Image d'une vidéo transmise par un activiste égyptien à Human Rights Watch et montrant une station-service fermée à Al-Arish, dans le Sinaï, le 27 février 2018. Les restrictions imposées par l’armée ont sévèrement réduit l’accès à l’essence, à la nourriture et à d’autres biens de première nécessité.

© 2018 Privé

(Beyrouth) – Depuis le 9 février 2018, la campagne militaire lancée par le gouvernement égyptien contre un groupe armé affilié à l’État islamique dans le Sinaï Nord place les 420 000 habitants de quatre villes du nord-est du pays dans une situation d’urgente nécessité d’aide humanitaire, a déclaré aujourd’hui Human Rights Watch. Le gouvernement devrait leur fournir une aide alimentaire en quantité suffisante et permettre aux organisations de secours telles que le Croissant-Rouge égyptien de distribuer immédiatement des articles adaptés aux besoins cruciaux des résidents locaux.

Dans le cadre de cette campagne militaire, de sévères restrictions ont été imposées à la circulation de personnes et de biens dans presque tout le gouvernorat. Les résidents ont décrit une forte diminution des stocks de vivres, de médicaments, de gaz de cuisson et d’autres articles de première nécessité. Les autorités ont également interdit la vente ou l’utilisation d’essence pour faire fonctionner des véhicules dans la région et réduit les services de télécommunication plusieurs jours d’affilée. Le gouvernement a presque entièrement coupé l’eau et l’électricité dans les zones situées les plus à l’est du Sinaï Nord, y compris Rafah et Sheikh Zuwayed.

« Une opération antiterroriste qui met en péril la circulation de biens essentiels pour des centaines de milliers de civils est illégale et n’endiguera de toute évidence pas la violence », a déclaré Sarah Leah Whitson, directrice de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord à Human Rights Watch. « Les actions de l’armée égyptienne s’apparentent à une forme de punition collective et révèlent un décalage entre ce que le président Abdel Fattah al-Sissi prétend faire au nom de ses concitoyens et la réalité, qui est honteuse. »

Les autorités interdisent actuellement toute évaluation indépendante de la situation dans les zones touchées. Human Rights Watch a interrogé deux personnes travaillant pour des médias basés dans le Sinaï Nord et 13 habitants ou leurs proches, dont deux militants. L’ONG a également passé en revue des photos, une imagerie satellite, des déclarations officielles, des reportages et des statuts publiés sur les réseaux sociaux. Human Rights Watch a conclu que si le niveau actuel des restrictions aux mouvements se poursuit, il pourrait se traduire par une crise humanitaire plus large dans une zone déjà marginalisée sur le plan économique, et qui continue de souffrir des opérations militaires en cours et des démolitions de logements.

Le 9 février, le gouvernement a annoncé le début de « Sinaï 2018 », une nouvelle phase de la campagne militaire visant les militants islamistes qui a débuté en 2013. La plupart des combattants sont membres d’une filiale de l’État islamique qui se fait appeler « Province du Sinaï ». Cette phase a débuté juste avant la fin d’une date-butoir de trois mois fixée à l’armée égyptienne pour « rétablir la stabilité et la sécurité » dans la région en utilisant « toute la force nécessaire ». La date-butoir suivait de peu une attaque commise le 24 novembre 2017 par des assaillants armés contre une mosquée, située dans le Sinaï Nord, et qui a tué 305 civils. Cette attaque n’a été revendiquée par aucune organisation, mais les survivants ont déclaré aux procureurs que les assaillants brandissaient le drapeau de l’État islamique.

Des témoins interrogés dans les zones concernées ont indiqué que l’opération comprenait la fermeture des routes, l’isolement des villes les unes des autres et du gouvernorat du Sinaï Nord de la partie continentale de l’Égypte, compliquant considérablement le transport des marchandises en provenance du continent. L’armée assume désormais la responsabilité principale de distribuer la nourriture, ce qu’elle ne fait que partiellement, en vendant une partie. Mais les populations locales ont déclaré que les quantités remises ne répondent pas aux besoins réels. C’est dans les villes de Rafah et Sheikh Zuwayed, dans l’est du pays, que la crise est la plus grave : la fermeture des voies routières y est plus stricte, les mesures de sécurité sont en vigueur depuis longtemps et les marchés privés sont presque complètement à court de produits.

Ces restrictions ont par ailleurs lourdement interrompu les activités économiques et les sources de revenus de la plupart des résidents. Depuis le 9 février, le gouverneur général du Sinaï Nord Abd al-Fattah Harhor a annoncé que toutes les écoles et universités du gouvernorat seraient fermées « jusqu’à nouvel ordre ».

L’analyse par Human Rights Watch d’images satellite enregistrées après le début de l’opération « Sinaï 2018 », entre le 22 février et le 14 avril 2018, suggère une interruption spectaculaire de la circulation routière civile locale à la suite de l’opération militaire lancée dans la région, des conclusions qui sont cohérentes avec les témoignages recueillis. La ville de Sheikh Zuwayed, en particulier, est cernée par un réseau de bases et d’avant-postes militaires, et l’accès par voie terrestre y semble très restreint. À l’entrée et à la sortie de la ville, les routes principales sont condamnées, ou bordées de postes de contrôle militaires.

L’absence de mesures gouvernementales suffisantes pour faire face à la crise alimentaire a suscité des craintes et provoqué des incidents violents. Le 9 mars à al-Arish, l’armée a tiré des coups de feu pour disperser une foule de résidents qui s’étaient rassemblés pour acheter de la nourriture, dont plusieurs ont été blessés par des éclats d’obus, selon les médias. Dans un autre incident survenu à Rafah le 20 mars, des tirs par des soldats ont tué deux enfants et blessé d’autres personnes qui se trouvaient parmi la foule rassemblée pour obtenir des vivres, a indiqué à Human Rights Watch une source anonyme de Sheikh Zuwayed.

Les fonctionnaires nient l’existence d’une crise alimentaire. Le 11 mars, le porte-parole de l’armée a déclaré que celle-ci continuait d’« acheminer des convois alimentaires et d’ouvrir plusieurs structures pour vendre de la nourriture, des biens et d’autres articles de première nécessité à prix réduit ». Le 30 mars, Harhor a affirmé dans une déclaration à la presse que de la nourriture « en quantité suffisante pour six mois » avait été livrée pour être mise à la vente sur les marchés du Sinaï. Mais selon les résidents et militants, une crise humanitaire est en cours et les commerçants ne devraient pas être autorisés à profiter de la pénurie alimentaire pour faire des profits. Les 19 et 15 avril, Human Rights Watch a adressé un courriel au Croissant-Rouge égyptien pour savoir s’il conduisait des opérations humanitaires dans la province, mais n’a reçu aucune réponse.

Le refus par l’armée de permettre la libre circulation de biens et de personnes et la fourniture de vivres et d’autres articles de première nécessité viole les droits consacrés dans la Constitution égyptienne et les obligations juridiques contraignantes de l’Égypte en vertu des traités internationaux, notamment le Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP), le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels (PIDESC) et la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples. En particulier, les agissements de l’armée constituent des violations graves du droit à une alimentation adéquate, telles que définies dans les critères de l’ONU qui expliquent l’article 11 du PIDESC, notamment que l’État doit garantir la disponibilité des aliments, leur accessibilité et leur caractère adéquat. L’armée a également violé le droit à l’alimentation en détruisant des terres cultivables sur lesquelles les habitants comptaient pour se nourrir, au nom d’un impératif de sécurité aveugle et généralisé selon lequel les exploitations agricoles dissimuleraient des militants, et sans donner aux habitants d’alternative pour avoir accès à une nourriture adéquate.

Le droit à l’alimentation est étroitement lié à d’autres droits tels que le droit à la vie, à la santé et à l’éducation, et les obligations juridiques du gouvernement de veiller à ce que l’ensemble de la population dispose de suffisamment de nourriture sont particulièrement importantes en temps de crise. Les agissements de l’armée dans le Sinaï Nord s’assimilent très probablement à une punition collective des résidents locaux et à une discrimination visant la communauté bédouine.

Human Rights Watch a déclaré en 2015 que la situation au Sinaï pouvait constituer un conflit armé non international. Dans les conflits armés, en vertu du droit international humanitaire, toutes les parties doivent permettre et faciliter le passage rapide et sans entrave de l’aide humanitaire aux civils en détresse.

L’armée n’a pas donné de justification précise pour avoir isolé de manière quasi-complète des quartiers et des villes du gouvernorat, mais déclare avoir « coupé les vivres » aux groupes armés et empêché les militants de rejoindre le continent. En vertu du droit humanitaire, toutes les parties sont priées d’assurer le flux sans entrave de l’aide humanitaire et de veiller à ce que les civils puissent quitter les zones dangereuses.

« Au lieu d’enclencher sa machine habituelle de propagande selon laquelle critiquer les forces de sécurité égyptiennes saperait les efforts du contre-terrorisme, le gouvernement devrait plutôt respecter la loi et cesser de punir une communauté entière », a conclu Sarah Leah Whitson.

Communiqué intégral (plus détaillé) en anglais :

www.hrw.org/news/2018/04/23/egypt-looming-humanitarian-crisis-sinai

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