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UE : La crise migratoire en Méditerranée est attisée par les abus dans les pays d'origine

Des migrants ont témoigné sur les horreurs qui les ont poussés à fuir

(Bruxelles, le 19 juin 2015) – Des violations des droits humains dans leurs pays d'origine sont le principal élément déclencheur de la montée en flèche des migrations par voie maritime à travers la Méditerranée en direction de l'Europe, a déclaré Human Rights Watch dans un rapport publié aujourd'hui. Les dirigeants de l'Union européenne (UE) devraient placer les droits humains au cœur de leur réponse. Ils doivent se réunir les 25 et 26 juin 2015, pour discuter des propositions contenues dans l’« Agenda européen en matière de migration » élaboré par la Commission européenne.

Une opération de sauvetage menée en Méditerranée le 6 juin 2015 par le navire irlandais Le Eithne, dans le cadre de l’Opération Triton sous l’égide de l'agence européenne Frontex. © 2015 AP Photo/Irish Defence Forces


Ce rapport de 33 pages, intitulé « The Mediterranean Migration Crisis: Why People Flee, What the EU Should Do » (« La crise migratoire en Méditerranée: Pourquoi les migrants fuient; ce que l'UE devrait faire »), documente les violations des droits humains qui poussent de nombreuses personnes à entreprendre la dangereuse traversée, ainsi que les lacunes des politiques actuelles de l'UE en matière de migration et d'asile. Le rapport est basé sur plus de 150 entretiens réalisés en mai avec des migrants et des demandeurs d'asile récemment arrivés en Italie – à Lampedusa, à Catane et à Milan –ainsi qu’en Grèce – dans les îles de Lesbos, Chios, Samos, Leros et Kos. Ses conclusions sont également fondées sur des recherches approfondies effectuées par Human Rights Watch en Syrie, en Érythrée, en Afghanistan et en Somalie – pays d'origine de nombreux migrants arrivés en Europe par la mer.

« La plupart des personnes qui traversent la Méditerranée prennent d’énormes risques parce qu'elles se sentent obligées de le faire, et non parce qu'elles le veulent », a déclaré Judith Sunderland, chercheuse senior sur l'Europe occidentale à Human Rights Watch et auteur du rapport. « Sauver des vies et accroître le nombre des itinéraires sûrs vers l'Europe devraient figurer parmi les priorités de l'UE, tout en veillant à ce que toute coopération avec les pays d'origine et de transit se fasse dans le respect des normes internationales en matière de droits humains. »

Plus de 100 000 migrants et demandeurs d'asile ont traversé la Méditerranée depuis le début de l'année 2015. Selon l'agence des Nations Unies chargée des réfugiés, l'UNHCR, plus de 60 % des personnes qui entreprennent le voyage viennent de Syrie, de Somalie et d'Afghanistan, des pays déchirés par la guerre et par la violence politique généralisée, ou d'Érythrée, qui est dirigée par un gouvernement très répressif. Des demandeurs d'asile, y compris des enfants, provenant de ces quatre pays et qui sont arrivés en Italie et en Grèce en mai, ont décrit à Human Rights Watch les combats livrés sans discernement, les menaces émanant de groupes insurgés tels que les Talibans, Al-Chabab et l’État islamique, les conscriptions et les recrutements de force effectués par des groupes armés, les attaques contre des écoles et d'autres abus qui les ont forcés à fuir.

Mubarek, originaire de Parwan, dans le nord de l'Afghanistan, a quitté son pays avec sa femme et ses trois jeunes fils en mars, afin d'échapper aux Talibans. « Tous les jours, les Talibans emmenaient des gens et des enfants pour leur faire commettre des attentats-suicides », a-t-il dit. « J'étais inquiet pour mes enfants, mes fils, je craignais qu'ils ne soient forcés à devenir des auteurs d'attentats-suicides. »

Bien que de nombreux migrants provenant d'autres pays – notamment le Nigeria, la Gambie, le Sénégal et le Mali – souhaitent améliorer leurs perspectives économiques ou vivre dans des sociétés plus ouvertes et plus sûres, certains parmi eux ont pu décider de fuir des persécutions ou d'autres graves dangers. Certains migrants qui vivaient en Libye avant le déclenchement des hostilités actuelles en mai 2014, fuient l'insécurité et la violence qui règnent dans ce pays.
« La plupart des personnes qui traversent la Méditerranée prennent d’énormes risques parce qu'elles se sentent obligées de le faire, et non parce qu'elles le veulent. »
Judith Sunderland

Chercheuse senior sur l'Europe occidentale

Chaque année, des milliers d'enfants non accompagnés font la traversée de la Méditerranée sans parents ni autres tuteurs. En 2014, plus de 10 500 enfants ont voyagé seuls vers l'Italie par la mer. En Grèce, plus de 1 100 enfants non accompagnés ont été enregistrés en 2014.

L'Organisation internationale des migrations a qualifié la Méditerranée de route migratoire la plus meurtrière du monde. L'UE a récemment pris certaines mesures positives en vue de sauver des vies en Méditerranée, mais elle reste principalement concentrée sur les moyens de limiter les arrivées sur les rives européennes. Mais les graves situations en matière de droits humains que ces personnes fuient montrent que les priorités de l'UE doivent changer, a affirmé Human Rights Watch.

L'UE devrait poursuivre de vigoureuses opérations de recherche et de sauvetage en mer aussi longtemps que nécessaire, a ajouté Human Rights Watch. Elle devrait augmenter de manière significative le nombre de personnes réinstallées sur le territoire de l'Union, dans le cadre des programmes de l'UNHCR, par rapport aux 20 000 proposés par la Commission européenne. Les pays de l'UE devraient approuver et mettre pleinement en œuvre la proposition de la Commission de reloger 40 000 demandeurs d'asile à l'intérieur de l'UE, afin de répartir plus équitablement entre les pays membres de l'UE la responsabilité d'accueillir des demandeurs d'asile.

L'UNCHR a demandé à la communauté internationale d'accueillir de manière permanente au moins 130 000 réfugiés syriens. L'UE s'est engagée à en accueillir 45 000 mais elle peut répondre plus généreusement à la crise syrienne, ainsi qu'à d'autres crises longues génératrices de réfugiés, a affirmé Human Rights Watch.

Les décès en mer de plus de 1 000 migrants au cours d'une seule semaine en avril ont suscité une réaction positive, bien que tardive, de l'UE qui a consisté à accroître ses efforts de recherche et de sauvetage en Méditerranée centrale. L'UE devrait poursuivre cet effort collectif sur le long terme, afin de minimiser les décès en mer, et s'assurer que les personnes secourues soient amenées dans des ports de débarquement européens sûrs, où celles qui prévoient de faire une demande d'asile puissent bénéficier d'un examen équitable de leur requête, a ajouté Human Rights Watch.

En mai, la Commission européenne a présenté des propositions pour un « Agenda européen en matiere de migration ». Cet agenda inclut quelques mesures positives qui, si elles sont mises en œuvre pleinement – et plus généreusement – pourraient aider à sauver des vies, assurer un accès plus sûr à une protection internationale dans l'UE, et corriger des lacunes dans le système européen d'octroi de l'asile qui affectent les droits des demandeurs, a précisé Human Rights Watch. Toutefois, l'essentiel de l'agenda de la Commission concerne le renforcement des mesures destinées à limiter les arrivées sur le territoire de l'UE.

Le respect par l'UE du droit international et des normes internationales en matière de droits humains devrait constituer le fondement de ses délibérations actuelles et futures sur sa politique migratoire et en matière d'asile, ainsi que de son approche du problème des migrations en Méditerranée, a affirmé Human Rights Watch. Le droit à la vie et à une protection contre le refoulement – le renvoi vers la perspective de persécutions, de torture ou de mauvais traitements – sont des pierres angulaires de l'architecture internationale des droits humains. Outre ces droits, la Convention européenne des droits de l'homme garantit les droits à la liberté et à la sécurité, le droit à un dédommagement effectif, ainsi que le droit à la protection de la vie privée et de la vie familiale. Inscrit dans la Déclaration universelle des droits de l'homme et dans le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, le droit de toute personne de quitter un pays quel qu'il soit, y compris le sien, est essentiel pour assurer le droit de chercher une terre d'asile. Ce droit est également garanti par la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, texte contraignant pour tous ses États membres.

À l'approche du Conseil européen des 25 et 26 juin, les dirigeants de l'UE devraient, selon Human Rights Watch, soutenir des propositions plus ambitieuses afin d'accroître les voies d'accès sûres et légales à l'UE. Ces mesures devraient inclure d'augmenter de manière significative les possibilités de réinstallation pour les personnes identifiées comme réfugiées par l'UNHCR, de faciliter la réunification familiale pour permettre aux personnes se trouvant déjà dans l'UE d'y faire venir les membres de leur famille, et d'accroître l'utilisation de visas humanitaires pour permettre aux personnes qui ont besoin d'une protection internationale de se rendre légalement dans l'UE afin d'effectuer une demande d'asile.

Sur le long terme, l'UE devrait s'assurer que sa coopération avec les pays d'origine et de transit n'a pas pour effet de piéger des personnes dans des situations abusives, de les empêcher d'avoir accès à des procédures équitables d'obtention d'asile ou de mener à leur refoulement. Et l'UE devrait utiliser son influence et ses ressources plus efficacement pour faire face aux principaux facteurs qui sont à l'origine des migrations, notamment les violations systématiques des droits humains, la pauvreté, le développement inéquitable, la faible gouvernance, ainsi que les conflits violents et les situations de non-droit.

« Il n'y a pas de solution facile aux abus et aux épreuves terribles qui forcent tant de personnes à quitter leur pays ou aux cruautés auxquelles elles sont confrontées en chemin », a conclu Judith Sunderland. « Pour l'UE, il s'agit d'un défi difficile mais qui doit être résolu en plaçant les droits humains au premier plan. » 

 
 

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