Sénégal : Des activistes disent « Halte à l'exploitation sexuelle dans les écoles »

(VIDÉO) - Au Sénégal, des enseignants soumettent souvent leurs élèves adolescentes à des formes d'exploitation sexuelle, ou les harcèlent à cet égard, comme le documente un nouveau rapport de HRW. Il est temps d'y mettre fin, affirment les jeunes activistes vues dans cette vidéo. #CeNestPasNormal

(Dakar) – Des enseignants abusifs et d’autres membres du personnel scolaire exploitent, harcèlent, et abusent sexuellement des adolescentes dans des écoles secondaires du Sénégal, a déclaré Human Rights Watch dans un rapport rendu public aujourd’hui. Bien que le Sénégal ait déjà pris d’importantes mesures pour élargir l’accès des filles à une éducation de qualité, il devrait renforcer les efforts pour protéger celles-ci de tels abus et tenir pour responsables de leurs actes les enseignants qui ne respectent pas les normes professionnelles ou la loi sénégalaise.

Le rapport de 98 pages, intitulé « “ Ce n’est pas normal ” : Exploitation, harcèlement et abus dans des écoles secondaires au Sénégal », documente les violations commises à l’encontre de filles dans les collèges, principalement par des enseignants et personnels des écoles. Human Rights Watch a constaté des cas dans lesquels des enseignants abusent de leur autorité pour obtenir d’élèves des relations sexuelles en échange d’argent, de bonnes notes, de la nourriture ou d’articles tels que des téléphones portables et des vêtements neufs.

« Le Sénégal a de manière louable reconnu que la violence sexuelle est un problème sérieux dans ses écoles », a déclaré Elin Martínez, chercheuse auprès de la division Droits des enfants au sein de Human Rights Watch et auteure du rapport. « Mais de nombreux enseignants s’en tirent à bon compte alors qu’ils exploitent et harcèlent sexuellement leurs élèves, qui endurent de telles violations pour passer dans la classe supérieure. »

Ces agissements sont une violation flagrante des obligations professionnelles et éthiques qui incombent aux enseignants et un crime au regard de la loi sénégalaise lorsque les victimes sont âgées de moins de 16 ans. Harceler des élèves à des fins sexuelles et abuser de son pouvoir et de son autorité sur un enfant alors que l’on est enseignant sont des crimes passibles de peines pouvant aller jusqu’à 10 ans de prison.

Human Rights Watch a mené des entretiens individuels et collectifs avec plus de 160 filles et jeunes femmes, ainsi qu’avec une soixantaine d’autres personnes – parents, experts du champ éducatif, psychologues, activistes locaux, partenaires de développement et responsables gouvernementaux nationaux et locaux dans quatre régions du Sénégal.

L’ampleur et la prévalence des abus sexuels à l’encontre des élèves n’ont pas été déterminées. Les tabous et les stigmates sociaux ont réduit au silence de nombreuses filles et jeunes femmes victimes de ces pratiques. Des recherches effectuées par Human Rights Watch, des agences des Nations Unies, des organisations non gouvernementales et des universitaires suggèrent que les violences sexuelles et sexistes en milieu scolaire sont un problème grave au Sénégal.

Des adolescentes assises dans une salle de classe d’un collège à Sédhiou, dans le sud du Sénégal. 

© 2017 Elin Martínez/Human Rights Watch

Les élèves, et dans certains cas les enseignants et chefs d’établissement, ont décrit certains des cas documentés comme relevant de « relations » entre enseignants et élèves. Une telle caractérisation peut minimiser la gravité de l’abus, dissuader les dénonciations, et altérer le jugement des chefs d’établissement quant à la gravité de ces abus. Dans certains cas, des filles sont tombées enceintes et ont définitivement abandonné l’école.

« Un jour, il [le professeur] m’a demandé d'aller chez lui. Quand je suis allée chez lui, il m'a proposé de me donner de l’argent et des moyens. Et je lui ai dit que non… Il est devenu un peu méchant, [il a dit] qu’il ne va pas me donner des bonnes notes », a confié Aïssatou, âgée de 16 ans, dont le nom a été modifié par souci d’assurer sa protection.

Des élèves sont également harcelés par des enseignants et visés par les stéréotypes de genre et des allusions sexuelles en classe. Certaines filles ont déclaré que leurs enseignants recouraient à un langage ou à des gestes déplacés, en sexualisant leurs corps ou leurs vêtements, soit en s’adressant directement aux élèves, soit en faisant référence à d’autres camarades de classe.

Le gouvernement a pris des mesures pour lutter contre la violence sexuelle et la discrimination sexiste dans les établissements scolaires, dans le cadre d’efforts plus larges visant à élargir l’accès des filles à l’enseignement secondaire et à les y maintenir. En 2013, le gouvernement s’est doté d’une stratégie de protection de l’enfant vigoureuse. Grâce à un soutien international, le gouvernement a œuvré à la réduction des grossesses précoces, notamment par le biais de programmes destinés à aider les filles à aller jusqu’au terme du cycle secondaire.

Certains établissements ont essayé d’instaurer un environnement sûr, en adoptant des politiques de tolérance zéro vis-à-vis des abus perpétrés sur place ou en sensibilisant les filles à l’importance de signaler les abus dont elles sont victimes. « Je dis à mes élèves, s’il y a un professeur qui vous demande des faveurs… il faut aller porter plainte à la police », a déclaré Lalia Mané, enseignante au collège et membre de l’initiative gouvernementale en faveur de l’éducation des filles.

Mais ces mesures ne sont pas systématiques dans tous les établissements, en l’absence de politique nationale de lutte contre l’exploitation sexuelle, le harcèlement et les abus sexuels en milieu scolaire.

Parmi les principaux obstacles à la dénonciation de tels actes, figurent les perceptions culturelles, selon lesquelles filles et jeunes femmes seraient responsables des avances qui leur sont faites par leurs enseignants ; la crainte de perdre des enseignants ; et le flou sur ce qui relève de l’exploitation sexuelle. Les écoles secondaires ne sont généralement pas dotées de dispositifs d’alerte confidentiels et de nombreuses filles hésitent à dénoncer les abus par crainte d’être humiliées ou confrontées à l’incrédulité.

Le gouvernement sénégalais devrait adopter une réponse plus vigoureuse à l’échelle nationale pour mettre fin à l’exploitation, au harcèlement et aux abus sexuels dans les établissements scolaires, notamment en se dotant d’une politique nationale précisant ce qui constitue un comportement illégal ou déplacé. Il devrait préciser que toutes les « relations » sexuelles entre le personnel enseignant et les élèves, ainsi que l’exploitation et la coercition, sont explicitement interdites et passibles de sanctions professionnelles. Il devrait également veiller à ce que les chefs d’établissement et personnels associés comprennent bien l’obligation qui leur incombe d’enquêter de manière approfondie sur toute allégation d’abus sexuel et d’en informer la police ou les procureurs.

Human Rights Watch a constaté que les établissements scolaires ne sensibilisent pas suffisamment les mineurs à la sexualité, à la santé reproductive et à leurs droits sexuels et reproductifs. Le gouvernement devrait enfin adopter un programme complet d’éducation sexuelle conforme aux normes internationales en vigueur, et garantir l’accès des jeunes à des services de santé répondant à leurs besoins.

« Le gouvernement sénégalais veut que les filles réussissent leur éducation », a conclu Elin Martínez. « Mais il devrait pour cela mettre fin à la culture du silence qui recouvre les abus commis par des enseignants, encourager les filles à prendre la parole, et adresser un message sans équivoque à tout le personnel éducatif, selon lequel la violence sexuelle vis-à-vis des élèves ne sera pas tolérée. »

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Dans les médias

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