Alors que le Burundi s’enfonce de plus en plus dans la violence, les meurtres, les enlèvements, la torture et les arrestations arbitraires sont devenus quotidiens. La crise a éclaté en avril 2015 lorsque le président Pierre Nkurunziza a annoncé qu’il briguerait un troisième mandat controversé. Sa décision a déclenché des manifestations publiques de grande ampleur, que la police a réprimées brutalement. De plus, les groupes d’opposition armés recourent de plus en plus à la violence. Alors que les forces de sécurité burundaises s’en prennent à toute personne considérée comme détracteur du gouvernement, il est difficile d’établir les responsabilités dans certains des meurtres. Le pays est en proie à un climat de peur, de méfiance et de non-droit. Carina Tertsakian, chercheuse à Human Rights Watch, s’est entretenue avec Birgit Schwarz sur son récent séjour au Burundi, sur les dangers d’enquêter sur les atteintes aux droits humains dans des conditions difficiles et sur les images illustrant la gravité de la situation.

Des policiers burundais détiennent des suspects après la découverte d’une cache de munitions présumée près de Bujumbura, le 9 décembre 2015. 

© 2015 Reuters / Jean Pierre Aimé Harerimana

Quelle était la situation au Burundi lorsque vous y étiez ?

Les violences avaient atteint un nouveau sommet. Les agents de l’État utilisent des tactiques très brutales contre les opposants présumés. De plus en plus de personnes sont portées disparues. Vers la fin de l’année 2015, les résidents de Bujumbura, la capitale, trouvaient presque chaque jour des cadavres, certains marqués par des blessures atroces. Dans la séquence vidéo et sur les photos que nous venons de publier, il y a des prises de vue frappantes de personnes qui se tiennent à proximité de deux ou trois cadavres gisant dans la rue, recouverts de draps. Certaines des scènes capturées sur les images étaient si choquantes que nous avons décidé de ne pas les inclure : les photos de personnes avec la gorge tranchée, des plaies profondes au niveau du cou, ou les membres broyés. Une peur très profonde s’est répandue dans la population à Bujumbura. Les habitants sont terrifiés, ils ne se font plus confiance les uns les autres, ils regardent sans cesse derrière eux.

Burundi : Violences meurtrières à Bujumbura

La situation des droits humains au Burundi s’est fortement dégradée depuis 2015, notamment dans la capitale, Bujumbura. Face à la hausse alarmante du nombre d’exécutions extrajudiciaires, d’enlèvements et d’actes de torture, Human Rights Watch appelle le gouvernement burundais et les leaders de l’opposition à agir immédiatement pour mettre fin aux exactions.

Pourquoi avez-vous décidé de publier certaines de ces photos ?

Parfois les images en disent bien plus long que les mots. Le fait de voir réellement les corps gisant sur le sol dans la rue fait prendre conscience de ce que les personnes vivent au quotidien. On peut vous raconter que quelqu’un a été ligoté avant d’être tué, mais lorsque vous voyez vraiment les marques laissées par les cordes et les bras liés derrière le dos, vous réalisez l’étendue des atrocités. Les résidents vivent avec ce niveau de violence sur le pas de leur porte, jour après jour. Pour la plupart d’entre nous, c’est une chose inimaginable.

Comment parvenez-vous à enquêter sur les atteintes aux droits humains dans de telles circonstances ?

Beaucoup de Burundais partent actuellement du principe que les services de renseignements les observent, nous observent et observent tous ceux qui font quelque chose que le gouvernement risque de ne pas apprécier. Les activistes burundais supposent aussi qu’ils sont suivis et que leurs téléphones sont peut-être sur écoute. Il est donc très difficile de persuader les victimes et les témoins de parler de ce qu’il s’est passé. Beaucoup ont fait l’objet d’arrestations arbitraires, de torture ou de mauvais traitements eux-mêmes ou ils ont vu leurs proches, leurs amis ou leurs voisins tués, torturés ou enlevés. Il faut du temps pour gagner leur confiance. Nous avons dû passer beaucoup de temps pour expliquer aux personnes que tous nos entretiens sont confidentiels. Elles étaient très effrayées et nous avons dû prendre nombre de précautions pour les protéger elles et leurs identités.

Cette plongée dans la violence et dans une situation de non-droit vous surprend-elle ?

Ce qui est choquant, c’est la vitesse à laquelle la situation s’est dégradée ainsi que l’ampleur des abus. Avant que le président Nkurunziza ne décide de briguer un troisième mandat, le Burundi était un pays qui, malgré de nombreux problèmes et des décennies de violence, comptait un mouvement de la société civile indépendant et dynamique, ainsi que des médias bien établis et indépendants. Tout cela a été détruit par le gouvernement. La vaste majorité des défenseurs des droits humains et des journalistes ont fui le pays après avoir fait l’objet de menaces répétées. Le plus éminent défenseur des droits humains du pays, Pierre Claver Mbonimpa, a reçu une balle au visage lors d’une tentative d’assassinat en août 2015. Heureusement, il a survécu, mais avec de graves séquelles. Le gouvernement a fermé les stations de radio indépendantes les plus écoutées. Les activistes et les journalistes que nous rencontrions souvent lorsque nous nous rendions au Burundi dans le passé sont tous partis.

Des résidents devant leurs maisons le 12 décembre 2015 à Nyakabiga, dans la capitale burundaise Bujumbura, regardent le corps d’un homme tué par balles le 11 décembre. 

© 2015 Jean Pierre Aimé Harerimana

Quels sont les récits les plus troublants que vous ayez entendus ?

Certains des récits les plus perturbants venaient de parents dont les fils ont été enlevés et jamais revus ou de personnes qui ont vu leurs voisins se faire abattre devant leurs maisons. L’histoire d’un homme qui a été arrêté et blessé le 11 décembre 2015, journée particulièrement sombre à Bujumbura, montre la cruauté employée par les forces de sécurité. Plus de 100 personnes ont été tuées ce jour-là après que des installations militaires ont été attaquées, présumément par des groupes d’opposition armés. Les policiers et les militaires ont commencé à traîner des personnes hors de leurs maisons, à la recherche des jeunes hommes qu’ils accusaient d’avoir pris part à l’attaque. Ils ont aligné des personnes, les ont frappées ou simplement abattues par balles sur place. Un homme a été arrêté par un groupe de policiers armés de mitraillettes, de lance-roquettes, de fusils Kalachnikov et de grenades. Les policiers l’ont obligé, lui et plusieurs autres hommes, à s’allonger sur le dos, bras écartés. Puis un policier a posé un fusil contre sa tempe. Mais un autre lui a crié : « Attends ! ». Un troisième policier a alors frappé l’homme au bras avec une hache, semblable à celles utilisées par les bouchers. Lorsque le sang de l’homme a giclé sur le visage de son tortionnaire, celui-ci a simplement dit : « Je ne savais pas que c’était si aiguisé ». Heureusement, l’homme a survécu.

Qu’advient-il des morts ?

Certains corps ont été enterrés dans des fosses communes, mais nous n’avons pas été en mesure de confirmer tous les détails jusqu’à présent. Nous savons que plusieurs fosses communes existent dans le quartier de Kanyosha, à Bujumbura. Le 12 décembre, le lendemain de l’attaque contre les installations militaires et des meurtres qui ont suivi, des policiers et des membres de la ligue des jeunes du parti au pouvoir, appelés Imbonerakure, accompagnés par des autorités gouvernementales locales, ont ramassé des corps et les ont emportés. Nous avons parlé à plusieurs personnes qui ont vu des Imbonerakure creuser des fosses communes dans le cimetière de Kanyosha. Les témoins ont décrit assez précisément comment les corps ont été enterrés. Un des aspects particulièrement choquants est que personne, pas même les autorités, n’a tenté d’identifier les victimes ni cherché à savoir comment elles avaient été tuées avant de les enterrer.

Il arrive parfois que les corps soient abandonnés dans un endroit différent du lieu du meurtre. Aussi, lorsque les cadavres sont trouvés, les résidents locaux peuvent ne pas être en mesure de reconnaître les victimes. De plus, les personnes sont souvent tuées la nuit et il n’y a donc parfois aucun témoin. Et dans certains cas particulièrement épouvantables, des personnes ont été gravement mutilées, voire décapitées, ce qui rend encore plus difficile l’identification des victimes.

Où se trouvent les personnes qui ont disparu de force ?

Étant donné la nature très secrète des disparitions forcées, il est impossible de confirmer où les personnes disparues ont été conduites. Ces enlèvements et ces « disparitions » sont un phénomène relativement nouveau. Ils sont devenus une activité lucrative pour certains membres des services de renseignements ou de la police. De plus en plus souvent, les familles sont rançonnées, souvent par le biais d’intermédiaires. On leur dit que si elles versent de grosses sommes d’argent, la personne disparue sera libérée. Les intermédiaires peuvent demander entre 300 et 1 900 USD, une somme que la plupart des personnes n’ont pas, mais les familles sont désespérées. Elles trouvent donc des moyens d’emprunter de l’argent. Cependant, souvent la personne n’est pas relâchée. Dans certains cas, elle est peut-être déjà morte lorsque les familles sont contactées pour la demande de rançon.

Qu’a apporté la récente vague de visites de hauts responsables internationaux au Burundi ?

C’est une bonne chose que le Conseil de sécurité des Nations Unies, l’Union africaine et le Conseil des droits de l’homme de l’ONU prennent la situation au sérieux. Mais une ou deux visites de délégations de haut niveau ne suffisent pas à changer la situation du jour au lendemain. Ce qui importe réellement, c’est que cette pression internationale soit maintenue à long terme et que les diplomates réfléchissent à de nouvelles manières de tenter de résoudre la crise.

Quelle influence peuvent avoir l’ONU et l’Union africaine, étant donné la réticence du gouvernement burundais à engager des pourparlers ? Que faudrait-il faire de plus ?

Nous ne devrions pas considérer le dialogue politique comme la solution miracle à la crise au Burundi. Le gouvernement a clairement montré qu’il ne s’intéresse pas à ce dialogue et qu’il cherche constamment des excuses pour retarder des pourparlers efficaces. Pendant ce temps, des personnes sont tuées et torturées chaque jour. Si nous attendons que ce dialogue démarre, des personnes continueront à mourir. Le Conseil de sécurité de l’ONU doit persuader le gouvernement burundais d’accepter le déploiement d’une force de police internationale substantielle. Le déploiement d’une force de police internationale dans les quartiers les plus touchés par les violences ne résoudra peut-être pas la crise immédiatement, mais elle réduirait au moins le nombre d’abus commis par les deux camps et servirait de moyen de dissuasion.

Qu’attendent les Burundais des acteurs internationaux et régionaux ?

Les Burundais sont désespérés et se sentent abandonnés. Certains apprécient les efforts réalisés par certains gouvernements, l’ONU et l’Union africaine (UA). Mais d’autres ont l’impression que c’est trop peu et trop tard. En février dernier, l’UA a décidé de ne pas envoyer la force proposée de l’UA sans le consentement du gouvernement burundais. Beaucoup de Burundais avec qui nous avons discuté se sont sentis déçus, voire trahis, par cette décision.