Des résidents devant leurs maisons le 12 décembre 2015 à Nyakabiga, dans la capitale burundaise Bujumbura, regardent le corps d’un homme tué par balles le 11 décembre. 

© 2015 Jean Pierre Aimé Harerimana

(Nairobi) – Les autorités du Burundi s'en prennent avec une brutalité accrue aux opposants présumés, a déclaré Human Rights Watch aujourd'hui. Les forces gouvernementales tuent, enlèvent, torturent et arrêtent arbitrairement de nombreuses personnes, à un rythme alarmant.

Alors que la capitale, Bujumbura, s'enfonce de plus en plus dans une situation de non-droit, les violations des droits humains ont pris des formes nouvelles. Alors que la découverte de cadavres dans les rues de Bujumbura était un phénomène quotidien pendant la seconde moitié de 2015, de nombreuses violations se produisent désormais à l’abri des regards, les forces de sécurité emmenant des personnes dans le plus grand secret et déclinant ensuite toute responsabilité pour leur sort.  

« La police, l'armée et les services de renseignement burundais, ainsi que les membres de la ligue des jeunes du parti au pouvoir, ont recours à des méthodes de plus en plus brutales pour punir et terroriser ceux perçus comme opposants », a déclaré Daniel Bekele, directeur de la division Afrique à Human Rights Watch. « Les forces gouvernementales et le parti au pouvoir traitent les opposants présumés avec une cruauté et une brutalité extrêmes, ce qui pourrait causer une nouvelle escalade de violence. »

Les forces de sécurité ont torturé ou maltraité des opposants présumés si gravement lors de leur arrestation ou de leur détention que certains d'entre eux ont failli mourir. Les forces de sécurité ont frappé les victimes avec des pierres ou des briques, ou à coups de crosse de fusil ou de barre de fer. La plupart des personnes arrêtées sont de jeunes hommes accusés d'être membres ou partisans de groupes armés d'opposition.

Les chercheurs de Human Rights Watch ont interrogé plus de 63 personnes à Bujumbura entre novembre 2015 et février 2016, dont des victimes et des membres de leurs familles, des témoins, des habitants des quartiers où les abus ont été commis, des défenseurs des droits humains, des avocats, des journalistes, des autorités judiciaires, des membres des forces de sécurité, des diplomates, des membres du personnel des Nations Unies et d'autres sources.
 

Des policiers burundais détiennent des suspects après la découverte d’une cache de munitions présumée près de Bujumbura, le 9 décembre 2015. 

© 2015 Reuters / Jean Pierre Aimé Harerimana

Lors de la visite de ses chercheurs à Bujumbura, Human Rights Watch a sollicité des entretiens auprès des autorités gouvernementales burundaises, mais n'a pas reçu de réponse. Le 18 février, le conseiller en communication du président, Willy Nyamitwe, a envoyé à Human Rights Watch le message suivant sur Twitter: « Je dispose de fortes preuves que HRW travaille avec le Rwanda et avec l'opposition radicale. Par conséquent, il n'y a pas lieu de leur parler. »

Les chercheurs de Human Rights Watch au Burundi ont documenté une nouvelle pratique alarmante d'enlèvements et de possibles disparitions forcées, en particulier depuis décembre. De nombreuses familles n'ont pas pu obtenir de nouvelles de leurs proches depuis qu'ils ont été emmenés par les forces de sécurité. Beaucoup des personnes arrêtées sont présumées mortes. La police et les services de renseignement, ou leurs intermédiaires, ont demandé à certaines familles des rançons exorbitantes, sans garantie que leurs proches seront libérés ni même la moindre certitude qu'ils sont toujours vivants.

Des policiers et des militaires, souvent accompagnés de membres de la ligue des jeunes du parti au pouvoir, connus sous le nom d'Imbonerakure, ont procédé à des arrestations arbitraires de grande échelle lors d'opérations de perquisition. Ces opérations ont également résulté en de nombreuses exécutions extrajudiciaires. De nombreux habitants ont quitté leur quartier de crainte de nouvelles opérations similaires de la part de la police ou de l'armée.

Dans certains cas, des personnes ont été tuées d'emblée et leurs corps abandonnés sur place. Ce fut le cas, par exemple, le 11 décembre, quand les forces de sécurité ont tué par balles de nombreuses personnes à la suite d'attentats contre quatre installations militaires attribués à l'opposition. Le porte-parole de l'armée a déclaré que 87 personnes avaient été tuées le 11 décembre, dont 79 « ennemis » et huit militaires ou policiers. Sur la base d'entretiens approfondis avec toute une série de sources, Human Rights Watch estime qu’en réalité, le nombre est bien supérieur et que de nombreuses victimes n'étaient pas impliquées dans les attentats. Dans d'autres cas, les corps des victimes ont été abandonnés ailleurs, enterrés dans des fosses communes ou emportés vers des destinations inconnues.

D'autres personnes ont survécu à des attaques extrêmement violentes leur ayant causé d’horribles blessures – mutilations, os broyés, gorges tranchées, tentatives de strangulation et passages à tabac à coups de barre de fer. Depuis lors, certaines ont succombé à ces blessures, tandis que d'autres, laissées pour mortes, ont survécu.

Les victimes et les témoins d'abus sont terrifiés à l'idée de parler à quiconque ou de se déplacer en ville. Leur peur est exacerbée par le fait que des personnes se sont mutuellement dénoncées aux forces de sécurité. Les tactiques du gouvernement ont répandu la méfiance parmi la population.

Les groupes armés d'opposition ont eux aussi accru leurs attaques, tuant des Imbonerakure et d'autres membres du parti au pouvoir, ainsi que des membres des forces de sécurité. Ces attaques entraînent presque toujours de violentes représailles de la part des forces de sécurité, a déclaré Human Rights Watch.

Human Rights Watch a documenté des cas dans lesquels des réfugiés burundais au Rwanda ont été recrutés et ont reçu une formation militaire afin de rejoindre des groupes armés d'opposition burundais, entre mai et juillet 2015. Ils ont été recrutés par des réfugiés burundais et formés par des Burundais et des Rwandais. Dans un courrier adressé à Human Rights Watch en date du 22 février, la Secrétaire permanente du ministère rwandais de la Justice a affirmé que le gouvernement rwandais « a eu vent de certaines allégations générales concernant une certaine insécurité parmi les réfugiés burundais », et qu'il est « intrigué par ces allégations et est à la recherche d'informations pouvant être utiles à d'éventuelles enquêtes ».

« Les attentats par les groupes d'opposition sont devenus de plus en plus ciblés, visant des membres ou des sympathisants du parti au pouvoir et des forces de sécurité », a affirmé Daniel Bekele. « Contrairement à ce qu'affirment leurs dirigeants lorsqu'ils disent qu'ils veulent défendre la population, les tactiques qu'ils emploient exposent les citoyens burundais ordinaires au risque de nouveaux abus. »

Les attaques à la grenade ont été fréquentes à Bujumbura, y compris dans le centre-ville, tout au long des mois de janvier et février, faisant plusieurs morts et de nombreux blessés. L'identité des auteurs n'est pas connue. Médecins Sans Frontières a affirmé que son centre de traumatologie à Bujumbura avait traité 116 personnes en moins d'une semaine – dont 61 blessées dans des attentats à la grenade le 15 février, et 55 le 11 février.

Des habitants de Bujumbura ont affirmé à Human Rights Watch qu'il n'y avait même plus de semblant d’Etat de droit. Ils ont dit que le comportement des forces de sécurité indiquait que la chaîne de commandement était en train de se rompre et que les policiers, les militaires, et les Imbonerakure faisaient ce que bon leur semblait, en totale impunité. « Il n'y a plus de loi et personne ne s'en soucie », a déclaré une femme.

Des habitants de Bujumbura ont déclaré qu'ils voyaient souvent des Imbonerakure vêtus d'uniformes de l'armée ou de la police, portant des armes et opérant côte à côte avec la police, ce qui rendait difficile de les distinguer des véritables forces de sécurité. Certains habitants ont affirmé à Human Rights Watch avoir reconnu des Imbonerakure de leur quartier portant des uniformes de police.

Ni le gouvernement burundais ni l'opposition armée ne font le moindre effort pour mettre fin à la spirale d’abus, a constaté Human Rights Watch. Au contraire, ils durcissent leurs positions, sachant qu'ils n'auront pas à répondre de leurs actes.

Le président Pierre Nkurunziza devrait dénoncer publiquement les abus des forces de sécurité et s'assurer que les responsables soient amenés à rendre des comptes, a déclaré Human Rights Watch. Les dirigeants de l'opposition devraient pour leur part ordonner à leurs partisans de cesser leurs abus. Le gouvernement rwandais ne devrait pas permettre, soutenir ou participer à la formation militaire de membres de groupes armés responsables de violations des droits humains au Burundi.

Le gouvernement burundais devrait accorder un plein accès aux deux rapporteurs spéciaux des Nations Unies et au membre de la Commission africaine des droits de l'homme et des peuples, mandatés par le Conseil des droits de l'homme de l'ONU pour enquêter sur les abus commis au Burundi. En tant que membre du Conseil des droits de l'homme, le Burundi a l'obligation de coopérer avec les représentants du Conseil et de se conformer aux normes les plus exigeantes en matière de droits humains. S’il y manque, son statut d'État membre pourrait se trouver remis en cause.

Le Conseil de sécurité de l'ONU devrait d'urgence chercher à obtenir l'accord du gouvernement burundais pour le déploiement d'une mission politique de l'ONU robuste et dotée d'une importante composante de police internationale, qui serait basée dans les quartiers les plus affectés par les violences. Sa présence pourrait dissuader ou réduire les abus et les attentats de la part des deux camps.

Compte tenu d’informations concernant l'implication de commandants de haut rang de la police, de l'armée et des services de renseignement dans de graves abus commis au Burundi, l'ONU devrait redoubler d'efforts pour passer en revue le personnel burundais déployé au sein de missions de maintien de la paix et en exclure ceux connus pour des violations avérées des droits humains. L’Union africaine devrait urgemment mettre en place un mécanisme de vetting.

« Les victimes d'abus au Burundi étant paralysées par la peur, les cas mis en lumière ne constituent que la partie émergée de l'iceberg », a conclu Daniel Bekele. « Le gouvernement et l'opposition devraient immédiatement maîtriser leurs membres et leurs partisans afin de briser le cycle des violences. »

Pour prendre connaissance d’informations plus détaillées, veuillez lire ci-dessous.

Le contexte de la crise au Burundi

La crise politique actuelle au Burundi, qui s'accompagne d'une crise des droits humains, a commencé en avril 2015, quand le président Nkurunziza a annoncé sa candidature pour un troisième mandat – décision considérée comme illégitime par de nombreux Burundais. La police a violemment réprimé des manifestations publiques de grande ampleur contre ce troisième mandat. Après l'échec d'une tentative de coup d'État par un groupe d'officiers de l'armée le 13 mai, la police a accentué sa répression à l'encontre des manifestants et des détracteurs. Au cours des mois suivants, les assassinats ciblés et autres meurtres ont connu une forte hausse et le gouvernement a intensifié sa répression. Des groupes armés d'opposition ont commencé à attaquer les forces de sécurité, lançant des grenades ou tirant sur des patrouilles de police. Le mois de décembre venu, plusieurs centaines de personnes avaient été tuées et les efforts des dirigeants régionaux pour faciliter un dialogue politique avaient pour l'essentiel échoué.

Contrairement aux conflits armés des précédentes décennies au Burundi, fortement marqués par les divisions ethniques, les tensions actuelles dans le pays sont essentiellement politiques, le gouvernement s'en prenant à toute personne soupçonnée d'être un opposant. Les victimes d'abus incluent des membres des ethnies Hutu et Tutsi. Toutefois, dans certains cas, des membres des forces de sécurité, des services de renseignement ou des Imbonerakure ont proféré des insultes à caractère ethnique à l'égard de Tutsis pendant qu'ils les arrêtaient ou les maltraitaient. Bien que de nombreux Tutsis fassent partie du gouvernement, une grande partie des postes influents au sein du parti au pouvoir et des forces de sécurité est aux mains de Hutus. Le gouvernement cherche à présenter l'opposition comme étant majoritairement composée de Tutsis, malgré la présence de nombreux Hutus dans ses rangs.

Bien que la plupart des institutions nationales comprennent à la fois des Hutus et des Tutsis, la crise actuelle suscite une méfiance mutuelle chez certains membres de chaque ethnie. Ceci a été exacerbé par des discours incendiaires tenus par certains membres du parti au pouvoir ainsi que des personnalités de l'opposition.

Récents meurtres et autres attaques

Les événements du 11 décembre
Vers 3h00 ou 4h00 du matin le 11 décembre, des habitants de Bujumbura ont entendu des explosions et des tirs provenant de trois positions militaires et d'un centre de formation militaire attaqués dans le quartier de Musaga.

À partir de 8h00 environ, des policiers et des militaires ont poursuivi les assaillants présumés en direction de Nyakabiga et Musaga, deux des quartiers de la capitale où s'étaient déroulées d'importantes manifestations contre le troisième mandat de Pierre Nkurunziza. À Nyakabiga, des opposants armés se sont longuement affrontés, à l'arme à feu, aux forces de sécurité. On ignore le nombre exact d'opposants armés et de membres des forces de sécurité ou d’Imbonerakure tués dans ces affrontements.

Une source a affirmé à Human Rights Watch que les forces de sécurité avaient arrêté cinq militaires de Camp Base (un camp militaire) soupçonnés d'avoir joué un rôle dans les attaques. Selon cette source, un responsable de haut rang des services de renseignement a alors donné l’ordre de les arrêter, et un véhicule de ces services est venu chercher ces cinq militaires et les a emmenés près du lac Tanganyika, où ils ont été tués. Un témoin a vu leurs corps le lendemain près du lac, tous les cinq avec la gorge tranchée.

Après ces affrontements armés, diverses unités des forces de sécurité, comprenant les unités de police et de l'armée responsables de la protection des institutions – l'Appui pour la protection des institutions (API) et la Brigade spéciale pour la protection des institutions (BSPI) –, ainsi que la Brigade anti-émeute (BAE), accompagnées d'Imbonerakure armés, sont entrées dans les quartiers de Nyakabiga et Musaga. Elles ont pénétré de force dans des maisons et ordonné aux habitants de leur montrer où se cachaient les jeunes hommes ou les combattants. Certains criaient des insultes à caractère ethnique aux habitants Tutsis.

Certains habitants ont affirmé que les forces de sécurité avaient demandé de l'argent. D'autres résidents ont offert de l'argent, espérant ne pas être tués. Les policiers et les militaires ont pillé de nombreuses maisons, volant des téléphones, des vêtements, ainsi que des appareils électroniques et ménagers. Ils ont pillé de la bière de bars du quartier, en buvant parfois sur place.

Un habitant de Nyakabiga a affirmé à Human Rights Watch que des policiers avaient tué par balles un membre de sa famille qui lui avait rendu visite, alors qu'il quittait la maison.

Vers 11h00, c'était un peu plus calme dans notre rue et (un membre de notre famille) qui était venu nous rendre visite est sorti. Quand il s'est trouvé juste devant le portail, un policier de l'API, qui était dans l'avenue de l’Imprimerie, l'a abattu. De jeunes hommes ont vu qu'il avait été atteint et l'ont transporté jusqu'à la 16ème Avenue. Ils ont arrêté les saignements et l'ont laissé là. Il avait été atteint au ventre. Plus tard, des policiers sont venus et l'ont achevé.

Cet homme a affirmé que les policiers avaient achevé le membre de sa famille de deux balles dans la poitrine et une dans la tête.

Human Rights Watch a pu examiner des photos de 15 cadavres retrouvés à Nyakabiga le 11 décembre. Beaucoup avaient été trouvés dans la rue, sans chaussures ; les forces de sécurité contraignent souvent les détenus à ôter leurs chaussures au moment de leur arrestation pour rendre une fuite plus difficile. Certains étaient à plat ventre côte-à-côte et semblaient avoir été abattus dans le dos. Un des cadavres trouvés dans cette position était celui de Benoît Ngendakumana, un enseignant d'une trentaine d'années. Une autre photo montrait le corps d'un homme tué dans sa maison; un voisin a indiqué qu'il avait été ligoté, abattu, et abandonné dans la maison fermée à clé. Une autre photo montrait un homme tué dans sa boutique.

Des camionnettes des autorités locales ont emporté la plupart des cadavres avant que des enquêtes ne puissent être effectuées.

Des agents de la police et des services de renseignement ont fait du porte-à-porte et ont arrêté arbitrairement de jeunes hommes. Un homme âgé de 30 ans résidant à Nyakabiga a raconté que lorsque sa femme avait ouvert la porte, un policier l'avait frappée avec la crosse de son fusil et l'avait frappé, lui, à l'œil avec un pistolet. Les policiers ont forcé le couple à s'asseoir par terre dans la cour.

Un des policiers nous a crié: « Vous logez et nourrissez les combattants! Que Kagame (le président du Rwanda), Obama et l'Union africaine viennent vous sauver. Les blancs vous mentent, comme (Alexis) Sinduhije (un dirigeant de l'opposition). Vous êtes des terroristes tutsis. (Nkurunziza) est président à vie. Personne ne peut combattre ceux qui sont au pouvoir. » Nous étions environ 20 (dans la cour) et un seul policier nous criait de mauvaises choses. Les autres buvaient ce qu'ils avaient volé dans le bar de notre maison. Ils ont battu tout le monde.

Un témoin a affirmé que dans une maison, les policiers avaient sélectionné deux hommes parmi un groupe de six et les avaient emmenés dans une camionnette des services de renseignement. Leurs cadavres ont été retrouvés le lendemain, tous deux avec des balles dans la tête et dans le cou et les bras ligotés.

Un habitant a vu 20 cadavres à Nyakabiga le lendemain de l'attaque; un autre en a compté 22. Un autre résident a affirmé qu'il y en avait 29, dont quelques-uns venaient d'autres quartiers. Des témoins ont déclaré avoir vu 12 cadavres à Jabe.

Un cas particulier démontre la brutalité exercée par les forces de sécurité le 11 décembre. Un homme âgé de 31 ans habitant Nyakabiga a déclaré que des policiers de la Brigade anti-émeute lui avaient ligoté les bras derrière le dos et l'avaient amené à leur commandant, qui est accusé de nombreuses violations des droits humains depuis plusieurs années. L’homme a déclaré:

Les policiers ont dit: « Voici un des jeunes qui ont tiré sur nous. » Ils m'ont frappé avec des gourdins, m'ont donné des coups de pied, m'ont giflé, en disant « Ces jeunes sont des chiens. » Puis (le commandant) m'a demandé: « Où sont les combattants? » J'ai dit que je ne les avais pas vus. (Le commandant) a dit: « Emmenez-le là-bas et étranglez-le. »

Deux policiers l'ont emmené dans une maison vide.

L'un d'eux a pris la corde qu'il portait autour de la taille, tandis que l'autre me piétinait la tête alors que j'étais étendu au sol. Il m'a passé la corde autour du cou, puis chacun a pris une extrémité de la corde et a commencé à tirer. Du sang a coulé de mon nez et de mes yeux. Au bout d'un moment, ils ont retiré la corde et sont partis, me croyant mort. J'ai perdu connaissance pendant un moment. Quand je me suis réveillé, j'étais mouillé, mais quand j'ai regardé, j'ai constaté que j'étais tout seul, couvert de sang et ligoté.

L'homme a trouvé quelqu'un pour le détacher et s'est caché, mais les policiers l'ont découvert. Il a affirmé qu'ils l'avaient à nouveau battu et ramené devant le même commandant, qui leur a donné l'ordre de le tuer. L'homme a finalement pu négocier avec les policiers pour s'en sortir, et par la suite est entré dans la clandestinité.

Dans le quartier de Musaga, où des affrontements entre les forces de sécurité et des jeunes armés ont également eu lieu, des policiers et des militaires ont pénétré de force dans des maisons et accusé les habitants de posséder des armes et d'héberger des combattants de l'opposition. Des résidents ont reconnu des Imbonerakure vêtus d'uniformes de police. Des militaires du Camp Muha et du Camp Muzinda, deux grands camps militaires de Bujumbura, ont fourni des renforts. Un habitant a dit avoir entendu quelqu'un crier, au moment où des coups de feu et des explosions retentissaient dans tout le quartier: « Sortez de la maison! » Il a déclaré:

Quand nous sommes sortis, j'ai vu près d'une douzaine de policiers de l'API. Trois d'entre eux avaient des mitraillettes, trois avaient des lance-roquettes et d'autres des kalachnikovs avec des grenades. Certains avaient des armes ressemblant à des haches de boucher. Dans notre parcelle, ils tiraient dans toutes les directions. Ils étaient ivres. Ils nous ont forcés à nous étendre sur le dos, bras écartés et à regarder le soleil. Des cartouches chaudes tombaient sur nous. Ils buvaient de l'Amstel (une marque de bière) et en versaient sur nous. Ils disaient: « Où sont les jeunes qui nous tiraient dessus cette nuit? »

L'un d'eux a armé son fusil et a mis le canon contre ma tempe. Puis il a demandé à un autre (s'il devait me tuer). J’ai cru que c’en était fini pour moi. Un autre a dit: « Attends. » Puis un autre est venu et m'a donné un coup de hache (sur le bras). J'avais une large blessure et du sang jaillissait comme ça dans son visage. J'ai dit: « Vous êtes en train de me tuer! Vous êtes en train de me tuer! » Il a dit: « Je ne savais pas que c'était si aiguisé. »

Il a vu des policiers frapper d'autres personnes et donner des coups de pied dans la mâchoire d’un homme. Deux des policiers sont entrés chez lui, lui ont demandé où était son argent et ont volé des draps, des chaussures, des vêtements et d'autres biens. L'homme est resté étendu sur le sol pendant une heure et demie, puis s'est enfui. Trop effrayé pour aller à l'hôpital, il a appliqué sur sa blessure le jus d'une plante médicinale, puis s'est caché. Interrogé plusieurs semaines plus tard, il a déclaré: « Maintenant, si je suis de nouveau arrêté par la police, je leur dirai simplement: ‘Tuez-moi pour que je n'aie pas à subir ça encore une fois'. »

Un homme de 39 ans résidant à Musaga, qui gérait un petit bar dans sa maison, est sorti pendant une accalmie dans les tirs le 11 décembre. Des policiers et des Imbonerakure en civil, cachés dans un caniveau, lui ont dit de rentrer chez lui. Puis il a entendu quelqu'un dire: « Détruisons les maisons pour les piller. » Les policiers ont commencé à tirer sur sa maison. Il s'est caché derrière un réfrigérateur. Ils ont ouvert la porte extérieure de la maison en tirant dessus et trois Imbonerakure en uniforme de police sont entrés:

Ils ont dit : « Sors de là immédiatement! » L'un d'eux a pris une barre de fer et m'a frappé deux fois dans le dos. Un autre est allé dans la chambre où ma fille et un employé du bar dormaient. Il leur a marché dessus, a pointé son fusil sur eux et a dit : « Donnez-moi l'argent. » Les deux autres (hommes en uniforme de la police) sont restés dehors à boire de la bière. (Un des policiers) a pris toutes nos valises et tous nos sacs et a mis la bière dedans. Ils ont aussi pris du lait en poudre et du sucre. Ils ont pris de la viande dans le réfrigérateur et l'ont mangée crue. Ils m'ont dit: « Je vais te montrer comment travaillent les Imbonerakure. »

Ils lui ont tailladé la tête avec une baïonnette et il a perdu connaissance. Il pense qu'ils l'ont cru mort et sont partis.

Ils sont revenus 20 minutes plus tard pour prendre d'autres boissons. Ils m'ont trouvé assis, en train d'essuyer le sang qui avait coulé sur moi. Ils m'ont dit : « Toi, imbécile, tu es encore vivant? » Ils m'ont emmené dans un endroit où environ 50 (autres) étaient ligotés. Ils ont pris mes lacets de chaussures pour me lier les bras derrière le dos. Des hommes de l'API, de la BAE et des militaires nous ont fait étendre sur le dos. Quand (les membres des forces de sécurité) ont fini de boire leurs bières, ils ont placé les bouteilles (en équilibre) sur la gorge de ceux qui étaient étendus au sol. Quand la bouteille tombait, ils nous donnaient des coups de pied ou de crosse de fusil. C'était une forme de punition. Ils savaient très bien que quand on est attaché et face au soleil, on ne peut pas tenir. Des hommes sont venus et m'ont donné des coups de pied. Ils l'ont tous fait, comme si c'était une partie de football.

Les policiers l'ont emmené avec d'autres détenus au centre de détention de la police connu sous le nom de Bureau spécial de recherche (BSR), leur ordonnant de garder la tête baissée dans la camionnette sinon ils leur écraseraient la tête. Au BSR, les policiers l'ont de nouveau battu. Il a vu des Imbonerakure qui regardaient pour savoir qui y était détenu. Le procureur de Bujumbura lui a refusé des soins médicaux et l'a accusé d'être un combattant de l'opposition. Human Rights Watch ne possède aucune indication selon laquelle il était membre d'un groupe armé. L'homme a été libéré quatre jours plus tard.

En raison de l'insécurité et de l'intensité des tirs, la Croix-Rouge burundaise n'a pas envoyé d'ambulances chercher les civils blessés le 11 décembre. Beaucoup ne sont arrivés dans les hôpitaux que le lendemain.

Fosses communes
Le 12 décembre, des policiers et des Imbonerakure, accompagnés d’autorités locales et d'agents de santé, ont ramassé des cadavres à Musaga et les ont emportés dans des véhicules de l’administration locale pour les enterrer dans des fosses communes ailleurs, à Bujumbura et aux alentours. Des informations sur l'existence de fosses communes à Bugarama, dans la province de Muramvya, étaient déjà apparues en novembre.

Human Rights Watch s'est entretenu avec plusieurs témoins qui ont affirmé que des Imbonerakure, portant des masques et des gants chirurgicaux, avaient creusé trois ou quatre fosses dans un cimetière du quartier de Kanyosha et y avaient enterré des corps, finissant de creuser au moment où les véhicules arrivaient avec les dépouilles. Un témoin a affirmé avoir compté 20 corps dans une fosse et 8 dans une autre, tandis qu'une troisième était restée vide. Un autre témoin a indiqué avoir compté 9 corps dans une fosse, 9 dans une autre et 10 dans la troisième. Les autorités ont interdit aux personnes présentes de prendre des photos.

Deux autres corps ont été retrouvés dans une bananeraie et dans un champ de maïs proches de la prison de Mpimba le 13 décembre, et un troisième a été trouvé le 14. Ils ont été enterrés à proximité.

Des habitants ont vu des autorités gouvernementales locales accompagnant les Imbonerakure au cimetière de Kanyosha. Un agent de santé a répandu du désinfectant sur les cadavres. Après l'enterrement, un responsable de l’administration locale a payé les Imbonerakure avec des liasses de francs burundais.

Un habitant de Musaga a déclaré :

Je les ai vus ramasser les cadavres. Les corps étaient éparpillés un peu partout. À Kinanira II, j'ai vu 12 corps dans les rues, près des maisons. La population en a emporté trois. Les neuf autres ont été jetés dans trois camionnettes pick-up… Des Imbonerakure venus de Kanyosha et deux de Musaga ont chargé les corps dans les camionnettes… À Kinanira I, il y avait quatre corps ; il y en avait encore un autre en face de Camp Bataillon (un camp militaire). Certains avaient été tués par balles… À Camp Base, près de la prison de Mpimba, neuf corps ont été trouvés… Dans la rivière près des champs, il y avait trois corps décapités. L'un était vêtu d'un pantalon policier. Les autres étaient habillés en civil… Ils avaient été jetés là comme des chiens. Personne n'a essayé de savoir qui étaient ces victimes.

Un autre homme a affirmé:

Des corps ont été placés dans des sacs, puis enterrés. D'autres ont simplement été jetés dans la fosse. La plupart avaient été tués par balles. Ils étaient atteints au ventre, à la tête, partout. D'autres avaient des brûlures. La plupart étaient de jeunes hommes. Les Imbonerakure qui étaient avec la police ont ramassé les corps à partir de 10h00 environ le samedi (le 12 décembre). Ils ont fini de les enterrer vers 16h00. Il leur a fallu environ trois heures pour décharger les corps… Il y avait plus de 20 Imbonerakure là-bas, y compris le chef des Imbonerakure de Musaga… Trois des victimes portaient des uniformes de police et deux des uniformes militaires, mais on avait l'impression que quelqu'un les avait mis sur les cadavres, car ils ne leur allaient pas bien.

Quand ils (les Imbonerakure) enterraient les corps, on avait l'impression qu'ils étaient fiers mais qu'ils savaient qu'ils avaient fait quelque chose de mal. Ils disaient des choses comme: « Que ça vous plaise ou non, vous devez accepter son mandat » (celui de Pierre Nkurunziza)… C'était horrible de voir comment ces personnes avaient été tuées.

Selon des sources locales qui ont vu des cadavres à Nyakabiga avant qu'ils ne soient emportés, certaines victimes avaient été atteintes de balles dans le dos, d'autres dans la tête. Certains corps ont été trouvés dans les caniveaux. Des journalistes, des activistes, et d'autres sources ont affirmé que des corps avaient été trouvés dans la rivière Ntahangwa.

Des corps trouvés à Nyakabiga ont été emportés près du cimetière de Mpanda, non loin de Bujumbura, et enterrés dans des fosses communes. Des informations non confirmées ont fait état de corps enterrés dans d'autres lieux.

Les autorités n'ont pas tenté d'identifier les victimes. Il n'a pas été possible de confirmer comment ou par qui elles avaient été tuées. Selon certaines sources, la plupart avaient été tuées par balles par les forces de sécurité le 11 décembre; selon d'autres, certaines des victimes étaient peut-être des Imbonerakure.

Assassinats ciblés

Dans un certain nombre d'autres cas, des personnes soupçonnées d'être des opposants au gouvernement ont été prises pour cible et tuées.

Des sources ont affirmé à Human Rights Watch que des agents des services de renseignement avaient offert de l'argent à des personnes qui avaient manifesté contre le troisième mandat de Pierre Nkurunziza en 2015, pour dévoiler où habitaient certains manifestants et autres sympathisants de l'opposition.

Le 1er décembre, les corps de trois jeunes hommes, dont certains étaient peut-être membres d'un parti d'opposition, ont été découverts, la gorge tranchée, sur la 10e Avenue à Mutakura. Human Rights Watch a vu des photos des corps, qui présentaient de profondes coupures à la gorge, ainsi qu'une vidéo montrant un habitant affirmant que des gens se faisaient abattre comme des vaches.

Le 3 janvier vers 7h30 à Musaga, des policiers ont interpellé Pascal Nshimirimana, un musicien et coiffeur à temps partiel âgé d'environ 25 ans et surnommé Lissouba, alors qu'il revenait d'acheter de la nourriture. Il était avec trois autres hommes, dont un domestique.

Cinq policiers se sont approchés d'eux ; parmi eux il y avait un policier en civil dont Nshimirimana avait accepté de couper les cheveux ce jour-là. Les policiers leur ont demandé pourquoi ils se trouvaient là et d'où ils venaient, ont demandé à voir leurs cartes d'identité, et leur ont ordonné de les suivre. L'un d'eux s'est enfui. Les policiers ont demandé aux autres de s'asseoir par terre. Nshimirimana a refusé. À ce stade, 10 policiers étaient rassemblés autour d'eux.

Un témoin a raconté:

Tous les policiers ont porté leur attention (sur Nshimirimana) et l'ont forcé à s'asseoir. Le domestique s'est enfui, ils lui ont tiré dessus, mais il a eu de la chance et n'a pas été atteint. J'ai vu un policier tirer dans les jambes de Lissouba. Il s'est levé et (a essayé de) courir vers la prison centrale de Mpimba. J'ai entendu un autre coup de feu. D'autres personnes sont allées voir ce qui s'était passé et l'ont trouvé mort.

Un autre témoin s'est rendu sur place après avoir entendu les coups de feu:

J'ai trouvé des policiers là-bas, dont le chef de poste de police. Je lui ai demandé pourquoi Lissouba avait été tué. Il a répondu que c'était un rebelle, et (m'a accusé de) collaborer avec eux. Il a dit qu'il pourrait se servir d'une corde pour me tuer. (Lissouba) avait été atteint aux jambes et avait reçu une balle dans la colonne vertébrale. La balle était ressortie par son ventre. Ses intestins sortaient de son ventre.

Interrogé sur cette affaire par Radio France Internationale, le porte-parole de la police, Pierre Nkurikiye, a affirmé que Nshimirimana et les hommes qui l'accompagnaient «  s’apprêtaient à commettre un crime ».

Tôt dans la matinée du 7 novembre, un homme vêtu d'un uniforme de police est entré dans un bar, le Coin des Amis, à Kanyosha, s'est approché de quatre clients – trois hommes et une femme qui parlaient kinyarwanda, la langue du Rwanda – puis est parti. Peu de temps après, trois hommes en uniforme de police se sont approchés du bar et ont fait entrer les clients qui étaient assis à l'extérieur. Deux des hommes en uniforme sont restés dehors pendant que le troisième ordonnait à toutes les personnes à l'intérieur de s'allonger sur le sol et de vider leurs poches. Il a collecté les téléphones et l'argent, puis a commencé à tirer. Un survivant a déclaré:

Je les ai vus tuer neuf personnes. Il est difficile de savoir qui ils étaient (les assaillants). C'étaient peut-être des Imbonerakure en uniforme de police. Des policiers étaient venus dans le bar environ une semaine avant. Ils avaient demandé au personnel du restaurant : « Où sont les criminels qui viennent boire ici? »

Les attaquants ont volé la voiture du propriétaire et se sont enfuis. La voiture a été retrouvée plus tard, criblée de balles, dans une zone rurale.

Possibles disparitions forcées
De nombreuses sources à Bujumbura ont parlé à Human Rights Watch de personnes disparues en décembre, en janvier, ou en février. Dans certains cas, des éléments indiquaient que les personnes avaient été emmenées par des agents de l'État. Dans d'autres cas, des proches ou des amis avaient été informés, par des intermédiaires ou par des sources internes, que la personne pouvait être détenue par les services de renseignement, mais n'avaient pas pu obtenir confirmation ni localiser la personne. Dans d'autres cas encore, il n'y avait aucun indice. De nombreuses familles ont peur de demander l'aide des autorités, de crainte que la police ou les services de renseignement aient été impliqués dans l'enlèvement ou la disparition.

Des activistes locaux, des journalistes, et d'autres sources ont aussi fait état, notamment sur les réseaux sociaux, d'une augmentation notable des cas de personnes portées disparues depuis décembre. La nature secrète de ces cas fait qu'il est très difficile de confirmer les détails.

Une disparition forcée se produit lorsqu'une personne est privée de sa liberté par des agents de l'État ou par des personnes agissant avec leur accord, et que s'ensuit un refus de reconnaître la privation de liberté ou une dissimulation du sort ou du lieu où se trouve la personne disparue.

Une pratique nouvelle est apparue, dans laquelle les familles se voient demander d'importantes rançons. Dans le passé, la police avait l'habitude de demander aux familles des sommes d'argent relativement modestes pour libérer des détenus. Mais récemment, la police, les services de renseignement ou leurs intermédiaires ont exigé des sommes exorbitantes, allant de 500.000 à 3 millions de francs burundais (environ 320 à 1.900 dollars US), totalement hors de portée de la plupart des habitants. Les familles empruntent l'argent, mais sans garantie que leurs proches seront libérés ou localisés.

Le 10 décembre, des hommes non identifiés, circulant à bord d'un véhicule considéré comme appartenant aux services de renseignement, ont emmené Marie-Claudette Kwizera, la trésorière de la Ligue Iteka, une organisation burundaise de défense des droits humains, à Bujumbura. La famille a payé un membre des services de renseignement, par un intermédiaire, plus de 2.000 dollars US pour obtenir sa libération. Un agent des renseignements et l'intermédiaire présumé ont été par la suite arrêtés. Mais on est toujours sans nouvelle de Marie-Claudette Kwizera. La Ligue Iteka fait partie d'une dizaine d'organisations non gouvernementales dont les comptes en banque ont été gelés par le procureur général en novembre et en décembre.

Un chef de poste de police à Nyakabiga et ancien membre de la police judiciaire, Donatien Twizera, a disparu début février. Il a reçu un appel téléphonique d'un policier qui lui aurait peut-être demandé de le rencontrer. La moto de Twizera a été retrouvée plus tard à l'extérieur de Bujumbura. En tant que membre de la police judiciaire, Twizera avait participé à une enquête sensible sur le meurtre de trois religieuses italiennes à Bujumbura en septembre 2014, dans lesquels des membres des services de renseignement pourraient avoir été impliqués. Plus récemment, il avait été accusé de sympathiser avec l'opposition armée, selon des activistes. On est toujours sans nouvelles de lui.

En janvier, un informateur de police présumé a dirigé la police vers la maison d'un homme âgé d'une trentaine d'années. Le 25 janvier, des militaires ont arrêté cet homme et l'ont emmené vers une base militaire locale. Lorsqu'un membre de sa famille a demandé ce qu'il avait fait, un des militaires a répondu: « (C'est) un assassin et un criminel. » Le 26 janvier, des militaires ont ramené l'homme chez lui, les mains liées derrière le dos. Il avait été frappé et était couvert de sang. Un de ses proches a déclaré:

Il avait du sang sur le visage. Ils l'ont fait asseoir par terre. Ils lui ont donné des coups de pied et l'ont frappé sur la tête avec la crosse d'un fusil. Il les a suppliés de le détacher. (Les militaires) ont dit: « Apporte-nous les armes. » Il a dit: « Je n'en ai pas. » Ils ont dit: « Nous sommes sûrs que tu vas les apporter. » Ils ont dit à son jeune enfant: « Voici ton père, (mais) tu n'as pas de père. Dis-lui au revoir car tu ne le reverras plus. » Ils ont ordonné à l'homme de monter dans le véhicule, mais il ne pouvait pas car sa poitrine était très enflée. Ils l'ont soulevé et l'ont jeté dans la camionnette. Quelqu'un a dit les avoir vus le frapper sur la tête avec une petite houe.

Les militaires ont également frappé un membre de sa famille, lui ont donné des coups de pied et lui ont craché dessus. On ignore le sort de l'homme qu'ils ont emmené.

Arrestations arbitraires et procès inéquitables

La police et les services de renseignement raflent fréquemment des groupes d'hommes, jeunes pour la plupart – parfois des dizaines à la fois –, et les arrêtent, en les accusant de faire partie de la « rébellion ». Le caractère généralisé et arbitraire de ces arrestations signifie que n'importe quel homme jeune habitant des quartiers comme Musaga, Nyakabiga, Cibitoke, Mutakura ou Ngagara – où d’importantes manifestations ont eu lieu contre le troisième mandat de Pierre Nkurunziza en 2015 – est susceptible d'être interpellé, qu'il ait commis une infraction ou non.

Les détenus sont emmenés dans des camionnettes, placés dans des cachots de la police ou des services de renseignement, ou emmenés vers des destinations inconnues. Selon un responsable, lors des journées ayant suivi les attentats du 11 décembre, une centaine de jeunes hommes ont été emmenés au BSR, le centre de détention de la police. Certains ont été libérés; d'autres ont été transférés dans des prisons centrales, et d'autres risquent de longues périodes de détention préventive.

Certains ont été traduits devant des tribunaux et jugés lors de procès sommaires, suivant une disposition du Code de procédure pénale burundais qui prévoit la possibilité d'une procédure accélérée pour les prévenus prétendûment pris « en flagrance ». D'importants groupes de prévenus ont été inculpés des mêmes chefs d'accusation, peu d'efforts étant faits pour établir les responsabilités individuelles dans des actes particuliers.

Le 11 janvier, par exemple, 68 personnes inculpées de possession illégale d'armes ont été jugées dans un procès sommaire devant le Tribunal de Grande Instance de Bujumbura, siégeant dans la ville de Muramvya, à environ 40 kilomètres de la capitale. Le procureur n'a fourni aucune preuve à l'appui des accusations. Le procès n'a duré qu'une seule journée, lors de laquelle certains prévenus ont affirmé avoir été torturés et ont montré des traces de cordes sur leurs bras.

Dans certains cas, des agents de police ou des services de renseignement ont sélectionné certaines personnes pour un traitement particulièrement brutal. Il peut s'agir de personnes qui ont participé ou aidé à organiser les manifestations contre le troisième mandat de Pierre Nkurunziza. Elles sont souvent séparées des autres détenus dans les postes de police et envoyées dans des centres de détention gérés par les services de renseignement, où le traitement des détenus est souvent plus dur.

Des responsables judiciaires subalternes de Bujumbura ont affirmé en privé à Human Rights Watch que dans de nombreux cas, la régularité des procédures n'est pas respectée. Ils ont déclaré qu'ils avaient renoncé à tenter de suivre les procédures juridiques légales car ils reçoivent de leurs supérieurs l'ordre d'inculper faussement des personnes de participation à des groupes rebelles ou de possession illégale d'armes, qu'il existe des éléments de preuve ou non.

Tortures et mauvais traitements

Human Rights Watch a documenté des cas de torture sévère et d'autres mauvais traitements de la part de la police et des services de renseignement, au moment de l'arrestation et pendant la détention, en particulier depuis la fin 2015. Dans certains cas, des agents de police ou des services de renseignement ont torturé des détenus pour les forcer à signer des aveux. Dans d'autres cas, les mauvais traitements semblaient constituer une punition pour opposition présumée au gouvernement, ou étaient destinés à humilier les victimes.

La torture n'est pas un phénomène nouveau au Burundi, mais à la suite de la répression exercée par le gouvernement à l’encontre d’opposants présumés en 2015, elle est devenue plus systématique et plus brutale. Des victimes et d'autres sources ont affirmé que les forces de sécurité ou les services de renseignement avaient frappé des personnes à plusieurs reprises, battu des détenus à coups de crosse de fusil, leur causant dans certains cas des fractures ou leur brisant la mâchoire au point qu'ils en perdaient des dents. D'autres ont été frappées dans les parties génitales à coups de crosse ou tailladées à coups de couteau ou de machette. Un responsable a précisé que certains détenus arrivaient aux centres de détention ensanglantés, ayant perdu des dents, le visage tuméfié et avec d’intenses douleurs. Certains ont été de nouveau frappés, à coups de barre de fer, de pierre ou de brique, par des responsables de haut rang de la police nationale ou provinciale.

Certaines personnes gravement blessées par la police se sont vu refuser des soins médicaux. Celles qui ont été passées à tabac dans d'autres lieux que les centres de détention ont également eu des difficultés à obtenir une assistance médicale. De nombreuses personnes ont été attaquées de nuit et ont eu peur de se déplacer en ville. Il est fréquent que les ambulances de la Croix-Rouge ne circulent pas la nuit pour des raisons de sécurité. Des blessés arrivent souvent le lendemain dans les hôpitaux, dans un état critique. Certaines personnes transférées dans des prisons centrales ont déclaré aux membres de leur famille qu'elles étaient contentes d'être en prison car elles avaient survécu à leur détention par la police ou les services de renseignement.

Fin janvier, un homme âgé de 30 ans a été passé à tabac par des hommes qui lui ont paru être des Imbonerakure. Il a affirmé qu'ils lui avaient asséné des coups répétés dans le bas de la jambe à l'aide d'une barre de métal, jusqu'à ce que son os soit écrasé et brisé en trois endroits. Il avait de graves fractures ouvertes dans le bas de la jambe. Il avait aussi des blessures au visage et sur le côté gauche du corps, où il avait été frappé. Il a été abandonné dans un caniveau plein d'eau usée. Il souffrait tellement qu'il a demandé aux personnes qui s’occupaient de lui de l'achever. Il a fini par succomber à ses blessures.

Fin janvier également, un homme de 44 ans, blessé dans une attaque plus d'un an auparavant, a été approché par des hommes qui lui ont semblé être des Imbonerakure. Ils l'ont soupçonné d'être un combattant d'opposition blessé parce qu'il portait un plâtre. Il avait été soigné pour sa blessure précédente et avait un clou métallique dans l'os d'un bras. Les hommes ont déchiqueté son plâtre et ont arraché le clou de son os en se servant de leurs mains. L'homme a été tellement terrorisé qu'il est resté caché pendant un mois avant de chercher à se faire soigner de nouveau. Il a été amputé du bras, à sa demande, car il avait trop peur d'être vu à nouveau avec un plâtre. Certaines personnes qui ont subi une blessure craindraient d'être vues avec des plâtres ou avec des blessures visibles car elles pourraient être considérées comme membres de l'opposition.

Abus commis par les groupes armés d'opposition

Le mouvement d'opposition armée burundais est fragmenté, consistant en plusieurs groupes dotés de structures séparées et dont la plupart des dirigeants sont en exil. On ignore s'ils collaborent ou coordonnent leurs actions et, si oui, dans quelle mesure.

Deux groupes ont formalisé leurs activités depuis début janvier: les Forces républicaines du Burundi (FOREBU) et la Résistance pour un État de Droit au Burundi (RED-Tabara). Tous deux ont revendiqué la responsabilité de certains attentats. Bien que la RED-Tabara ait affirmé qu'elle ne prenait pour cible que les forces du gouvernement, de nombreuses autres personnes ont été blessées dans des attentats attribués à ce groupe.

Dans la soirée du 5 février, trois Imbonerakure ont été tués à Gikoto, près de Gasekebuye, à Musaga. Un enfant de 9 ou 10 ans a également été tué, ayant été atteint d'une balle dans la tête. Quatre autres personnes ont été blessées.

Le 6 février, Thierry Habonimana, un ancien membre du parti au pouvoir, a été tué par balles dans la douche de sa maison à Musaga. Une source locale a indiqué qu'il avait reçu trois balles.

On prête aux groupes armés d'opposition la responsabilité d'un certain nombre d'attentats à la grenade commis dans plusieurs quartiers de Bujumbura, bien qu'ils revendiquent rarement cette responsabilité. Certains de ces attentats ont semblé avoir été commis sans distinction, tuant ou blessant de nombreux passants. D'autres étaient plus ciblés. Fait inhabituel, les FOREBU et la RED-Tabara ont tous deux revendiqué la responsabilité de deux attentats commis le 6 février dans les quartiers de Cibitoke et Musaga.

Recrutement et formation militaire de réfugiés burundais au Rwanda

Depuis le début de 2015, selon le Haut-Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés, plus de 240 000 Burundais ont fui leur pays pour se réfugier dans les pays voisins, pour la plupart en Tanzanie, au Rwanda, en Ouganda et en République démocratique du Congo (RD Congo).

Dans le même temps, les autorités rwandaises ont permis aux groupes d'opposition burundais de s'organiser, de recruter et de se livrer à de la formation militaire sur leur territoire.

Human Rights Watch a interrogé plus de 20 Burundais qui ont affirmé que d’autres Burundais les avaient recrutés dans le camp de réfugiés de Mahama au Rwanda au cours des mois de mai et juillet 2015, pour qu'ils rejoignent un mouvement armé d'opposition burundais. Le camp de Mahama est administré par le ministère rwandais de la Gestion des catastrophes et des Réfugiés. Le recrutement semble avoir été bien organisé. Deux Burundais du camp de réfugiés, dont un combattant démobilisé, ont été décrits comme étant les principaux recruteurs. Certaines recrues ont affirmé que des hommes originaires de leurs provinces au Burundi étaient aussi chargés de les recruter. Des réunions ont été tenues dans le camp de Mahama afin d'encourager les hommes jeunes à rejoindre le mouvement. De nombreux jeunes recrutés se sont entendu dire qu'ils recevraient un entraînement militaire afin de chasser le président Nkurunziza du pouvoir.

Certains jeunes hommes ont affirmé avoir été recrutés sous de faux prétextes, comme la promesse d'un emploi, mais qu'ils avaient ensuite été emmenés dans un camp d'entraînement. Des dizaines de recrues ont parcouru nuitamment plusieurs kilomètres à pied hors du camp de réfugiés pour se rendre à un point de rencontre, puis ont été pris en charge dans des bus privés, ou dans des véhicules qu'ils ont décrits comme des véhicules militaires rwandais, et emmenés au camp d'entraînement, situé dans une forêt, à quelques heures de route; ils n'ont pas été en mesure de le localiser exactement. Une fois sur place, des hommes rwandais et burundais, en uniforme militaire, les ont formés à diverses disciplines militaires, notamment au maniement des armes, aux tactiques de guerre, et à creuser des places fortes camouflées ou des tranchées. Certains témoins ont affirmé que les Burundais qui assuraient la formation militaire étaient d'anciens soldats démobilisés. Des témoins ont estimé que plusieurs centaines de recrues ont suivi cette formation dans le camp d'entraînement.

Un homme de 28 ans a déclaré :

(Le patron du camp) parlait kinyarwanda. Parfois, ils l'appelaient James. Il y avait des Rwandais là-bas qui parlaient kinyarwanda. Parfois, ils parlaient anglais. Entre eux, quand ils ne voulaient pas qu’on comprenne, ils parlaient anglais. Mais l'entraînement se faisait en kinyarwanda.

D'autres recrues ont affirmé que la formation militaire était assurée dans un mélange de kinyarwanda, d'anglais et de kirundi (la langue du Burundi). Les instructeurs militaires burundais ont demandé aux recrues de ne pas révéler qu'ils avaient suivi une formation.

Ils nous ont dit que nous devrions quitter (le camp d'entraînement) et combattre pour notre pays parce qu'au Burundi, les Imbonerakure sont nombreux. Ce jour-là, un responsable de haut rang est venu. Il ne vivait pas sur place. Il venait de temps en temps. Les membres de son escorte portaient des uniformes militaires rwandais.

Des recrues ont parlé d'un second site situé à proximité, dont ils pensaient que c'était un deuxième camp d'entraînement. L'un d'eux avait apporté de la nourriture à ce camp d'entraînement mais n'y avait jamais pénétré.

Au camp d'entraînement, un homme est venu et a pris une photo de chaque recrue. Ces photos ont ensuite été utilisées pour fournir aux recrues de fausses cartes électorales congolaises. Avant de quitter le camp d'entraînement le soir, les instructeurs leur ont dit qu'ils recevraient davantage d'informations concernant leur mission quand ils arriveraient au Burundi. Les recrues ont été réparties en groupes de 25 et en sous-groupes de cinq. Chaque sous-groupe avait un chef, à qui un téléphone a été remis, avec l'ordre d'appeler un numéro pour recevoir des instructions quand son groupe arriverait au Burundi. Ces groupes ont été emmenés en véhicule de nuit dans une maison où un Rwandais leur a donné de la nourriture. Au bout de quelques jours, ils ont été emmenés en véhicule, toujours de nuit, jusqu'à une rivière. Des Rwandais en civil leur ont dit de se déshabiller et leur ont donné un jerrycan pour les aider à flotter à travers la rivière jusqu’à la RD Congo. Du fait que beaucoup ne savaient pas nager, les Rwandais ont nagé à côté d'eux pendant la traversée. 

Une fois passée la frontière de la RD Congo, des véhicules les ont emmenés vers diverses destinations. Les autorités congolaises ont arrêté certains d'entre eux dans la ville d'Uvira ou aux alentours, et d'autres encore alors qu'ils tentaient de passer au Burundi.

Human Rights Watch n'a pas été en mesure de confirmer si le recrutement et la formation militaire de Burundais au Rwanda se sont poursuivis jusqu'à une date plus récente.

Dans un courrier daté du 22 février, répondant aux constatations effectuées par Human Rights Watch, la Secrétaire permanente du ministère rwandais de la Justice a écrit que le gouvernement rwandais avait eu vent de « certaines allégations générales concernant une certaine insécurité parmi les réfugiés burundais », et qu'il était à la recherche « d'informations pouvant être utiles à d'éventuelles enquêtes dans le contexte de la protection des réfugiés, mais aussi des violations possibles du territoire rwandais que ces allégations suggèrent ». Cette lettre pose une série de questions concernant les recherches effectuées par Human Rights Watch et déclare que le gouvernement rwandais « demeure très désireux de suivre cette question de près si tant est que ces allégations puissent être vérifiées ». Elle ajoute qu'en l'absence d'informations confirmant les affirmations de Human Rights Watch, il ne serait « pas sage de publier un tel rapport » car cela « constituerait un nouvel exemple de sensationnalisme visant à produire des informations (dans les médias) plutôt qu'à protéger les droits humains » et « servirait à créer une diversion en détournant l'attention du conflit au Burundi ».

Dans un document confidentiel qui a fait l'objet d'une fuite dans les médias en janvier 2016, le Groupe d'experts de l'ONU sur la RD Congo a fait état de constatations similaires concernant le recrutement et la formation de réfugiés burundais au Rwanda en mai et juin 2015. Des Burundais ont déclaré au Groupe d'experts qu'il y avait au moins quatre compagnies de 100 recrues chacune au camp d'entraînement lorsqu'ils y étaient. Six des recrues ayant reçu une formation et qui ont parlé au Groupe d'experts étaient mineurs.

La ministre rwandaise des Affaires étrangères, Louise Mushikiwabo, a déclaré aux médias début février qu'il s'agissait-là d'allégations « infondées » et « non vérifiées » et que la communauté internationale se servait du Rwanda comme bouc émissaire. En octobre et décembre 2015, la ministre rwandaise de la Gestion des catastrophes et des réfugiés, Séraphine Mukantabana, a été citée dans les médias qualifiant de fausses des allégations similaires émanant de l'organisation non gouvernementale Refugees International et d'autres sources. 

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