Olivier, 16 ans, a été enlevé par l'Armée de résistance du Seigneur (Lord's Resistance Army, LRA) en octobre 2009.  Il a été le témoin d'attaques brutales perpétrées par la LRA contre des civils en RD Congo, et a été obligé d'y prendre part.

© 2010 Marcus Bleasdale/VII

(Washington, le 23 mai 2011) - Le gouvernement américain devrait intensifier ses efforts visant à protéger les civils d'Afrique centrale contre les exactions perpétrées par les rebelles de l'Armée de Résistance du Seigneur (LRA, ou Lord's Resistance Army), a déclaré aujourd'hui une coalition de 39 organisations humanitaires et de défense des droits humains. Ces associations invitent l'administration Obama à désigner un émissaire spécial pour la région des Grands Lacs africains avec un mandat s'étendant aux zones affectées par la LRA, à appuyer le renforcement des forces de maintien de la paix des Nations Unies, et à intensifier les efforts déployés pour arrêter trois dirigeants de la LRA recherchés par la Cour pénale internationale (CPI).

Le 24 mai, 2011 correspond au premier anniversaire de la signature et promulgation, par le Président Barack Obama, de la loi bipartite relative au désarmement de la LRA et à la relance du nord de l'Ouganda (LRA Disarmament and Northern Uganda Recovery Act), la loi portant spécifiquement sur l'Afrique qui a reçu le plus vaste soutien de toute l'histoire récente des États-Unis. Ladite loi engage les États-Unis à aider les civils d'Afrique centrale menacés par la LRA. En novembre 2010, le gouvernement américain a publié sa stratégie d'action contre la LRA, énonçant quatre objectifs principaux : appréhender ou écarter les hauts dirigeants du groupe, protéger les civils contre les attaques de la LRA, encourager les évasions et défections au sein de la LRA, et fournir une aide humanitaire aux communautés affectées. Depuis lors, les États-Unis ont essentiellement axé leur stratégie sur la fourniture d'un soutien accru en matière de logistique et de renseignement aux opérations militaires menées par l'Ouganda contre la LRA, lesquelles bénéficiaient déjà d'un appui américain depuis 2008.

« Le Congrès doit confier à l'administration Obama un mandat sans précédent, celui de mettre un terme aux atrocités perpétrées par la LRA et d'aider au rétablissement des communautés affectées », a souligné Michael Poffenberger, directeur exécutif de Resolve. « L'administration a intensifié ses efforts à certains égards, mais globalement, elle a failli à son engagement de renforcer la protection des civils et d'appréhender les hauts dirigeants de la LRA. »

Selon la coalition d'organisations, l'adoption de la loi américaine relative à la LRA a suscité l'espoir au sein des communautés terrorisées de toute l'Afrique centrale qui se sentaient abandonnées et oubliées. Les gouvernements du Congo, de la République centrafricaine et du Sud-Soudan - pays où le groupe rebelle est actuellement actif - n'ont pas fait preuve d'une capacité ni d'une détermination suffisantes pour protéger les civils comme il convient face aux exactions commises par la LRA. Par ailleurs, les Casques bleus de l'ONU sont trop peu nombreux et disposent de peu de capacités ou de volonté pour assurer la protection des civils au-delà des limites de leurs bases.

« Parmi nous, beaucoup croyaient que l'engagement pris par le Président Obama de s'attaquer à la menace incarnée par la LRA contribuerait à mettre enfin un terme à notre souffrance », a expliqué l'Abbé Benoit Kinalegu de la Commission catholique Justice et Paix de Dungu, dans le Haut Uélé, au Congo. « Pourtant, un an s'est écoulé et nous continuons à vivre dans la peur, les attaques de la LRA n'ayant montré aucun signe d'affaiblissement. »

Une menace persistante pour les civils et la stabilité régionale
Depuis septembre 2008, la LRA a tué près de 2 400 civils et en a enlevé quelque 3 400 autres, selon les recherches effectuées par Human Rights Watch et par l'ONU. Ces atrocités se poursuivent dans le nord de la République démocratique du Congo, dans l'est de la République centrafricaine et au Sud-Soudan. Au cours des quatre premiers mois de 2011, la LRA a mené au moins 120 attaques, tuant 81 civils et en enlevant 193 autres, dont de nombreux enfants. Sur ce total, 97 attaques ont eu lieu en RD Congo, chiffre qui représente presque la moitié du nombre total d'attaques signalé au cours de l'année 2010.  Plus de 38 000 civils congolais ont été nouvellement déplacés en 2011 en raison des attaques de la LRA, venant gonfler les rangs des centaines de milliers de personnes de la région qui avaient déjà fui de chez elles. Les attaques lancées par la LRA nuisent également à l'investissement international dans la paix et la stabilité au Sud-Soudan, à la veille de son indépendance prévue en juillet 2011.

Cela fait 25 ans que la LRA, originaire d'Ouganda, mène une campagne brutale de meurtres, de viols et de mutilations, et procède à des enlèvements massifs d'enfants. Trois dirigeants du groupe rebelle - Joseph Kony, Okot Odhiambo et Dominic Ongwen - sont recherchés par la CPI en vertu des mandats d'arrêt délivrés à leur encontre en juillet 2005 pour des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité commis dans le nord de l'Ouganda. Ces trois individus sont toujours en fuite et ont été impliqués dans de nouvelles atrocités depuis la délivrance des mandats d'arrêt.

La LRA sème davantage la panique et la peur à chaque nouvelle attaque, ruinant les moyens d'existence de communautés entières et les forçant à fuir. Au cours des derniers mois, des groupes de plus de 50 combattants bien armés de la LRA, accompagnés de dizaines d'enfants enlevés et enrôlés de force comme combattants ou porteurs, ont attaqué des centres urbains du nord du Congo. Ils ont également commencé à attaquer des bases de l'armée congolaise, s'écartant de leur stratégie habituelle consistant à choisir des « cibles faciles », les civils.

Les récits de personnes enlevées par la LRA et ayant réussi dernièrement à s'échapper montrent que la structure de commandement du groupe demeure intacte. Les groupes LRA éparpillés communiquent entre eux, et les rebelles continuent à enlever et à entraîner de nouveaux combattants.

Un besoin d'intensifier les efforts pour mettre en œuvre la stratégie de lutte contre la LRA
À ce jour, les États-Unis ont été le pays hors d'Afrique centrale qui s'est montré le plus actif dans les efforts de lutte contre la LRA. Mais une meilleure coordination et davantage de ressources spécifiques de la part des États-Unis pourraient conduire à des améliorations significatives, ont fait valoir les organisations.

En l'occurrence, les organisations ont appelé les États-Unis à désigner un émissaire spécial pour la région des Grands Lacs africains, qui relèverait directement de la Secrétaire d'État, Hillary Clinton, et dont le mandat couvrirait les régions d'Afrique centrale affectées par la LRA. S'il se voit octroyer les ressources suffisantes et le personnel expérimenté nécessaire pour coordonner les efforts dans tous les pays concernés et entre différentes agences gouvernementales, cet émissaire pourrait contribuer à faire en sorte que les États-Unis soient correctement outillés pour gérer le caractère transfrontalier de la LRA.

Le travail de l'émissaire devrait se trouver renforcé grâce à des contacts réguliers entre les responsables des agences gouvernementales américaines compétentes, tant au niveau du personnel que des instances de plus haut niveau telles que le Deputies Committee (comité des secrétaires adjoints) ou le Principals Committee (comité des décideurs). Il s'agirait notamment de désigner une personne de contact au niveau de chacun de ces comités.

Selon la coalition d'organisations, un engagement politique américain de haut niveau s'avère également nécessaire pour contribuer à gérer les tensions et à encourager la coopération entre les gouvernements régionaux et d'autres acteurs essentiels. Les États-Unis devraient non seulement faciliter la coordination entre les gouvernements régionaux, mais ils devraient également obtenir de leurs partenaires européens, de l'Union africaine (UA) et du Conseil de sécurité de l'ONU, un engagement politique sérieux et des ressources spécifiques pour s'attaquer à la LRA. En l'occurrence, les ambitions de l'UA d'apporter son concours pour coordonner et faciliter des réponses régionales et internationales de plus grande ampleur face à la crise sont au point mort et ont besoin d'un nouvel élan.

« Les États-Unis devraient être à la tête d'efforts multilatéraux énergiques visant à sortir d'années d'atermoiements face à la menace que représente la LRA pour les populations civiles », a déclaré Poffenberger.

Une force ayant la capacité de protéger les civils
Aucune force internationale de maintien de la paix n'est présente dans les zones affectées par la LRA dans l'est de la République centrafricaine, et moins de 1 000 Casques bleus de l'ONU sont déployés dans le district du Haut Uélé, dans le nord du Congo. Le district voisin du Bas Uélé ne compte aucun Casque bleu, alors que certaines des pires atrocités perpétrées récemment par la LRA se sont produites dans cette région, et que Kony, le dirigeant de la LRA, y serait allé dernièrement. Même là où les Casques bleus de l'ONU sont déployés, ils disposent rarement de la capacité opérationnelle ou de la volonté nécessaires pour protéger les civils en dehors des limites de leurs bases.

Le gouvernement américain devrait prendre des mesures immédiates, notamment en usant de son influence diplomatique auprès des autres membres du Conseil de sécurité et des États membres de l'ONU, pour assurer une présence plus efficace des soldats de la paix dans les régions affectées par la LRA, ont précisé les organisations.

Dans le cadre de sa stratégie de protection, le gouvernement américain s'est engagé à mettre en place un système de communications et une infrastructure routière dans les zones affectées par la LRA, qui permettront en définitive aux communautés de signaler plus facilement les attaques ou la présence de groupes LRA. Néanmoins, un manque de fonds a limité les projets prévus sur le plan des communications ; un petit nombre de personnes ont obtenu un accès à des réseaux radio ou téléphoniques d'urgence, mais des centaines de milliers d'autres demeurent isolées.

« Un appel à une ligne téléphonique d'urgence peut sauver des vies, mais uniquement si ceux qui se trouvent à l'autre bout du fil sont capables d'apporter de l'aide rapidement », a relevé Anneke Van Woudenberg, chercheuse senior à la division Afrique de Human Rights Watch. « Il faut de toute urgence accroître le nombre de Casques bleus dans ces régions afin de réellement protéger les civils exposés aux attaques de la LRA. »

Les forces armées congolaises, qui sont insuffisamment équipées et mal payées, ont démontré qu'elles n'étaient guère capables de protéger les civils. Souvent, les soldats déployés au sein de petites unités dans des postes reculés des districts des Uélé ne disposent d'aucun moyen pour se déplacer ou pour communiquer avec leurs commandants et, manquant de munitions, ils se voient fréquemment forcés de fuir en même temps que la population lors des attaques lancées par la LRA.

Des soldats de l'armée congolaise se sont également rendus responsables d'exactions graves à l'encontre des civils qu'ils étaient chargés de protéger, notamment de meurtres, de viols, d'actes de torture et d'arrestations arbitraires. Ainsi, à la mi-mars 2011, des militaires basés à Nambia, dans le territoire de Niangara, au Haut Uélé, ont torturé deux enfants, âgés de 8 à 10 ans, au moyen de bâtons enflammés et de plastique fondu. Les enfants avaient été accusés d'avoir volé une radio. Ces derniers mois, des soldats congolais ont mené des attaques répétées contre la communauté d'éleveurs nomades mbororo, commettant de nombreux viols et meurtres, et pillant le bétail tout en forçant les membres de la communauté à se réfugier en plein cœur des forêts ou de l'autre côté de la frontière, en République centrafricaine ou au Sud-Soudan.

Les autorités congolaises et ougandaises devraient ouvrir des enquêtes sur toute exaction et réclamer des comptes à leurs auteurs dans le cadre de procès équitables, ont souligné les organisations. Les États-Unis devraient s'assurer qu'ils ne soutiennent aucune unité de l'armée congolaise ou ougandaise responsable de graves atteintes aux droits humains.

Un besoin d'intensifier les efforts internationaux pour appréhender les commandants de la LRA
Aux yeux de la coalition d'organisations, l'arrestation de Kony et d'autres hauts commandants de la LRA demeure une étape cruciale sur la voie d'une amélioration et d'un renforcement des efforts de protection des civils. L'expérience acquise dans d'autres zones de conflit montre qu'une opération visant à appréhender des personnes recherchées pour des crimes graves commis en violation du droit international peut exiger le recours à des unités de police ou de l'armée spécialement entraînées, appuyées par un réseau de renseignement exploitable et spécialisé et par des capacités de réaction rapide, notamment des hélicoptères. Dans le cas de la LRA, ce type d'opérations devrait être mené tout en déployant des efforts supplémentaires pour encourager les commandants et les combattants de la LRA à faire défection.

Les Forces de défense populaires de l'Ouganda (UPDF) ne disposent pas de capacités suffisantes en matière de renseignement et de réaction rapide. Une proposition américaine d'envoi de conseillers militaires chargés d'appuyer les efforts ougandais pourrait contribuer à combler certaines de ces failles, mais selon la coalition d'organisations, même avec un soutien supplémentaire, il est peu probable que l'armée ougandaise puisse acquérir les capacités nécessaires dans un proche avenir. Les opérations sont de surcroît entravées par le profond sentiment de méfiance et de suspicion qui règne entre les armées ougandaise et congolaise, torpillant pratiquement les efforts de collaboration visant à protéger les civils et à pourchasser les dirigeants de la LRA. Des informations non confirmées indiquent que les autorités congolaises ont appelé l'armée ougandaise à quitter le territoire congolais d'ici à la mi-juin.

Les autorités dans la capitale congolaise, Kinshasa, et dans les régions affectées par la LRA n'ont cessé de minimiser la menace posée par la LRA, provoquant des protestations publiques et des tensions entre les autorités et les populations locales. Allant dans le même sens, les autorités ougandaises ont proclamé à plusieurs reprises la défaite de la LRA, en dépit des nouvelles attaques perpétrées par le groupe rebelle et alors même que les dirigeants du groupe sont toujours en liberté.

« Les dénégations et l'inertie des autorités congolaises et ougandaises ne changent rien au fait que des dizaines de milliers de civils d'Afrique centrale continuent de vivre dans la crainte d'une nouvelle attaque de la LRA », a relevé John Bradshaw, directeur exécutif d'Enough Project. « Un an après l'adoption d'une loi historique sur la LRA, les États-Unis, et leurs partenaires régionaux et internationaux, ont encore beaucoup à faire pour dépasser le stade des quelques changements insignifiants apportés à leur politique et pour élaborer une stratégie améliorée en matière d'arrestation, capable de mettre définitivement fin à la menace incarnée par la LRA. »

Les 39 organisations suivantes ont signé le présent communiqué de presse :

1. HelpAge International

2. Human Rights Watch

3. Organisation pour la Défense des Droits de l'Enfant Internationale

4. A Thousand Sisters, États-Unis

5. ENOUGH Project, États-Unis

6. Global Centre for the Responsibility to Protect, États-Unis

7. Invisible Children, États-Unis

8. Resolve, États-Unis

9. Action des Chrétiens Activistes des Droits de l'Homme à Shabunda (ACADHOSHA), République démocratique du Congo

10. Action des Chrétiens pour l'Abolition de la Torture (ACAT) - Nord Kivu, République démocratique du Congo

11. Action Globale pour la Promotion Sociale et la Paix (AGPSP)

12. Action Humanitaire et de Développement Intégral (AHDI)

13. Africa Justice, Peace, and Development (AJPD)

14. AJDI Doruma, République démocratique du Congo

15. Appuis aux femmes Diminue et Enfants Marginalisés (AFEDEM), République démocratique du Congo

16. Blessed Aid, République démocratique du Congo

17. Bureau des Actions de Développement et des Urgences (BADU), République démocratique du Congo

18. Centre des recherches pour l'Environnement, la Démocratie et les Droits de L'Homme (CREDDHO)

19. Centre d'Etudes et de Formation Populaire pour les Droits de l'Homme (CEFOP/DH), République démocratique du Congo

20. Centre d'Observation des Droits de l'Homme et d'Assistance Sociale (CODHAS), République démocratique du Congo

21. Centre pour la Paix et les Droits de l'Homme - Peace and Human Rights Center (CPDH-PHRC), République démocratique du Congo

22. Collectif des Organisations des Jeunes Solidaires du Congo (COJESKI), République démocratique du Congo

23. CONVERGENCES, République démocratique du Congo

24. Défense et Assistance aux Femmes et Enfants Vulnérables en Afrique (DAFEVA), République démocratique du Congo

25. Doruma Civil Society, République démocratique du Congo

26. Encadrement des Femmes Indigènes et des Ménages vulnérables (EFIM), République démocratique du Congo

27. Groupe Lotus, République démocratique du Congo

28. Human Rights Activists of Niangara Territory, République démocratique du Congo

29. Initiative Congolaise pour la Justice et la Paix (ICJP), République démocratique du Congo

30. Initiatives Alpha, République démocratique du Congo

31. Ligue des Jeunes de Grand Lac (LJGL), République démocratique du Congo

32. Observatoire Congolais des Prisons (OCP), République démocratique du Congo

33. RéseauProvincial des ONG de Droits Humains au Congo (REPRODHOC), République démocratique du Congo

34. Solidarité des Volontaires pour l'Humanité, République démocratique du Congo

35. Solidarité Féminine pour la Paix et le Développement Intégral (SOFEPADI), République démocratique du Congo

36. UJDL Youth Association of Doruma, République démocratique du Congo

37. Union d'Action pour les Initiatives du Développement (UAID), République démocratique du Congo

38. Diocese of Nzara, Sud Soudan

39. Nzara Comboni Missionary Sisters, Sud Soudan