Une fillette dans la cour de l’annexe du camp d’al-Hol, dans le nord-est de la Syrie, où plus de 11 000 femmes et enfants de près de 50 nationalités sont détenus en tant que membres des familles d’hommes soupçonnés d’être des combattants de l’État islamique (EI). La coalition dirigée par un parti kurde qui contrôle le nord de la Syrie veut que les pays d’origine rapatrient ces femmes et ces enfants. Mais la plupart des gouvernements n’ont rapatrié que très peu de leurs ressortissants.

© 2019 Sam Tarling

(Al-Hol, nord-est de la Syrie) – L'Administration autonome du nord-est de la Syrie - dirigée par les autorités kurdes - détient plus de 11 000 femmes et enfants étrangers liés à des hommes membres présumés de l'État islamique (EI, ou Daech), dans des conditions déplorables et parfois dangereuses pour la vie, dans un camp clos installé dans le désert dans le nord-est de la Syrie, a déclaré Human Rights Watch aujourd'hui. Au moins 7 000 de ces enfants sont âgés de moins de 12 ans.

Au cours de trois visites de la section du camp d'al-Hol où sont détenus des femmes et des enfants étrangers effectuées en juin 2019, Human Rights Watch a observé des latrines qui débordaient, de l'eau d'égout qui ruisselait jusque dans des tentes parfois en lambeaux et des résidents qui buvaient de l'eau de lavage dans des cuves contenant des vers. De jeunes enfants présentant des éruptions cutanées, aux membres squelettiques et au ventre ballonné fouillaient dans des tas d'immondices nauséabonds sous un soleil de plomb ou étaient étendus sur le sol d'une tente, le corps recouvert de poussière et de mouches. Des enfants meurent de diarrhée aiguë et d'infections similaires à la grippe, ont indiqué des organisations humanitaires et des gérants du camp.

« Des femmes et des enfants étrangers sont enfermés pour une durée indéfinie dans un enfer désertique dans le nord-est de la Syrie et pendant ce temps, leurs pays d'origine détournent le regard », a déclaré Letta Tayler, chercheuse senior sur les questions liées à la lutte antiterroriste à Human Rights Watch. « Les gouvernements devraient faire leur possible pour protéger leurs citoyens, au lieu de les abandonner dans un désert à l'étranger où ils sont exposés à des risques de maladie et de mort. »

Au moins 240 enfants ont péri sur le chemin ou en arrivant à al-Hol, selon les Nations Unies. Les autorités du camp, qui est géré par l'Administration autonome, ne semblent pas enregistrer les décès de manière régulière, ont affirmé des membres d'organisations d'aide internationales. Ces organisations n'ont pas souhaité être identifiées, de crainte de perdre leur accès à al-Hol.

Le camp d’Al-Hol, dans le nord-est de la Syrie, s’est rapidement agrandi avec le flux de plus de 63 000 femmes et enfants déplacés par l’offensive contre l’État islamique (alias EIIL) à Baghouz de décembre 2018 à avril 2019. La zone en bas à droite montre l’annexe, qui abrite maintenant plus de 11 000 étrangers non irakiens.

© 2019 Planet Labs

Les gardes d'al-Hol n'autorisent pas les femmes et les enfants à sortir du camp, sauf quand ils sont escortés au dehors pour une urgence comme une opération chirurgicale que les hôpitaux du camp ne peuvent assurer.

Des responsables de l'Administration autonome ont déclaré à Human Rights Watch qu'ils n'avaient pas l'intention d'engager des poursuites judiciaires contre ces femmes et ces enfants. Interrogés sur leur statut juridique, ils se sont contentés de dire, dans une brève déclaration écrite, que lorsque ces femmes et ces enfants ont quitté les zones tenues par l'EI, ils ont été « transférés à al-Hol pour que l'on s'efforce de les livrer à leurs pays respectifs, étant donné qu'ils sont de nationalités diverses. » L'Administration autonome a appelé à plusieurs reprises les pays d'origine à récupérer tous les étrangers qui sont sous sa garde. « Nous sommes submergés », a affirmé un directeur du camp.

Les États devraient immédiatement favoriser les efforts de leurs citoyens détenus au camp d'al-Hol pour rentrer dans leur pays s'ils le souhaitent. L'Administration autonome, ainsi que les pays d'origine, devraient s'assurer que la détention ne soit imposée que conformément à la loi, sur une base individuelle, et que les détenus bénéficient de tous les droits fondamentaux que leur confère le droit international, y compris un examen de leur détention par le système judiciaire.

Les gouvernements bailleurs de fonds, les Nations Unies et les agences humanitaires devraient également accroître immédiatement leur aide à tous les résidents du camp, dont plus de 7 000 sont des enfants.

Du 21 au 23 juin, Human Rights Watch s'est entretenu avec 26 femmes étrangères confinées dans une annexe d'al-Hol et originaires de pays comme l'Australie, la Belgique, le Canada, la France, les Pays-Bas et Trinidad. Parmi ces femmes, se trouvaient des mères qui suppliaient les gardes du camp de leur donner des nouvelles de leur mari ou de leurs fils, dont elles avaient été séparées par les Forces démocratiques syriennes (FDS), des troupes à majorité kurdes et soutenues par les États-Unis, lorsqu'ils avaient fui les zones tenues par l'EI au cours de ces derniers mois.

« Je vous en prie, dites-moi où sont mes fils. S'il vous plaît, laissez-moi leur rendre visite », implorait « Aïcha », une femme enceinte originaire de Trinidad. Selon elle, les FDS avaient capturé ses deux fils, âgés de 15 et 14 ans, et leur père quand la famille s'était enfuie d'Abu Badran, localité tenue par l'EI, en janvier.

« D'abord ils ont dit qu'ils me ramèneraient mes garçons au bout d'un mois. Puis ils m'ont dit d'attendre deux semaines de plus. Puis ils ont affirmé qu'ils étaient malades et à l'hôpital », a déclaré Aïcha au sujet des responsables du camp. Comme d'autres femmes que nous avons interrogées, Aïcha n'a pas voulu que son vrai nom soit mentionné. « Puis, au cours de ces deux derniers mois : plus rien. »

(PHOTOS) - Dans le camp d'al-Hol situé dans le nord-est de la Syrie, les autorités kurdes détiennent plus de 11 000 femmes et enfants liés à des hommes suspectés d'appartenance à l'État islamique, dans des conditions  extrêmement difficiles pour ces familles. 

Les conditions de vie sont déplorables dans tout le camp d'al-Hol, qui compte 62 000 personnes de nationalité syrienne et irakienne dans ses principales sections, dont la plupart sont les femmes et les enfants d'hommes accusés d'appartenir à l'EI. Toutefois, les conditions les pires sont celles qui prévalent dans l'annexe où sont détenus 11 000 étrangers non irakiens. Selon des travailleurs humanitaires, cette annexe reçoit moins d'aide de la part des donateurs et ses résidents doivent attendre que des escortes armées les emmènent au marché, aux hôpitaux et aux centres de distribution de nourriture du camp, auxquels les femmes et les enfants syriens et irakiens ont librement accès.

Toutes les femmes étrangères interrogées par Human Rights Watch, sauf une, ont affirmé qu'elles souhaitaient rentrer dans leur pays. Une seule, originaire d'Ouzbékistan, a déclaré vouloir se rendre dans un pays tiers car elle craignait de faire l'objet de persécutions si elle était rapatriée. Toutes ont affirmé qu'elles n'étaient pas autorisées à sortir du camp. Aucune n'a dit avoir été présentée à un juge pour qu'il décide si elle devait rester détenue ou non, ni avoir été contactée par un représentant de son gouvernement.

« Nous étions prisonniers d'al-Dawla [l'EI] et maintenant, nous sommes prisonniers de nos libérateurs », a déclaré « Layla », une Française de 29 ans. « Je veux bien retourner en prison dans mon pays s'il le faut mais, s'il vous plaît, sortez-moi d'ici. »

Le droit international n'autorise l'imposition d'une punition pour des crimes qu'aux personnes qui sont responsables de ces crimes, à l'issue d'un procès équitable visant à déterminer les culpabilités individuelles. Imposer des punitions collectives à des familles en les empêchant de quitter les camps constitue une violation des lois de la guerre.

À moins qu'ils ne soient des lieux de détention légaux comme des prisons, les camps pour personnes déplacées devraient respecter le droit de libre mouvement de ces personnes et les laisser quitter le camp et y revenir. Les restrictions de mouvements ne sont autorisées que si elles sont prévues par la loi et nécessaires à la protection de la sécurité nationale, de l'ordre public, de la santé ou de la moralité publique, ou des droits et libertés d'autrui. Toute restriction doit être non discriminatoire, proportionnée et nécessaire à la réalisation d'un but légitime.

Quiconque est détenu, y compris des civils initialement détenus en temps de guerre en tant que menaces potentielles pour la sécurité, devrait l'être sur une base juridique claire et avoir le droit de contester devant un tribunal la nécessité et la légalité de sa captivité. Personne ne devrait être détenu dans des conditions inhumaines ou dégradantes. Le droit international fait obligation à tous les pays de s'assurer que justice soit rendue dans le cadre de procès équitables, même pour les crimes les plus graves, tels que ceux commis par l'EI.

Le droit international donne également à chacun le droit de retourner dans son pays et oblige les pays à honorer le droit d'un enfant à acquérir une nationalité. Ce devoir a été interprété comme s'étendant aux enfants nés à l'étranger de citoyens d'un pays qui, autrement, seraient apatrides.

« Les conditions de vie dans l'annexe d'al-Hol sont intenables et déraisonnables », a affirmé Letta Tayler. « Abandonner des citoyens à un enfermement à durée indéfinie sans chef d'inculpation ne fera qu'aggraver le problème. »

Plus de 7 000 enfants étrangers et 3 000 femmes étrangères originaires de plus de 50 pays sont détenus dans l'annexe d'al-Hol, selon des responsables de l'Administration autonome, qui est dirigée par le Parti kurde de l'Union démocratique (PUD). Plusieurs centaines d'autres étrangers sont détenus dans deux autres camps dans le nord-est de la Syrie, Aïn Issa et Roj. Outre des Occidentaux, ces étrangers sont des Algériens, des Indonésiens, des Malaisiens, des Marocains, des Russes, des Tunisiens, des Turcs et des Ouzbeks, entre autres. Selon des travailleurs humanitaires, environ deux tiers des enfants étrangers sont âgés de moins de 12 ans – la plupart ayant moins de 5 ans – et des centaines d'entre eux sont orphelins, leurs parents étant portés disparus ou morts. Quoique la plupart des femmes et des enfants soient arrivés récemment, certains affirment être détenus à Al-Hol depuis plus d'un an.

Bailleurs de fonds réticents, accès insuffisants
Les autorités de l'Administration autonome ont imputé les conditions de vie dans l'annexe d'al-Hol à l'insuffisance de l'aide fournie par les bailleurs de fonds étrangers. « Nous nous sentons abandonnés par la communauté internationale », a déclaré à Human Rights Watch Abdulkarim Omar, le co-président de l'Administration chargé des affaires étrangères. « Nous occuper de ces étrangers est un très gros problème pour nous. Les pays devraient récupérer leurs citoyens et les rééduquer. »

L'Administration autonome et les FDS ont déjà fait de gros sacrifices en tant que membres de la coalition internationale constituée contre l'EI, a précisé Abdulkarim Omar. Environ 12 000 combattants des FDS ont été tués et 20 000 autres ont été blessés dans les combats contre l'EI, a-t-il dit, en partie « afin que les Européens puissent dormir tranquillement la nuit. »

Plus d'une trentaine d'agences humanitaires, dont le Haut-Commissariat de l'ONU pour les réfugiés (HCR) et l'UNICEF, travaillent à al-Hol. Mais de nombreux pays donateurs sont réticents à l'idée de soutenir la population d'un camp dans lequel peuvent se trouver des membres ou des sympathisants de l'EI, ont souligné les autorités de l'Administration autonome et des travailleurs humanitaires, même si la majorité des résidents du camp sont de jeunes enfants qui n'avaient pas d'autre choix que de vivre avec leurs parents sous la férule de l'EI.

« Nous assistons à la stigmatisation d'une large section de la population du camp, qui est perçue comme étant affiliée au groupe État islamique », a déclaré Fabrizio Carboni, qui dirige les opérations du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) au Proche et au Moyen-Orient. Il a mis en garde contre l'adoption de critères inégaux pour distinguer entre « bonnes et mauvaises victimes ». Les normes internationales interdisent de dénier à quiconque une assistance essentielle, même si le refus est basé sur l'affiliation idéologique ou religieuse.

Certaines organisations sont également préoccupées de l'éventualité que leur assistance puisse faciliter la détention pour une durée indéfinie de femmes et d'enfants contre qui aucun chef d'accusation n'a été formulé. « C'est une chose que de porter assistance à un camp de réfugiés, c'en est une autre que d'apporter de l'aide à une prison », a déclaré un travailleur humanitaire.

Les trois hôpitaux de campagne situés dans le camp principal sont en sous-effectifs et en manque de ressources, a indiqué en juillet le Bureau de coordination des affaires humanitaires de l’ONU (Office for the Coordination of Humanitarian Affairs, OCHA). L’organisation Médecins sans frontières gère une clinique à l’intérieur de l’annexe et le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) y dispose d’une clinique mobile, mais leurs horaires sont limités en raison du manque d’effectifs et de problèmes de sécurité.

Selon des organisations humanitaires, une double difficulté d’accès handicape également la fourniture de services. Les agences humanitaires habilitées à travailler en Syrie doivent obtenir l’autorisation d’accéder à al-Hol auprès de Damas car l’Administration autonome qui contrôle le tiers de la Syrie au nord, dont le camp d’al-Hol, n’est pas un gouvernement internationalement reconnu. Les négociations avec le gouvernement syrien sur un accès humanitaire sont souvent difficiles, comme l’a documenté Human Rights Watch dans un rapport publié en juin.

Mais même les agences qui reçoivent l’autorisation du gouvernement syrien, ou qui travaillent à al-Hol discrètement sans cette permission, se heurtent parfois à des retards dans l’obtention, auprès des autorités de l’Administration autonome, de l’autorisation d’apporter leur assistance à l’intérieur de l’annexe, ont indiqué des travailleurs humanitaires. Dans son rapport de juillet, l’OCHA a souligné que l’accès humanitaire à l’annexe « demeure restreint » de manière telle que cela « continue à affecter négativement et à empêcher la prestation de services. »

Des conditions sanitaires déplorables
L’une des raisons pour lesquelles les conditions sanitaires sont très mauvaises à al-Hol est que la population du camp a bondi de 10 000 personnes en décembre 2018 à plus de 73 000 en avril 2019, ont indiqué les gérants du camp et des organisations humanitaires. Pendant cette période, une coalition militaire dirigée par les États-Unis a chassé l’EI de sa dernière place forte à Baghouz, ville située dans l’est du gouvernorat de Deir al-Zour. De nombreux nouveaux arrivants de Deir al-Zour étaient gravement blessés, traumatisés et souffraient de malnutrition. Et pourtant, alors que les conditions de vie sont déplorables dans tout le camp d’al-Hol, elles le sont encore plus dans l’annexe que dans la partie principale du camp où sont détenus des Syriens et des Irakiens, ont affirmé des responsables du camp et des travailleurs humanitaires.

Lors des visites effectuées par Human Rights Watch, l’annexe d’al-Hol retentissait du son d’enfants qui gémissaient et de femmes et d’enfants qui toussaient. Des tourbillons de vent projetaient dans les tentes de la poussière chaude et des débris.

De nombreuses femmes et de nombreux enfants avaient des lésions visibles de la peau causées par la leishmaniose, affection provenant d’un parasite porté par des mouches. Selon les dirigeants du camp, certains résidents sont atteints de tuberculose. L’eau potable est insuffisamment chlorée et demeure rare, selon des travailleurs humanitaires. Human Rights Watch a vu des enfants boire de l’eau d’une cuve d’eau de lavage où des vers apparaissaient au bord du robinet.

En juillet, l’OCHA a annoncé une « forte augmentation » des cas de diarrhée aiguë et une « légère augmentation » des cas de malnutrition aiguë dans tout le camp d’al-Hol.

Certaines femmes, y compris celles qui ont une grossesse à risques et des complications prénatales comme l’anémie ou une pression sanguine élevée, accouchent dans leur tente sans l’assistance d’un médecin ou d’une sage-femme, ont indiqué des travailleurs humanitaires. L’une des raisons en est que parfois, les Asayish – agents de sécurité de l’Administration autonome qui gardent le camp – retardent ou rejettent leurs demandes d’aller à l’hôpital, ou bien elles sont éconduites à leur arrivée à l’hôpital car l’établissement est plein, ont-ils expliqué. Désavantage supplémentaire, ont-ils ajouté, les femmes qui accouchent dans un hôpital reçoivent automatiquement des soins post-natals et de l’équipement essentiel comme des couches, tandis que les femmes qui accouchent dans leur tente doivent faire la demande d’une telle assistance.

Trois femmes ont affirmé qu’une jeune fille était morte d’insuffisance rénale à l’annexe la semaine précédente.

Human Rights Watch a vu plusieurs enfants blessés à l’annexe. L’un était un garçon russe squelettique, âgé de 12 ans, qui portait un bandeau sur l’œil gauche. « Un éclat d’obus à Baghouz », a-t-il dit, précisant qu’il n’avait plus de vision dans cet œil.

Un autre garçon, âgé de 4 ans et originaire d’Ouzbékistan, était assis, le regard vide, dans sa poussette que sa mère menait à travers des gravats, sa jambe droite amputée à mi-cuisse. La jambe de ce garçon avait été déchiquetée lors d’une frappe aérienne de la coalition menée par les États-Unis sur la ville syrienne de Sousa fin 2018, a raconté sa mère, ajoutant: « cela fait quatre mois que j’essaye de lui obtenir des béquilles et une jambe artificielle. »

Les conditions de vie des étrangers sont les pires
En plus des problèmes qu’elles rencontrent pour accéder à des services essentiels dans la zone principale du camp, presque toutes les femmes que nous avons interrogées dans l’annexe ont indiqué qu’elles n’avaient guère les moyens, voire pas du tout, d’acheter des aliments frais pour leurs enfants pour compléter leurs rations de lentilles, des céréales, de l’huile, du sucre ou des couches supplémentaires. Les troupes des FDS et les Asayish ont confisqué l’argent liquide et les autres objets de valeur de ces femmes et leur ont interdit de vendre les biens qu’elles auraient pu réussir à conserver, ont affirmé des résidents du camp et des travailleurs humanitaires.

Les administrateurs du camp autorisent les femmes syriennes et irakiennes du camp principal à faire des achats par le système parallèle de transfert d’argent Hawala, mais les étrangères n’ont pas cette possibilité, ont indiqué des travailleurs humanitaires.

Toujours selon des travailleurs humanitaires, les autorités de l’Administration autonome interdisent également aux femmes de l’annexe de se servir de téléphones cellulaires, de crainte qu’elles ne contactent des membres de l’EI, alors que ces téléphones sont autorisés dans les sections où sont détenues des Syriennes et des Irakiennes. Le CICR a commencé à aider les femmes à envoyer des lettres aux membres de leurs familles, mais beaucoup n’ont pas encore établi de contacts et pour celles qui l’ont fait, les communications ont été irrégulières.

Lors des trois visites de Human Rights Watch, nous avons vu des dizaines de femmes taper du poing sur la clôture grillagée qui entoure l’annexe, réclamant des escortes pour aller s’approvisionner ou obtenir des soins médicaux. Human Rights Watch a vu certaines femmes attendre pendant des heures, en plein soleil, par 40 degrés Celsius (104 degrés Fahrenheit). La température à al-Hol est montée jusqu’à 50 degrés Celsius (122 degrés Fahrenheit) cet été.

« Je suis entrée en travail », a crié une femme visiblement enceinte. « Et nos droits humains? » a demandé une autre. Lorsqu’elles atteignent enfin le point de distribution de nourriture, les rations sont parfois épuisées et elles n’ont plus qu’à revenir le lendemain, ont dit ces femmes.

Vivre dans la peur
Les tensions sont élevées à al-Hol et de nombreuses femmes ont affirmé qu’elles craignaient beaucoup pour leur sécurité et celle de leurs enfants. Des femmes du camp qui adhèrent à l’idéologie extrémiste de l’EI ont menacé et ont incendié les tentes de femmes et d’enfants qu’elles considèrent comme des infidèles. Deux fois, dans des attaques séparées en juin et en juillet, une femme a poignardé un garde avec un couteau caché dans son abaya, ont affirmé des administrateurs du camp et des travailleurs humanitaires.

Les gardes fouillent les tentes la nuit et tirent fréquemment en l’air pour maintenir l’ordre. Le 3 juillet, des gardes ont tiré, blessant deux garçons âgés de 12 et 10 ans qui, selon eux, leur lançaient des pierres, ont indiqué des travailleurs humanitaires. À deux reprises lors de notre présence dans le camp en juin, Human Rights Watch a entendu des coups de feu.

Les personnes interrogées ont également régulièrement déclaré qu’elles avaient peur des agents de sécurité Asayish, qui fouillent fréquemment les tentes et emmènent des familles en pleine nuit. Les administrateurs du camp ont affirmé que ces raids nocturnes étaient nécessaires pour retirer des femmes ou des enfants considérés comme des menaces pour la sécurité, ou pour réinstaller des familles qui craignent pour leur sécurité dans d’autres zones d’al-Hol ou dans d’autres camps.

De nombreuses femmes ont affirmé qu’elles craignaient aussi les incendies de tentes causés par des femmes faisant la cuisine dans leur tente; au moins un enfant est mort dans un tel incendie. D’autres ont parlé d’insectes et de serpents pouvant s’introduire dans leur paillasse durant la nuit.

Des rapatriements au compte-gouttes
Les rapatriements d’hommes soupçonnés d’être membres de l’EI et de membres de leurs familles du nord-est de la Syrie, ainsi que de l’Irak voisin, ont été sporadiques. Le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan, la Russie, le Kosovo et la Turquie ont organisé le retour de plus de 1 250 de leurs ressortissants qui étaient détenus dans le nord-est de la Syrie et en Irak, dont la plupart étaient des enfants.

Mais la plupart des pays ont ignoré les appels de l’Administration autonome au rapatriement de leurs ressortissants ou n’en ont rapatrié que de petits nombres, essentiellement des orphelins, qualifiant ces personnes de menaces pour la sécurité et invoquant les difficultés qu’il y a à vérifier la citoyenneté d’enfants dépourvus de documents d’identité ou nés dans des zones sous contrôle de l’EI.

En juin, la Norvège a rapatrié 5 orphelins du nord-est de la Syrie. En mars et en juin, la France a rapatrié 18 enfants – 17 du nord-est de la Syrie et 1 d’Irak. En juin, la Suède a récupéré 7 enfants et les Pays-Bas ont rapatrié 2 enfants de Syrie. L’Allemagne en a rapatrié moins de 10 d’Irak. En juin, l’Australie a rapatrié 8 enfants de Syrie. Les États-Unis, qui ont critiqué leurs alliés occidentaux pour leur refus de rapatrier tous leurs ressortissants, ont récupéré 16 personnes, dont des suspects adultes et des enfants, depuis juillet 2018. En juin, l’Italie a récupéré un homme soupçonné d’être un combattant de l’EI.

La France a permis que 11 de ses ressortissants soient jugés en Irak, bien que les prévenus aient été condamnés à mort à l’issue de procédures expéditives entachées d’allégations de torture. Le Royaume-Uni a déchu de leur nationalité certains citoyens, dont Shamima Begum, qui avait rejoint l’EI à l’étranger, et le Danemark a proposé en mars de déchoir les enfants de membres de l’EI de leur nationalité. En juillet, l’Australie a déposé un projet de révision draconienne de sa loi qui interdirait pour deux ans le retour de citoyens âgés de 14 ans et plus, s’ils sont soupçonnés d’être des combattants étrangers.

Expressions de regrets
Toutes les femmes interrogées ont affirmé avoir réalisé peu après leur arrivée en Syrie qu’elles avaient fait une erreur. Toutes ont affirmé avec insistance que pendant leur vie sous la férule de l’EI, leur rôle s’était limité à celui d’une épouse et d’une mère. Human Rights Watch n’est pas en position de juger de la véracité de ces affirmations et il est clair que certaines femmes dans le camp soutiennent – et cherchent à appliquer – l’idéologie de l’EI. Les femmes qui ont commis des crimes internationaux devraient être inculpées et celles qui ne font pas l’objet d’accusations de crimes devraient être libérées. Mais les enfants amenés ou nés dans des zones contrôlées par l’EI ne devraient pas être punis pour les erreurs de jugement ou les crimes de leurs parents.

« Mes enfants n’ont pas choisi cette vie », a déclaré « Fatima », une jeune femme belge de 27 ans qui est veuve et est détenue à al-Hol avec ses quatre enfants. Fatima a indiqué qu’une de ses filles, âgée de 7 ans, n’avait même pas été autorisée à apprendre à lire et à écrire sous l’EI. Son autre fille, âgée de 6 ans, est atteinte d’une infection virale; dans l’incapacité d’obtenir des soins médicaux dans l’annexe, elle a mendié quelques fonds pour acheter des fluides réhydratants et a inséré un goutte-à-goutte intraveineux dans le bras de sa fille, avec l’aide d’une amie.

« Mes enfants n’ont même pas de toilettes en état de fonctionner », a déclaré Fatima. « Quand il y a des coups de feu, ils pleurent car cela leur rappelle les combats. Ils méritent une deuxième chance. »

Recommandations complémentaires
Dans le cadre d’actions destinées à aider les efforts de rapatriement, les États devraient immédiatement prendre toutes les mesures possibles pour s’assurer que leurs ressortissants pris au piège dans n’importe quelle section d’al-Hol ou dans d’autres camps ou prisons dans le nord-est de la Syrie aient un moyen de demander leur rapatriement, et devraient accélérer les efforts visant à vérifier leur nationalité, en particulier pour les enfants. Les pays qui peuvent garantir des procès équitables et des conditions humaines devraient enquêter et, si c’est approprié, poursuivre en justice les rapatriés responsables de crimes internationaux comme les crimes de guerre et les actes de torture.

Les enfants devraient être traités d’abord et essentiellement comme des victimes, y compris ceux qui ont été recrutés par l’EI, et les décisions au sujet de leur avenir devraient être prises dans l’optique de servir au mieux leurs intérêts. Les parents devraient être rapatriés avec les enfants, sauf si leur séparation est dans intérêt bien compris de l’enfant. Les enfants ne devraient être poursuivis en justice que dans des circonstances exceptionnelles.

En attendant, les gérants du camp membres de l’Administration autonome, les organisations humanitaires et les gouvernements bailleurs de fonds, y compris ceux dont des ressortissants sont détenus dans des camps dans le nord-est de la Syrie, devraient améliorer les conditions sanitaires, l’accès à la nourriture et à de l’eau propre, les abris et les services médicaux et psychosociaux pour tous les habitants du camp. L’Administration autonome devrait également améliorer l’accès des résidents de l’annexe aux services essentiels fournis dans d’autres sections du camp.

L’Administration autonome et la coalition dirigée par les États-Unis qui combattent l’EI devraient faciliter les contacts entre les habitants du camp et leurs familles, y compris avec des proches qui sont détenus dans d’autres camps ou prisons.

Le Secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, devrait inciter et aider les agences onusiennes, notamment le Haut-Commissariat pour les réfugiés, et les États membres à coordonner une réponse mondiale rapide à ce problème, qui respecte les normes internationales en matière de droits humains et comprenne des rapatriements et des réinstallations.

Déclarations de femmes détenues dans l’annexe d’al-Hol
C’est un cauchemar dont je ne peux pas m’éveiller. En tant que musulmans, nous voulions faire l’expérience de l’État islamique, comme les chrétiens veulent visiter Jérusalem. C’était très facile de gagner la Syrie en passant par la Turquie. Mais ensuite, nous avons réalisé qu’il n’était pas possible d’en sortir. Des bombes tombaient partout et nous n’avions pas les moyens de payer un passeur. Vers la fin, ils [l’EI] nous ont même caché la nourriture. Les seuls qu’ils nourrissaient étaient leurs combattants. Nous sommes complètement brisés. Nous ne sommes pas des menaces pour qui que ce soit. Nous voulons seulement que nos enfants aillent à l’école et cesser de stresser au sujet de notre prochain repas.

  • « Ayisha », enceinte de 37 semaines, originaire de Trinidad. Mère de cinq enfants dont deux garçons, âgés de 15 et 14 ans, qui ont été emmenés avec son mari quand la famille s’est rendue aux forces des FDS en janvier.

Dès le jour de mon arrivée en Syrie, j’ai voulu rentrer à la maison. Ils [l’EI] nous traitaient comme des détritus. Il y avait énormément d’injustice. Mais mon mari répétait tout le temps : « Ne pense pas à rentrer. S’ils apprennent que nous voulons partir, ils nous mettront en prison ou nous tueront. » Puis mon mari est mort, il y a deux ans. Un jour, il n’est pas revenu. Depuis, j’essaye de trouver un moyen de rentrer à la maison. Le prophète… a dit que le Sham [Levant] est un lieu béni. Mais je n’ai jamais vu de bénédiction.

  • « Maria », venue de Belgique, veuve, mère de deux enfants nés en Syrie.

Un jour, mon mari a dit : « J’y vais, et tu viens avec moi. » Je pensais : « Pourquoi? Nous sommes bien ici. » Mais si vous êtes une femme musulmane, vous suivez votre mari. Tout ce que je veux, c’est retourner en Australie. Ma famille dit qu’elle nous reprendra, moi et les enfants. Les gens croient que nous sommes des monstres. S’il vous plait, dites-leur que nous sommes humains, comme eux.

  • « Radhia », venue d’Australie, veuve, mère de trois enfants nés en Syrie.

J’ai pensé : « Maintenant je vais pouvoir pratiquer ma religion et couvrir mon visage sans être harcelée comme je le suis au pays. » J’avais entendu dire qu’il y avait des bombardements et d’autres trucs, mais je ne pensais pas que ce serait là où j’allais vivre. Mais quand je suis arrivée ici [en Syrie], j’ai réalisé combien c’était dangereux. Mon mari a perdu ses illusions aussi. Il y a un an, nous avons trouvé un passeur pour nous faire sortir. Nous voulions repartir à zéro. Mais les forces kurdes [FDS] nous ont capturés.

  • « Miriam », venue du Canada, mère de deux enfants nés en Syrie, son mari est dans une prison contrôlée par les FDS.

Je suis venue en Syrie parce que j’avais des problèmes au travail et à la maison. Cela fait très stéréotype. J’avais 20 ans quand je suis partie. J’en ai eu l’idée lors de conversations en ligne avec des sœurs [des membres de l’EI]. Je me suis mariée deux semaines après mon arrivée. Ils m’ont donné un papier avec les noms de trois hommes, leur âge et leur ville d’origine. J’ai choisi celui qui était de la même ville que moi. Nous nous sommes rencontrés et appréciés. Puis il a été tué d’une balle dans la tête. S’il faut que j’aille en prison, j’irai. Tout ce que je veux, c’est rentrer au pays.

  • « Hanneke », venue des Pays-Bas, veuve.

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Dans les médias

La Croix / AFP

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