(VIDÉO, sous-titres via cc) – Les filles afghanes sont confrontées à de nombreux obstacles entravant leur éducation : la discrimination dans une société qui accorde traditionnellement la priorité aux hommes et aux garçons, la pauvreté et l’insécurité qui poussent de nombreuses familles à garder les filles à la maison, et les cas de mariages précoces. HRW appelle à des reformes dans un nouveau rapport.

(Kaboul) – Le gouvernement afghan et les donateurs internationaux ont considérablement relâché au cours des dernières années les efforts déployés depuis 2001 en faveur de l’éducation des filles, a affirmé Human Rights Watch dans un rapport publié aujourd’hui. Seize ans après l’intervention militaire dirigée par les États-Unis en Afghanistan afin de chasser les Talibans, on estime que deux tiers des filles afghanes ne vont pas à l’école.

« En 2001, le gouvernement afghan et les donateurs ont fait l’ambitieuse promesse de scolariser toutes les filles, mais l’insécurité, la pauvreté et les déplacements de population poussent désormais nombre d’entre elles à quitter l’école », a déclaré Liesl Gerntholtz, directrice de la division Droits des femmes à Human Rights Watch. « Le gouvernement [doit] devrait de nouveau concentrer ses efforts sur la scolarisation de toutes les filles, sinon il s’agirait d’un retour en arrière. »


Le rapport de 132 pages, intitulé « "I Won’t Be a Doctor, and One Day You’ll Be Sick": Girls’ Access to Education in Afghanistan » (« "Je ne deviendrai pas médecin et un jour vous tomberez malade" : L’accès des filles à l’éducation en Afghanistan ») décrit comment les progrès en faveur de la scolarisation des filles se sont interrompus, alors que la situation sécuritaire du pays se dégrade et que les donateurs internationaux se désengagent de l’Afghanistan. Il repose sur 249 entretiens réalisés dans les provinces de Kaboul, de Kandahar, de Balkh et de Nangarhar, majoritairement avec des filles âgées de 11 à 18 ans qui n’ont pas pu finir leurs études.

Les bailleurs de fonds et le gouvernement afghan ont souvent souligné la belle réussite relative à l’éducation des filles, des millions d’entre elles ayant pu être scolarisées depuis la chute des Talibans. Toutefois, l’objectif affiché de toutes les soumettre à l’enseignement scolaire est loin d’être atteint, et la proportion de filles dans les classes chute aujourd’hui dans certaines régions du pays. Selon les chiffres du gouvernement, 3,5 millions d’enfants ne sont pas scolarisés, et 85 % d’entre eux sont des filles. Seuls 37 % des adolescentes savent lire et écrire, contre 66 % chez les garçons.

Dans le primaire comme dans le secondaire, il existe moins d’écoles pour les filles que pour les garçons. Et dans la moitié des provinces du pays, moins de 20 % des professeurs sont des femmes, ce qui constitue un obstacle majeur pour les nombreuses filles dont les familles n’acceptent pas que l’enseignement leur soit dispensé par un homme, particulièrement à l’adolescence. Un grand nombre d’enfants vit trop loin d’un établissement scolaire, et ce problème touche surtout les filles. Environ 41 % des écoles n’ont pas de bâtiments à disposition ; beaucoup d’entre elles ne possèdent ni murs d’enceinte ni toilettes, et n’ont pas accès à l’eau, ce qui nuit davantage aux filles.

Des jeunes filles suivent un cours sous une tente d’une école gouvernementale à Kaboul, en Afghanistan. Selon les statistiques les plus optimistes, seulement un peu plus de la moitié des filles afghanes sont scolarisées ; quand elles atteindront l’âge de 15 ans, seul un tiers d’entre elles poursuivront leur éducation. 

© 2017 Paula Bronstein pour Human Rights Watch

Khatera, 15 ans, qui a grandi dans la province rurale de Samangan, a déclaré à Human Rights Watch : « L’école de filles la plus proche était située très loin, dans un autre village… À dos d’âne ou de cheval, y aller aurait pris toute la matinée. »

Les filles restent souvent à la maison à cause d’attitudes discriminatoires ne mettant pas en valeur ou n’autorisant pas leur éducation. Un tiers d’entre elles se marient avant 18 ans, et, une fois fiancées ou mariées, beaucoup sont forcées à quitter l’école.

Mais malgré des obstacles considérables, de nombreuses familles se battent aussi avec acharnement pour que leurs filles puissent faire des études, et méritent d’être soutenues. Human Rights Watch s’est entretenu avec des familles qui ont déménagé de l’autre côté de leur ville ou même dans une autre région du pays pour trouver une école pour leurs filles ; dont les membres se sont séparés pour que les filles puissent étudier ; ou dont les aînés se sont rendus en Iran pour y travailler illégalement afin de pouvoir payer les frais de scolarité de leurs cadettes une fois rentrés – en dépit des dangers que représente ce voyage.

Dans la législation afghane, l’école est obligatoire jusqu’à la neuvième, niveau auquel les enfants ont normalement autour de 14 ans. Cependant, en réalité, beaucoup ne peuvent pas aller jusque‑là, et certains ne commencent même jamais d’études. Les barrières administratives et la corruption constituent des obstacles supplémentaires, en particulier pour les familles déplacées et pauvres. Même lorsque l’enseignement est gratuit, envoyer ses enfants à l’école a un coût et beaucoup de familles ne peuvent tout simplement pas le financer, ou, si elles subissent des contraintes budgétaires, choisissent de donner la priorité à l’éducation des garçons. Environ un quart des enfants afghans travaillent pour aider leur famille à survivre à une extrême pauvreté, et un grand nombre de filles tisse, brode, mendie ou ramasse des ordures plutôt que de suivre des études.

Plus de 40 % des provinces afghanes sont désormais contrôlées ou disputées par les Talibans et d’autres insurgés. Les combats entre les Talibans et les forces gouvernementales ont poussé des milliers de familles à fuir et plus d’un million d’Afghans sont des déplacés internes. Dans les zones contrôlées par les Talibans, ces derniers restreignent souvent la scolarité des filles à quelques années, ou leur interdisent complètement d’accéder à l’enseignement. Dans les régions disputées, les filles tentant d’aller à l’école subissent de graves menaces en matière de sécurité. Le conflit a entraîné l’anarchie dans le pays, illustrée par la prolifération de milices et de gangs criminels, et divers dangers, tels que du harcèlement sexuel, des enlèvements, des attaques à l’acide, des agressions ciblées et des entraves à l’éducation, planent sur les filles. Les conséquences sont de plus en plus néfastes sur l’enseignement, ce qui nuit davantage aux filles qu’aux garçons.

Les bailleurs de fonds ont travaillé de concert avec le gouvernement afghan pour mettre au point des modèles novateurs afin de permettre aux filles d’étudier malgré l’escalade du conflit, a expliqué Human Rights Watch. « L’éducation communautaire » est un ensemble de cours se déroulant souvent dans les maisons et permettant aux enfants, particulièrement aux filles, d’accéder à l’enseignement dans des communautés éloignées d’une école publique. Or, dans la mesure où ces classes spécialisées sont uniquement financées par les donateurs et mises en œuvre par les organisations non gouvernementales(ONG), elles ne sont pas directement liées au système scolaire national et leur instauration va et vient en fonction des imprévisibles cycles de financement des ONG.

« Intégrer ces écoles communautaires au système d’éducation gouvernemental, avec un financement durable et en contrôlant la qualité de l’enseignement dispensé, constituerait une bouée de sauvetage pour beaucoup de filles », a déclaré Liesl Gerntholtz.

Selon des normes internationales établies par l’UNESCO, le gouvernement devrait allouer au moins 15 à 20 % du budget national total, et 4 à 6 % du PIB, à l’éducation. Les Nations Unies exhortent les pays les moins avancés, dont l’Afghanistan fait partie, à atteindre ou à dépasser la fourchette supérieure de ces normes. Depuis 2016, 13 % des dépenses publiques du pays, et 4 % du PIB, ont été consacrés à l’éducation.

Le gouvernement afghan et ses donateurs internationaux devraient faciliter l’accès des filles à l’éducation en protégeant mieux les écoles et les élèves ; en institutionnalisant et généralisant des modèles permettant aux filles d’étudier ; et en prenant des mesures concrètes pour respecter l’obligation internationale d’assurer un enseignement primaire universel, gratuit et obligatoire, ainsi que pour contribuer à rendre l’enseignement secondaire gratuit et accessible à tous. Ils devraient aussi encourager et renforcer « l’éducation fondamentale » pour les personnes n’ayant pas reçu d’enseignement primaire (ou de base), ou n’ayant pas pu aller jusqu’à son terme.

« Malgré les grandes difficultés que rencontre l’Afghanistan, le gouvernement peut et devrait travailler à donner les mêmes chances d’éducation aux filles et aux garçons, et à intégrer l’enseignement communautaire des filles dans le système scolaire national, a conclu Liesl Gerntholtz. Les donateurs devraient davantage soutenir l’éducation des filles à long terme, et faire preuve de fermeté en posant plus de questions sur la manière dont leurs fonds sont dépensés. »

Sélection de citations

« Le temps d’arriver à l’école, la journée serait finie. »

Najiba, 15 ans, explique pourquoi elle ainsi que ses huit frères et sœurs ne vont pas à l’école (Daikundi, Mazar-i-Sharif, juillet 2016)

«  Les Talibans sont près de chez nous. Si nous allons à l’école, ils nous tueront. Si le gouvernement pouvait assurer la sécurité, nous aimerions beaucoup aller à l’école. »
Paimanah, 12 ans, qui a suivi des cours dans un centre d’éducation communautaire caché dans une maison à proximité de chez elle (Kandahar, juillet 2016)

« Sur la route pour aller à l’école publique, il y a beaucoup de voleurs et de méchants garçons. »
 – Hakim, 13 ans, élève en troisième dans une école communautaire (Kandahar, juillet 2016)

« Le plus important, c’est de convaincre les pères de laisser leurs filles aller à l’école. »
 – Manija, 17 ans, élève en troisième dans une école communautaire (Kandahar, juillet 2016)

« Les hommes embêtaient et menaçaient les jeunes filles. Ils nous touchaient et nous faisaient d’autres choses donc nous sommes parties. C’étaient des hommes qui vivaient à côté. Personne n’a tenté de les arrêter – c’est arrivé à beaucoup d’entre nous. De nombreuses filles – plus d’une centaine – ont quitté l’école à cause de ça. Les gens de Kandahar ne veulent pas que leurs filles aillent à l’école. »
 – Chehrah, 16 ans, vivait à seulement 100 mètres d’une école à Kandahar. Le harcèlement qu’elle décrit l’a poussée à demander à son père de se rendre dans une autre école à proximité, dans une zone qu’elle pensait plus sûre, mais, à la place, celui-ci l’a définitivement déscolarisée, à l’âge de 12 ans.

« Ça s’est passé sur la route juste devant l’école… Certaines élèves ont perdu la vue, ont été brûlées au visage… Toute ma famille a décidé qu’aucune fille n’irait à l’école… Mais pendant des années, je me suis battue et j’ai continué. »
 – Maliha, 17 ans, était en cinquième dans une école publique quand ses camarades ont été la cible d’une attaque à l’acide. Quinze élèves ont été blessées, dont quatre gravement.

« 395 écoles n’ont pas de bâtiments, elles n’ont donc pas de murs d’enceinte et sont ouvertes, ce qui pose de gros problèmes pour les filles. Dans ces endroits et dans la plupart des provinces, les gens n’enverront pas leurs filles à l’école s’il n’y a pas de bâtiments ni de murs d’enceinte. »
 – Fonctionnaire de l’enseignement provincial (Jalalabad, juillet 2016)
 
« Dans de nombreuses régions, il n’y a pas de femmes professeurs. »
 – Le Directeur de l’enseignement provincial (juillet 2016)

« Nous vendons des fruits contre 20 à 30 afghanis (24 à 37 cents d’euros). Ici, les enfants courent dans tous les sens sur le marché et mangent des pelures ramassées sur le sol. Nous sommes dans le plus grand dénuement. Tous les enfants sont analphabètes… Doivent-ils se préoccuper de manger ou de faire des études ?... Si votre estomac est vide, vous ne pouvez pas aller à l’école. »
 – Dans un camp informel de Kaboul, le chef d’une communauté kuchi (autrefois nomade) explique pourquoi peu d’enfants du groupe sont scolarisés. Sur ses cinq ou six petits-enfants vivant dans le camp, aucun ne va à l’école.

« Je n’ai pas assez d’argent pour acheter un crayon à mon fils, alors encore moins pour ma fille. »
 – Un membre du personnel d’un programme d’éducation communautaire reprend une explication couramment donnée par les pères pour justifier le fait que leurs filles ne vont pas à l’école.

« Nous avons besoin de paix, du même nombre d’écoles et des mêmes possibilités d’étudier pour les garçons et les filles. Selon moi, les garçons accèdent [aujourd’hui] plus facilement que les filles à l’éducation. »
 Qasima, 13 ans, élève au sein d’un programme d’éducation communautaire (Mazar-i-Sharif, juillet 2016)

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Dans la presse :

Libération     Romandie / AFP       L’Express

RFI

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