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Soudan : Les voix des manifestants devraient être entendues et non ignorées

« Nous sommes déterminés dans notre pacifisme, malgré la répression à laquelle nous nous heurtons. »

« Nous sommes déterminés dans notre pacifisme, malgré la répression à laquelle nous nous heurtons. »

-   Mohamed Darish, membre d’un comité de résistance

Tenaces, les manifestants et autres partisans du mouvement social soudanais n’ont eu de cesse de descendre dans la rue et de trouver des moyens d’exprimer leur résistance au coup d’État militaire d’octobre 2021 au Soudan. Ils ont dû faire face à la répression organisée par l’armée, notamment au recours à la force meurtrière, et à de nombreuses détentions illégales. Pendant plus de sept mois, les Soudanais ont vécu sous le régime de l’état d’urgence imposé par les militaires, qui, en plus de l’impunité dont jouissent les forces de sécurité, a été utilisé pour justifier nombre d’abus. 

Human Rights Watch lance une série de vidéos, « Voix du Soudan » (« Voices of Sudan ») dans lesquelles cinq Soudanais engagés dans la lutte pour un avenir plus juste décrivent sous des angles très différents leurs histoires, leurs espoirs et leurs craintes.    

Nous espérons ainsi témoigner de notre solidarité avec les Soudanais de tous horizons qui subissent le poids de la répression actuelle et encourager les décideurs et les citoyens du monde entier à prendre le temps d’écouter les espoirs et les appels qui s’expriment ici.

Cinq "Voix du Soudan"
 
1- Le membre d'un comité de résistance

Nous débutons cette série avec un membre d’un comité de résistance.

Depuis le coup d’État militaire du 25 octobre 2021, des comités de résistance – des groupes de protestataires organisés depuis la base – ont organisé des manifestations pacifiques et pris part à d’autres actions pour faire pression sur les militaires afin qu’ils rendent le pouvoir et qu’un gouvernement civil soit mis en place.

 « En tant que jeunes, nous ne voulions pas que les conditions restent telles qu’elles étaient », a déclaré Mohamed Darish, membre d’un des comités de résistance de Khartoum.  « Ce n’était pas la vie dont nous rêvions. Ce n’était pas la nation à laquelle nous aspirions. »

Le mouvement des comités de résistance a émergé fin 2018 comme fer de lance de la révolution contre le président de l’époque, Omar el-Béchir. Ces groupes se sont formés au niveau des quartiers de Khartoum, la capitale du Soudan, et dans d’autres villes du pays.

Tout au long de la transition, les comités de résistance ont continué à plaider en faveur de la justice et d’autres réformes systémiques, tout en fournissant des services sociaux à leurs communautés dans un contexte de difficultés économiques croissantes.

Ces groupes n’ont cessé de faire valoir que si l’on ne s’attaquait pas à une culture de l’impunité bien ancrée au moyen de réformes judiciaires crédibles et d’efforts de responsabilisation au niveau national, on ne ferait que renforcer la position de ceux qui, aux postes de pouvoir, continuent de commettre de graves abus. Pourtant, à quelques notables exceptions près, les réformes de la justice ont été reléguées au second plan pendant la transition, tant par les autorités de transition que par leurs bailleurs de fonds internationaux. 

Dans les semaines qui ont suivi le coup d’État et plus encore depuis, les forces de sécurité ont utilisé des méthodes de répression bien rodées. Au cours des manifestations, elles ont tué 102 personnes dont 15 enfants, et ont détenu des centaines d’individus, ciblant souvent les plus actifs ou ceux perçus comme tels au sein des comités de résistance ou des mouvements sociaux.  De plus en plus souvent, le gouvernement a aussi fait un usage illégal et inapproprié des gaz lacrymogènes et des balles en caoutchouc ou frangibles pour infliger de graves dommages physiques aux manifestants.

2- La mère d'une manifestante tuée

Nous nous entretenons aussi avec Zainab Al Sidig, la mère de Sit-alNfor Ahmed, une manifestante qui a ete tuée parmi d’autres personnes.

Le 17 novembre 2021, les forces de sécurité, notamment la Police de réserve centrale (Central Reserve Police, CRP), ont tué 16 manifestants à Bahri, à Khartoum, faisant de ce jour-là la journée de manifestation la plus meurtrière. Parmi les personnes tuées dans son quartier de Khartoum se trouvait Sit-alNfor Ahmed, une infirmière de 24 ans, membre d’un comité de résistance. Sit donnait les premiers soins aux manifestants blessés. Son meurtre est devenu un symbole pour beaucoup d’entre eux, et notamment pour les manifestantes. Sept mois plus tard, sa famille n’a toujours pas de réponse, bien qu’elle ait déposé plainte auprès du poste de police local, qui a d’abord déclaré qu’elle était morte dans un accident avant d’accepter de faire une enquête.

Les frustrations de sa mère face à l’absence de progrès des enquêtes sont semblables à celles qui ont été exprimées par les familles d’autres manifestants tués pendant la révolution de 2018-2019 et depuis lors.

3- La photographe

Nous discutons avec une photojournaliste qui utilise son travail pour soutenir la lutte pour le respect des droits, notamment pour promouvoir la justice de genre. 

Au sein d’un mouvement plein de vitalité, les femmes ont été des participantes actives qui ont souvent payé un lourd tribut. Dans le cadre de nos recherches, nous avons documenté plusieurs incidents d’agression et de harcèlement sexuels. Entre octobre et mars, les Nations Unies ont déclaré avoir reçu des informations faisant état de 16 cas de violence sexuelle lors des manifestations à Khartoum. Les forces de sécurité soudanaises ont depuis longtemps recours à la violence sexuelle, à l’intimidation et à d’autres formes d’abus pour réduire au silence et intimider les activistes, défenseurs des droits humains et manifestants de sexe féminin.

Avant même le coup d’État, les réformes tant espérées en matière de droits des femmes, notamment l’abrogation de plusieurs lois discriminatoires et la promotion de la participation politique des femmes, ne se sont pas concrétisées.

La photographe Afraa Saad a joué un rôle dans le mouvement en photographiant les manifestations. Tout en militant pour un Soudan plus juste et meilleur, elle se bat également pour que les questions relatives aux droits des femmes soient vues et entendues : « En tant que femmes, nous uttons sur tous les fronts, mais au bout du compte, nous ne réclamons pas autre chose que nos pleins droits... dans un Soudan où il y a de la place pour tout le monde, un Soudan où règnent la paix, la liberté et l’égalité aussi pour nous, les femmes ».

4- L'activiste précédemment détenu

Les détentions arbitraires et disparitions forcées visant des membres actifs des mouvements de protestation sont monnaie courante. Les forces de sécurité ont battu et maltraité des manifestants détenus, et leur ont refusé le droit de voir leur famille et leur avocat. Nous parlons à un activiste qui a été détenu

Motaz Bashir, un activiste de 37 ans, a été placé en détention pendant deux semaines. « La détention est le prix à payer », nous a-t-il dit. Des forces de sécurité non identifiées ont fait irruption au domicile de Bashir la nuit de son arrestation et l’ont emmené à la prison de Soba, à Khartoum, où il est resté pendant près de deux semaines sans accès au monde extérieur. Son histoire ressemble à celle de nombreuses autres personnes, membres de mouvements sociaux ou perçues comme telles, qui ont été arrêtées depuis le coup d’État.

5- La journaliste

Enfin, nous nous entretenons aussi avec une journaliste qui tente de couvrir les manifestations.

Les forces de sécurité ont également cherché à restreindre la couverture des manifestations et de la dissidence, en faisant des descentes dans les locaux de plusieurs médias à deux reprises, et en arrêtant et en harcelant les journalistes qui couvraient les manifestations. « Tout cela complique le travail des journalistes qui sont maintenant partagés entre couvrir l’actualité... et se protéger eux-mêmes », a déclaré Durra Gambo, une journaliste basée à Khartoum.

Près de huit mois après le coup d’État, la réaction internationale reste insuffisante. Les gouvernements et les donateurs impliqués au Soudan devraient clairement indiquer qu’ils sont prêts à se tenir aux côtés des Soudanais, en paroles mais aussi en actes, et à soutenir les appels à la responsabilité, à la justice et à la réforme du secteur de la sécurité. Cela implique d’écouter les voix de ce mouvement dynamique, de répondre à ses principales demandes en faveur de l’instauration d’un régime civil respectueux des droits, et de ne pas sacrifier la justice à des considérations politiques.

De grandes manifestations sont prévues pour le 30 juin, date anniversaire du coup d’État militaire d’el-Béchir en 1989. Elles marqueront également le troisième anniversaire des marches massives qui ont suivi la prise de pouvoir par l’armée après l’éviction d’el-Béchir, et de la dispersion meurtrière du sit-in du 3 juin 2019, au cours duquel au moins 120 personnes ont été tuées. La communauté internationale devrait être solidaire du peuple soudanais. Elle devrait faire comprendre à la junte que le recours à la violence contre des manifestants pacifiques ne sera pas toléré, et prévoir des sanctions claires pour les responsables de la répression.  

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