson. « Après les grèves d’Ashulia, les défenseurs des droits se trouvent pris dans un cycle trop familier de poursuites judiciaires ».

Sur la base d’informations fournies par des travailleurs, des groupes locaux de défense des droits des travailleurs et des journaux, certaines usines d’Ashulia ont également exercé des représailles en licenciant ou en suspendant 1 500 travailleurs environ.

Les donateurs et les entreprises implantées au Bangladesh ont la responsabilité de respecter et de protéger les droits des travailleurs, a déclaré Human Rights Watch. Ils devraient appeler à la fin de tout harcèlement contre les dirigeants syndicaux, les travailleurs et les journalistes, y compris en mettant fin aux poursuites judiciaires fallacieuses.

Les entreprises dont les vêtements sont confectionnés au Bangladesh devraient conclure des accords contraignants avec les syndicats locaux et internationaux pour protéger la liberté d’association, en s’inspirant de l’Accord du Bangladesh sur les incendies et la sécurité des bâtiments, un accord entre travailleurs et entreprises, doté d’un mécanisme de résolution des différends. Les engagements volontaires figurant dans les codes de conduite des marques sont inefficaces pour lutter contre les représailles exercées par les usines contre les syndicats.

Dans l’intervalle, les entreprises devraient s'assurer que leurs fournisseurs élaborent des plans d’action corrective avec les représentants des travailleurs, prévoyant notamment la possibilité de réintégrer les travailleurs licenciés et de négocier des conventions collectives pour résoudre les conflits autour du montant des salaires.

Pour de plus amples informations, veuillez consulter la version intégrale en anglais de ce communiqué :

https://www.hrw.org/news/2017/02/15/bangladesh-stop-persecuting-unions-garment-workers