Une jeune femme somalienne attend son enregistrement dans un centre de l'UNHCR près de l'un des camps de Dadaab, au Kenya. Presque 300 000 réfugiés, somaliens pour la plupart, vivent actuellement dans trois camps de réfugiés conçus pour 90 000 personnes.

© 2009 Jan Grarup/NOOR

(Nairobi, le 17 juin 2010) - La police kenyane à la frontière avec la Somalie et dans les camps de réfugiés environnants maltraite les demandeurs d'asile et les réfugiés fuyant la Somalie déchirée par la guerre, a déclaré Human Rights Watch dans un rapport publié aujourd'hui. Le Kenya devrait immédiatement contrôler sa police qui se rend coupable d'abus, et l'agence de l'ONU pour les réfugiés devrait renforcer sa surveillance de la situation et faire pression pour mettre un terme à ces abus, a indiqué Human Rights Watch.

Basé sur des entretiens avec plus de 100 réfugiés, le rapport de 99 pages, « ‘Welcome to Kenya': Police Abuse of Somali Refugees », (« 'Bienvenue au Kenya' : Abus de la police à l'encontre des réfugiés somaliens »), documente les extorsions policières généralisées à l'encontre des demandeurs d'asile essayant d'atteindre trois camps situés près de la ville kenyane de Dadaab, le plus grand camp de réfugiés du monde. La police a recours à la violence, aux arrestations arbitraires, aux détentions illégales dans des conditions inhumaines et dégradantes, aux menaces d'expulsion, et aux poursuites abusives pour « présence illégale » afin d'extorquer de l'argent aux nouveaux arrivants - hommes, femmes et enfants. Dans certains cas, des policiers violent également les femmes. Pour le seul début de l'année 2010, des centaines, et peut-être des milliers, de Somaliens incapables de payer les sommes exigées ont été renvoyés en Somalie, en violation flagrante du droit kenyan et international.

« Peu après leur arrivée au Kenya, de nombreuses personnes ayant fui le chaos en Somalie - en grande majorité des femmes et enfants  - subissent des viols, des flagellations, des passages à tabac, des détentions, des actes d'extorsion et des expulsions sommaires », a expliqué Gerry Simpson, chercheur sur les réfugiés pour Human Rights Watch et auteur principal du rapport. « Une fois dans les camps, certains réfugiés sont confrontés à encore plus de violences policières, et la police ferme les yeux sur les violences sexuelles commises par d'autres réfugiés et par des Kenyans. »

Des dizaines de demandeurs d'asile parmi les quelque 40 000 Somaliens qui ont traversé la frontière officiellement fermée du Kenya à proximité des camps au cours des quatre premiers mois de 2010 ont déclaré à Human Rights Watch que la police a fait fi de leurs demandes de libre passage de la frontière. Au lieu de cela, la police a exigé de l'argent et les a déportés, battus et faussement accusés de présence illégale s'ils ne pouvaient pas payer. Un travailleur humanitaire kenyan s'occupant des réfugiés a décrit l'activité de la police entre la frontière et Garissa, la capitale provinciale, comme une « grosse machine à gagner de l'argent ».

Le rapport « Bienvenue au Kenya » expose également la façon dont la menace de se faire prendre par la police et les exactions concomitantes obligent la plupart des demandeurs d'asile à  se diriger vers les camps par des petits sentiers éloignés de la route principale. Ils s'y trouvent également vulnérables aux attaques de criminels de droit commun, faisant d'eux leur proie,  violant les femmes et volant le peu d'argent qu'ils possèdent.

Une fois dans les camps, les réfugiés continuent d'être confrontés aux violences policières, selon le rapport. La police s'est abstenue d'empêcher, de mener des enquêtes et des poursuites sur les violences sexuelles à l'encontre des femmes et des filles réfugiées dans les camps perpétrées par d'autres réfugiés et par des Kenyans, créant ainsi une culture de l'impunité et augmentant le risque de violence sexuelle.

Le rapport examine également la politique illégale du Kenya consistant à interdire à la grande majorité des réfugiés enregistrés dans les camps de se déplacer vers d'autres parties du Kenya, à moins d'avoir une autorisation spéciale pour des raisons telles que des rendez-vous médicaux ou des cours à Nairobi. Selon le droit international, le Kenya doit justifier une telle interdiction comme la mesure la moins restrictive nécessaire pour protéger la sécurité nationale, l'ordre public ou la santé publique, ce qu'il a omis de faire. En  2009, les autorités n'ont autorisé que 6000 réfugiés sur les presque 300 000 que compte Dadaab à voyager à l'extérieur des camps sordides et surpeuplés.

Le rapport décrit comment la police arrête les réfugiés voyageant sans - et aussi de plus en plus ceux qui voyagent avec - des « laissez-passer » émis par le gouvernement, leur extorque de l'argent, et les poursuit parfois en justice à Garissa, où ils doivent payer une amende ou sont envoyés en prison.

« Bienvenue au Kenya » affirme que le caractère organisé du racket d'extorsion policière et des exactions - s'étendant sur presque 200 kilomètres depuis  la ville frontière de Liboi en passant par la ville de Dadaab jusqu'à Garissa - est le résultat direct de la décision de fermer la frontière prise par le Kenya il y a trois ans. Human Rights Watch a déclaré que la fermeture concomitante d'un centre de transit de réfugiés à Liboi, à 15 kilomètres de la frontière et à 80 kilomètres des camps, n'a fait qu'empirer les choses.

Avant sa fermeture, le centre de transit de Liboi était un endroit sûr où la grande majorité des demandeurs d'asile somaliens cherchaient originellement refuge au Kenya et à partir duquel l'agence de l'ONU pour les réfugiés, le Haut Commissariat pour les réfugiés (HCR), les transportait vers les camps. Sans le centre, on estime que 300 000 Somaliens fuyant leur pays en direction du Kenya depuis janvier 2007 - dont la moitié est allée dans les camps - ont dû recourir à des passeurs pour traverser la frontière. La police profite du caractère clandestin de leur voyage, en les accusant faussement d'entrée illégale au Kenya et en les menaçant d'arrestation s'ils ne paient pas l'argent que la police exige.

En vertu de la loi kenyane sur les réfugiés, tous les demandeurs d'asile disposent de 30 jours à partir de leur entrée au Kenya pour se rendre auprès des autorités les plus proches s'occupant des réfugiés afin de s'inscrire en tant que réfugiés, peu importe comment et où ils sont entrés dans le pays. Mais la police ignore systématiquement ce droit. Se faisant l'écho des recommandations de Human Rights Watch aux autorités kenyanes contenues dans un rapport de mars 2009, « From Horror to Hopelessness » (« De l'horreur au désespoir »), le nouveau rapport réitère son appel aux autorités pour ouvrir un nouveau centre à Liboi où les nouveaux arrivants demandeurs d'asile puissent être triés et d'où ils puissent être transportés dans les camps en toute sécurité.

« Depuis plus de trois ans, la fermeture de la frontière n'a bénéficié à personne à l'exception des officiers de police corrompus et elle a conduit à des exactions innombrables à l'encontre de centaines, voire de milliers, de demandeurs d'asile », a remarqué Gerry Simpson. « Le Kenya doit garantir un passage sûr et la protection des réfugiés somaliens vulnérables. »

Le gouvernement kenyan a de réels problèmes de sécurité liés au conflit en Somalie, mais sa rhétorique politique anti-somalienne n'a fait que renforcer le comportement abusif de la police, a indiqué Human Rights Watch. Les demandeurs d'asile affirment que la police les accuse d'appartenir au groupe d'insurgés somaliens Al-Shabaab ou à Al-Qaïda, ou d'être des « terroristes » avant - dans certains cas - de les forcer à retourner en Somalie. Sur la base de huit cas impliquant le retour forcé en Somalie de 152 personnes que Human Rights Watch a documenté au cours de ses recherches en mars 2010, Human Rights Watch estime que la police a renvoyé des centaines, voire des milliers, de Somaliens dans leur pays pour le seul début de l'année 2010.

Le droit international interdit le retour forcé des réfugiés vers des lieux où ils risquent la persécution ou la torture, ou vers des situations de violence généralisée. Bien que le Kenya ait le droit d'empêcher certaines personnes d'entrer ou de rester au Kenya - notamment celles qui sont raisonnablement considérées comme une menace pour sa sécurité nationale, par exemple les membres d'Al-Shabaab - il ne peut pas fermer ses frontières aux demandeurs d'asile. Le droit international interdit également aux autorités d'expulser les demandeurs d'asile vers la Somalie sans leur permettre au préalable de faire une demande d'asile.

« La police affirme qu'elle protège le Kenya contre les terroristes et qu'elle fait appliquer les lois d'immigration lorsqu'elle arrête des réfugiés », a ajouté Gerry Simpson. « Mais le fait que la police extorque de l'argent aux Somaliens pour leur passage aux points de contrôle et pour sortir de garde à vue suggère plus le souci de se remplir les poches que de protéger ses frontières. »

Le rapport appelle l'agence de l'ONU pour les réfugiés à améliorer sa surveillance et son plaidoyer auprès des autorités, et à se rendre plus fréquemment dans les postes de police près de la frontière, ainsi que dans les villes de Dadaab et Garissa.

En ce qui concerne les violences sexuelles, les victimes ont expliqué à Human Rights Watch que la police soit ignore leurs plaintes, soit leur dit de fournir des preuves, ou bien classe l'affaire sans explication. Dans les rares cas où la police arrête des agresseurs présumés, les suspects sont souvent relâchés en quelques heures ou en quelques jours, avec peu d'espoir pour qu'ils soient à nouveau interrogés ou obligés de rendre compte de leurs actes. Beaucoup de femmes pensent que leurs agresseurs présumés réussissent à soudoyer la police pour qu'elle abandonne les enquêtes ou qu'elle remette les suspects en liberté.

Human Rights Watch a déclaré que malgré quelques améliorations depuis le début des années 90, la réponse du gouvernement aux violences sexuelles dans les camps est un échec, car il y a trop peu de policiers dans les camps possédant les compétences nécessaires pour enquêter sur ces crimes et parce qu'il n'y a pas assez de contrôle sur la façon dont les policiers traitent ces cas.

« Avec près de vingt ans d'existence, les camps demeurent un lieu où la justice pour les victimes de viol est l'exception et l'impunité pour les malfaiteurs est la règle », a déclaré Meghan Rhoad, chercheuse à la division des Droits des femmes à Human Rights Watch, qui a rédigé la section du rapport sur les violences sexuelles. « Les femmes et les filles réfugiées qui dénoncent courageusement les violences sexuelles à la police méritent mieux.»