Depuis le 13 novembre, les réfugiés sont victimes d'amalgames. Pour preuve, à la suite de ces attentats, Marine Le Pen a demandé "l'arrêt immédiat de tout accueil de migrants en France". Une stigmatisation inacceptable pour Kenneth Roth, directeur exécutif de l'ONG Human Rights Watch. Il explique que la seule politique anti-terroriste qui vaille est celle qui respecte les droits humains.

Les réactions aux attaques épouvantables perpétrées à Paris montrent combien un certain nombre de responsables politiques éprouvent l’irrésistible tentation de claquer la porte aux réfugiés tout autant que celles d’étendre encore les pouvoirs de surveillance des gouvernements et de lâcher la bride aux forces de police.

Des soldats belges patrouillent sur la Grand-Place de Bruxelles le 22 novembre 2015, dans le cadre du renforcement des mesures sécuritaires suite aux attaques terroristes commises à Paris le 13 novembre.

© 2015 Reuters

Il est essentiel, par principe et pour notre sécurité collective, de rejeter ces excès face à la tragédie.

Un extrémisme violent s’est développé en Europe

Deux faux passeports syriens, retrouvés à proximité des corps de deux des attaquants, dont l’identité et la nationalité restent inconnues, laissent à penser que ceux-ci ont emprunté la même route que les réfugiés pour entrer en Europe. La présence des passeports pourrait résulter d’un acte délibéré du groupe armé État islamique visant les individus qui osent fuir son "califat".

Quoi qu’il en soit, cela a donné lieu à un concert de voix appelant à interdire l’entrée en Europe aux réfugiés et aux demandeurs d’asile ; et ce malgré le fait que tous les attaquants identifiés jusqu’à présent s’avèrent être de nationalité belge ou française.  

L’accent mis sur les réfugiés depuis les récentes attaques nous éloigne dangereusement du véritable problème, à savoir l’extrémisme violent qui s’est développé au sein même de l’Europe. Les racines du problème sont notoirement complexes mais en partie liées à l’exclusion sociale de générations d’immigrés – la discrimination persistante, le désespoir et la détresse qui s’étendent dans les quartiers des banlieues de certaines villes.

La rhétorique de division "eux contre nous"

Comment remédier à ces graves injustices sociales ? Comment agir contre la radicalisation extrême de certains jeunes ? Voilà ce qui devrait être au cœur du débat public, au lieu de l’habituelle rhétorique de division, "eux contre nous".

Ces communautés sont comme toute autre majoritairement respectueuses du droit et devraient être considérées non seulement comme des citoyens et des résidents de plein droit, mais aussi comme les mieux à même de prévenir les violences ou d’alerter sur des personnes qui pourraient y recourir.

En stigmatisant des communautés entières, on risque non seulement d’aliéner encore plus une jeunesse désenchantée, mais aussi de compromettre tout effort conjugué avec les autorités. Les placements en résidence surveillée et les perquisitions sans mandat judiciaire pourraient eux aussi exacerber ce sentiment d’être injustement dans le viseur et miner la lutte anti-terroriste, au lieu de la renforcer.

Quant aux réfugiés, face aux violences et abus dont ils sont victimes en Syrie, Irak, Afghanistan ou encore en Érythrée et à l’espoir limité de vivre dignement dans les pays voisins, un grand nombre continuera de gagner l’Europe, par tous les moyens. La question est de savoir s’ils y arriveront de manière suffisamment organisée pour permettre les contrôles de sécurité, ou bien dans le chaos, par le biais des réseaux de passeurs.

Armed French policemen check vehicles and verify the identity of travellers on the A2 motorway between Paris and Brussels.

© 2015 Reuters

Des visas humanitaires sont nécessaires

La politique européenne a eu jusque-là pour effet de pousser les réfugiés à risquer leur vie en mer et à courir des dangers considérables pour avoir une chance d’obtenir l’asile.

Payer la Turquie trois milliards d’euros pour stopper le flux, comme l’Union européenne vient de s’y engager, va rendre le voyage encore plus difficile mais ne dissuadera pas des personnes désespérées de tenter leur chance. Et avec l’arrivée aléatoire de bateaux sur diverses îles grecques, il y a peu de chance d’empêcher un éventuel terroriste de profiter du désordre.

Une solution à la fois plus humaine et plus sûre serait que l’UE offre aux réfugiés une possibilité de réinstallation et des visas humanitaires depuis les pays voisins (Turquie, Liban et Jordanie), ou d’autres où ils s’installent en première intention.

Avec un soutien adéquat, le HCR ou les pays d’accueil pourraient effectuer les contrôles de sécurité nécessaires ; l’Europe pourrait alors envoyer le signal que ses portes n’allant pas brusquement se fermer, il n’est pas nécessaire de s’entasser dans des embarcations de fortune pour traverser la Méditerranée.

Un processus ordonné, pour plus de sécurité

La mise en place de centres d’enregistrement, dotés en moyens logistiques et humains suffisants, dans les pays voisins permettrait également des réinstallations au-delà de l’Europe – États-Unis, Canada et Australie, mais aussi pays du Golfe et Russie, lesquels ont jusqu’à présent refusé les réfugiés, de Syrie ou d’ailleurs.

Tous les candidats à l’exil ne choisiront pas cette voie plus organisée – pas plus qu’ils ne sauraient y être forcés – mais au moins cette option contribuera-t-elle à réduire le flux irrégulier et à compliquer la tâche d’éventuels terroristes tentés de se cacher parmi les centaines de milliers de demandeurs d’asile qui submergent actuellement les centres établis sur les rivages du Sud de l’Europe.

Ceux qui réussissent à entrer par la Grèce ou l’Italie font face même chaos quand ils poursuivent leur chemin, comme la plupart, vers le Nord de l’Europe. Les atermoiements du plan européen de répartition des réfugiés, ajoutés aux murs de l’égoïsme érigés en Europe, aboutissent à des afflux massifs et incontrôlés de personnes, véritable aubaine pour tous ceux qui veulent tromper les contrôles. Là encore, un processus plus ordonné permettrait une plus grande efficacité en matière de sécurité.

Une politique qui respecte les droits humains

En plus de faire des réfugiés des boucs émissaires, les politiques utilisent les attaques perpétrées à Paris pour exiger des pouvoirs de surveillance de masse encore plus larges que ceux déjà exercés par la plupart des gouvernements.

En France, la nouvelle loi sur le renseignement suit cette voie. Pourtant, dans le cas des différentes attaques perpétrées en Europe, certains des auteurs des attentats étaient connus des services mais n’étaient pas ou plus surveillés en raison d’un manque de moyens policiers.

Le président Hollande s’est engagé à recruter 8.500 agents supplémentaires pour renforcer les capacités d’enquête. Cela paraît plus sage que d’investir toujours plus dans la collecte de données sans avoir les moyens de les traiter.

Quand une population se sent menacée, certains politiques ne sont que trop enclins à bafouer les droits individuels en guise de solution rapide. Nous devrions pourtant tirer les leçons de la réponse désastreuse des États-Unis aux événements du 11 septembre.

Fouler aux pieds les droits humains fondamentaux et stigmatiser les personnes d’une religion ou d’un profil social donné ne porte pas seulement préjudice à ceux qui en sont les victimes directes. Cela nourrit aussi la stratégie de division et d’aliénation voulue par les groupes terroristes pour attirer de nouvelles recrues.

Comme le montre la succession d’expériences douloureuses, la seule politique anti-terroriste qui vaille au plan de l’efficacité et des principes, est celle qui respecte les droits humains.

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Kenneth Roth est directeur exécutif de Human Rights Watch. Suivez-le sur Twitter : @KenRoth