Le 15 mars 2016, des avions de la coalition dirigée par l'Arabie saoudite ont largué deux bombes sur un marché bondé au Yémen, tuant de nombreux civils.

(Sanaa) – Des frappes aériennes de la coalition dirigées par l’Arabie saoudite utilisant des bombes fournies par les États-Unis ont tué au moins 97 civils, notamment 25 enfants, dans le nord-ouest du Yémen le 15 mars 2016. Les deux frappes sur un marché fréquenté dans le village de Mastaba qui pourraient avoir entraîné également la mort d'environ 10 combattants houthistes ont provoqué la perte indiscriminée et manifestement disproportionnée de civils en violation des lois de la guerre. De telles attaques illégales, lorsqu'elles sont menées de manière délibérée ou imprudente, constituent des crimes de guerre.

Lors d’une enquête menée sur place le 28 mars, Human Rights Watch a découvert les fragments d'une bombe GBU-31 guidée par satellite qui se compose d'une bombe MK-84 d'un poids légèrement inférieur à 1 kilo fournie par les États-Unis, accouplée à un kit de guidage satellitaire JDAM également fourni par les États-Unis. Une équipe de journalistes d'ITV, chaîne d'information britannique, a visité le site le 26 mars et découvert les fragments d'une bombe MK-84 accouplée à un kit de guidage satellitaire Paveway. Human Rights Watch a examiné les photos ainsi que et les enregistrements vidéo de ces fragments pris par les journalistes.

« L'une des frappes les plus meurtrières contre des civils depuis le début de la guerre au Yémen il y un an a été menée avec des armes fournies par les États-Unis, ce qui illustre de manière tragique pourquoi ce pays et d’autres devraient cesser de vendre des armes à l'Arabie saoudite », a déclaré Priyanka Motaparthy, chercheuse au sein de la division Urgences à Human Rights Watch. « Les États-Unis et autres alliés de la coalition devraient clairement indiquer à l'Arabie saoudite qu’ils ne veulent nullement être impliqués dans des frappes meurtrières et illégales perpétrées contre des civils. »

Fragment d'une bombe à guidage laser Paveway retrouvée sur le site d’une frappe aérienne menée contre le marché de Mastaba, dans le nord-ouest du Yémen, le 15 mars 2016.

© 2016 ITV News

Human Rights Watch a précédemment appelé les États-Unis, la France, le Royaume-Uni et d'autres pays à suspendre toute vente d'armes à l'Arabie saoudite tant que ce pays n'aura pas mis fin à ses frappes aériennes illégales au Yémen, qu'elle n'enquête pas sur les allégations de violations commises et qu'elle n'oblige pas les responsables à rendre compte de leurs actes. Le fait de vendre des armes à l'Arabie saoudite pourrait rendre ces pays complices de ces violations, a déclaré Human Rights Watch.

Le 15 mars vers midi, deux bombes aériennes ont frappé le marché de Mastaba, au nord du gouvernorat d'Hajja, à 45 kilomètres environ de la frontière saoudienne. La première d'entre elles a atterri directement en face d'un complexe de boutiques et d'un restaurant. La seconde a frappé près d'une zone couverte située près de l'entrée du marché, tuant et blessant des personnes qui tentaient de s'échapper ainsi que d'autres qui essayaient d'aider les blessés. Human Rights Watch a interrogé 23 témoins des frappes aériennes ainsi que du personnel médical dans deux hôpitaux de la région qui ont accueilli les blessés.
 

Site des deux frappes aériennes menées contre le marché de Mastaba (nord-ouest du Yémen) par la coalition dirigée par l’Arabie saoudite, le 15 mars 2016.

© 2016 Human Rights Watch

Une équipe de spécialistes des droits humains des Nations Unies a visité le site au lendemain de l'attaque et compilé le nom des 97 civils tués lors de la frappe, dont 25 enfants. L'équipe de l'ONU a déclaré que 10 autres corps totalement brûlés n'avaient pu être identifiés, portant le nombre total des victimes à 107. Deux résidents de Mastaba ont affirmé que de nombreux membres de leurs familles élargies étaient décédés. L'un d'entre eux a perdu 16 membres de sa famille, l'autre, 17 membres. Une clinique locale soutenue par Médecins sans frontières (MSF) a accueilli 45 civils blessés lors de l’attaque contre le marché, parmi lesquels trois, comptabilisés dans le nombre total des victimes, sont décédés.

Un témoin ayant aidé à extraire les corps a dit avoir vu parmi les victimes les cadavres d'environ 10 combattants houthistes qu'il avaient vus précédemment. Il a ajouté que certains d'entre eux mangeaient et couchaient régulièrement dans un hôtel restaurant situé à 60 mètres environ de l'endroit où l'une des bombes avait explosé. Le restaurant n'était pas endommagé. Il a déclaré que certains résidents objectaient la présence des combattants houthistes, bien qu'ils soient impuissants à les faire partir. Human Rights Watch n'a pu corroborer ces affirmations par d'autres témoignages. La seule présence militaire houthiste identifiée par Human Rights Watch lors de sa visite concernait un poste de contrôle dans lequel se trouvaient deux ou trois combattants à environ 250 mètres au nord du marché.

Le 16 mars, le lendemain de l'attaque, le porte-parole militaire saoudien pour la coalition, le général Ahmad al-Assiri a déclaré que la frappe visait un « rassemblement militaire ». Il a aussi fait remarquer qu'il s'agissait d'un lieu d'achat et de vente de qat, une plante communément mâchée au Yémen en guise de léger stimulant, indiquant que la coalition savait que la frappe s'était abattue sur une zone commerciale civile. Le 18 mars, le général Ahmadal-Assiri a déclaré à Reuters que la coalition avait utilisé des informations en provenance des forces militaires yéménites demeurées loyales au Président Abdu Rabbu Mansour Hadi lors du ciblage du site de Mastaba. Il a ajouté que les houthistes avaient « trompé les gens en disant qu'il s'agissait d'un marché ». Un graphique préparé par le gouvernement du Président Abdu Rabbu Mansour Hadiby Hadi transféré à Reuters indiquait que la cible était une zone militaire où les forces houthistes s'étaient rassemblées, mais sans donner davantage de détails.

Le droit de la guerre interdit les attaques délibérées contre des civils et les attaques indiscriminées, c'est-à-dire celles qui frappent des objectifs militaires et des civils ou des biens civils sans distinction. Les attaques qui ne sont pas dirigées contre un objectif militaire spécifique sont considérées comme indiscriminées. Une attaque est disproportionnée si le nombre de pertes en vies et biens humains est supérieur au bénéfice militaire attendu de l'attaque. L'utilisation par les combattants houthistes d'un bâtiment sur le marché en guise de caserne se serait apparentée à un défaut de prise de toutes les précautions possibles pour protéger les civils sous leur contrôle contre les effets des attaques. Toutefois, cela n'aurait pas, en soi, justifié les frappes aériennes telles qu'elles ont été menées.

Les individus qui commettent de graves violations des lois de la guerre avec une intention criminelle sont responsables de crimes de guerre. Des individus peuvent aussi être tenus pour pénalement responsables d'aider, encourager ou faciliter un crime de guerre. Tous les gouvernements qui sont parties à un conflit armé ont l'obligation d'enquêter sur les allégations de violations commises par des membres de leurs forces armées.

Le gouvernement yéménite du Président Abdu Rabbu Mansour Hadi a annoncé le 18 mars avoir formé un comité chargé d'examiner le bombardement. Human Rights Watch a contacté le ministre des droits humains yéménite qui a déclaré qu'un organisme d'enquête national créé en septembre 2015 et basé à Aden était chargé de l'enquête. Ses conclusions n'ont pas encore été annoncées.

Depuis le 26 mars 2015, une coalition de neuf pays arabes mène des opérations militaires contre les combattants houthistes et procède à des frappes aériennes aveugles et disproportionnées. Les frappes aériennes se sont poursuivies depuis l'annonce du cessez-le-feu effectif à partir du 10 avril. La coalition, dont les décisions de ciblage sont prises au ministère de la Défense saoudien à Riyad, a systématiquement négligé d'enquêter sur les attaques illégales ou de faire répondre de leurs actes leurs auteurs.

Le 25 février, le Parlement européen a adopté une résolution demandant à la Haute Représentante de l'Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité Federica Mogherini de lancer une initiative visant à « imposer un embargo sur les armes de l'UE contre l'Arabie Saoudite ». Le 15 mars, le Parlement néerlandais a voté l'imposition de l'embargo et l'interdiction de toute exportation d'armes vers l'Arabie saoudite.

Human Rights Watch et d'autres organisations internationales et yéménites ont appelé les gouvernements étrangers à stopper les ventes et cessions d'armes et de matériel militaire connexe aux parties au conflit au Yémen s'il « existe un risque important que ces armes soient utilisées pour… commettre de graves violations du droit humanitaire international ou du droit international des droits humains ».

L'armée américaine a déployé du personnel dédié en faveur de la cellule des opérations et de planification commune saoudienne afin d'aider à « coordonner les activités ». La participation des États-Unis aux opérations militaires telles que le conseil sur les décisions de ciblage et le ravitaillement en vol lors des bombardements aériens peut rendre les forces américaines conjointement responsables des violations graves des lois de la guerre commises par les forces de la coalition. En qualité de partie au conflit, les États-Unis sont obligés d'enquêter sur les attaques illégales qui auraient été perpétrées et auxquelles ils auraient participé.

« Malgré des dizaines de frappes aériennes sur des marchés, des écoles, des hôpitaux et des quartiers résidentiels qui ont fait des centaines de victimes civiles yéménites, la coalition refuse d'accorder réparation ou de modifier ses pratiques », a déclaré Priyanka Motaparthy. « Les États-Unis et d'autres pays devraient cesser de fournir des armes aux Saoudiens ou assumer davantage la responsabilité des pertes civiles. »

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Informations complémentaires

Frappe aérienne sur le marché de Mastaba
Vers midi le 15 mars 2016, une frappe aérienne s'est abattue sur le marché fréquenté de Mastaba, au nord du Yémen. La (Les) bombe(s) a (ont) explosé devant une rangée de boutiques vendant des produits ménagers et d'épicerie et un restaurant situé à l'étage. Ali Ahmad Nahan, secrétaire travaillant à son domicile à proximité, a dit avoir entendu le bruit de plusieurs avions et être sorti de chez lui en courant. Il a vu deux avions voler au-dessus du marché, puis une explosion. Environ cinq minutes plus tard, selon ses dires, il a vu une seconde explosion.

Yehia Ali, 70 ans, a déclaré qu'il se trouvait dans un restaurant en face du marché lorsqu'il a vu les deux avions tournoyer dans le ciel. « La première frappe a frappé ici [sur le marché], juste à côté du vendeur de tomates », a-t-il expliqué. « Les gens ont volé dans tous les sens. Les avions se sont dirigés vers l'ouest, puis vers le sud avant de revenir vers nous. La seconde bombe est tombée, achevant les victimes. »

La seconde frappe a touché l'entrée du marché, à environ 12 mètres d'une zone couverte où plusieurs stands étaient installés. Ali Abdullah Bakily, un étudiant âgé de 19 ans, était assis dans le marché couvert. « Les gens sont sortis du marché en courant après la première frappe. Ils se sont dirigés vers le nord », a-t-il rapporté. « Mais la seconde frappe les a achevés. » Ali Abdullah Bakily lui-même s'est enfui vers l'est en courant derrière la rangée de magasins, en direction du village.

Mohammed Yehia Muzayid, agent de propreté au marché blessé pendant l'attaque, a déclaré :

Lors de la première frappe, il y avait du sang partout. Les gens étaient en morceaux, il y avait des membres éparpillés partout. Les gens ont été projetés dans les airs. On a ramassé la plupart d'entre eux, en morceaux, pour les mettre dans des sacs plastiques. Une jambe, un bras, une tête. Pas plus de cinq minutes se sont écoulées entre la première et la seconde frappe. La seconde frappe a eu lieu ici, à l'entrée du marché. Les gens sortaient les blessés, elle les a touchés et les a tués. Un avion tournoyait au-dessus de nos têtes.

J'aidais à ramasser les morts, j'étais en train de soulever un homme pour voir qui de qui il s'agissait. C'est alors que la seconde frappe s'est produite. Des éclats d'obus m'ont explosé au visage. Après la seconde frappe, je me suis enfui en courant. Les éclats m'ont fendu la lèvre et l'intérieur de la bouche, j'ai perdu plusieurs dents.

Seize membres de la famille élargie de Mohammed Yehia Muzayid ont perdu la vie lors de l'attaque, selon lui. La frappe a également tué 17 membres de la famille al-Obeid, selon les déclarations recueillies d'un autre témoin par Human Rights Watch.

Abbas Mastabani, 35 ans, a raconté qu'il avait garé sa voiture en face du marché dont il s'approchait pour acheter des produits lorsque la première bombe est tombée. Il a été projeté à terre, mais a pu retourner à sa voiture en rampant pour y voir son fils, Majid, âgé de quatre ans. Il a ajouté qu'en rampant, il avait vu des corps, des membres et du bétail. Arrivé à sa voiture, il a vu une jambe coincée sous l'un des pneus avant. Prenant son courage à deux mains, il a regardé au travers du pare-brise avant pulvérisé. Son fils n'était plus dans la voiture. Il s'est alors enfui du site en courant, terrifié à l'idée d'une autre frappe possible et paniqué quant au sort de son fils. En rentrant chez lui, il a découvert qu'un ami qui se trouvait debout près de sa voiture avait pris son fils lorsque la première bombe avait explosé et l'avait emmené chez lui.

Hamid Muhammad Yahya, 25 ans, a montré du doigt une écharpe rouge accrochée sur ce qu'il restait d'un toit recouvrant le patio des magasins et du restaurant. « Çà, c'est l'écharpe de Muhammad Hussein al-Aslami. Il vendait du qat au marché. On a retrouvé son corps de l'autre côté de la rue, à 60 mètres d'ici environ. »

Trois témoins ont donné à Human Rights Watch le nom de proches dont les corps n'ont pas pu être retrouvés même des semaines après les frappes. Ahmed Bakeel Abdullah, 50 ans, cheikh local, a déclaré que des habitants des environs ont trouvé 48 membres qui n'ont pu être identifiés et qui ont été enterrés dans une fosse juste à l'extérieur du village.

Plusieurs témoins ont rapporté que les blessés n'avaient pas pu recevoir de traitement médical pendant au moins une heure, car les personnes qui se trouvaient là et les services médicaux d'urgence ne pouvaient pas pénétrer sur le site, par crainte de nouvelles frappes.

Othman Saleh, fonctionnaire du ministère de la Santé dans un hôpital soutenu par MSF à Abs, a déclaré que le personnel de la clinique avait reçu 45 blessés de l'attaque de Mastaba, parmi lesquels un était mort en arrivant et deux étaient décédés dans les cinq jours suivants. Avec d'autres membres du personnel médical, il estimait qu'un quart des blessés aproximativement étaient des femmes, un quart des enfants et un quart des personnes âgées. Othman Saleh a ajouté que son équipe avait envoyé des trousses médicales au centre de soins de Mastaba et que les habitants du village avaient soigné un certain nombre de blessés.

Précédentes frappes aériennes dans la région
Les frappes aériennes de la coalition ont frappé la zone située dans et autour du village de Mastaba au moins six fois au cours des huit derniers mois. Entre le 16 et le 19 juillet 2015, des frappes aériennes ont touché un bureau du ministère de l'Agriculture, un bâtiment administratif municipal nouvellement construit qui n'avait pas encore été ouvert et un hangar de stockage situé dans la cour arrière du bâtiment. Trois autres frappes se sont abattues sur la route près des bâtiments et sur le tribunal local, endommageant son mur extérieur. Ces bâtiments gouvernementaux se trouvent à 800 mètres environ de la place du marché de Mastaba. Un témoin a déclaré que des combattants houthistes avaient dormi dans les trois édifices avant les frappes aériennes, mais il ignorait combien d'entre eux.
 

Village de Mastaba (Yémen) : bâtiments gouvernementaux touchés par des frappes aériennes en juillet 2015.

© 2016 Human Rights Watch

Le 3 août 2015, vers 2 heures du matin, une bombe était tombée près d'une petite boutique en face d'une cabane utilisée par les houthistes comme poste de contrôle le long de la route qui va vers le village de Mastaba. Elle n'avait ni explosé ni fait de victimes.

Ailleurs dans le nord du Yémen, Human Rights Watch a documenté des frappes aériennes sur 11 autres marchés. Le 12 mai 2015, une frappe sur la place du marché de la ville de Zabid, située le long de la côte ouest, a fait au moins 60 victimes parmi les civils. Une frappe en date du 4 juillet sur la place du marché de la ville de Muthalith Ahim située dans le nord-ouest a tué 65 civils au moins. Dans le bastion houthiste du nord, Saada, la coalition a bombardé pour le moins cinq des principales places du marché de la ville.

Contexte juridique des frappes aériennes menées par la coalition
Depuis le 26 mars 2015, l'ONU et les organisations non gouvernementales ont documenté de nombreuses frappes menées par les forces de la coalition qui violent les lois de la guerre. Le groupe d'experts de l'ONU sur le Yémen instauré par la résolution 2140 (2013) du Conseil de sécurité dans un rapport rendu public le 26 janvier 2016 a « documenté 119 sorties de la coalition relatives à des violations » des lois de la guerre.

Human Rights Watch a documenté 36 frappes illégales – dont certaines pourraient s'apparenter à des crimes de guerre – ayant tué au moins 550 civils. Human Rights Watch a également documenté 15 attaques au cours desquelles des armes à sous-munitions interdites à l'échelon international ont été utilisées sur ou à proximité de villes et de villages, blessant et tuant des civils. Des armes à sous-munitions ont été utilisées en de multiples endroits dans au moins cinq des 21 gouvernorats du Yémen : Hajja, Hodaida, Saada et Sanaa. La coalition a utilisé au moins six sortes d'armes à sous-munitions, trois sous la forme de bombes larguées par avion et trois sous la forme de roquettes tirées depuis le sol. Human Rights Watch a demandé l'arrêt immédiat de toute utilisation des armes à sous-munitions et a enjoint les membres de la coalition à adhérer à la Convention des Nations Unies sur les armes à sous-munitions.

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Le Figaro / AFP 07.04.16

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