Délégations de la Chine et du Kazakhstan photographiées devant le Musée olympique situé près du siège du Comité international olympique à Lausanne, le 9 juin 2015.

© 2015 Reuters

(New York, le 22 juillet 2015) – Le Comité international olympique (CIO) devrait s'assurer que le pays qui sera désigné comme l'hôte des Jeux olympiques d'hiver 2022 respecte pleinement les droits humains fondamentaux lors de la préparation et de l'accueil de ces jeux, a déclaré Human Rights Watch aujourd'hui. Les deux pays en lice pour accueillir cette édition des jeux d'hiver, la Chine et le Kazakhstan, ont de piètres bilans en matière de droits humains. Le CIO doit choisir la ville hôte le 31 juillet 2015, Pékin ou Almaty, à l'occasion de son 128ème Congrès à Kuala Lumpur, en Malaysie.

« Que l'honneur d'accueillir les Jeux d'hiver 2022 revienne à la Chine ou au Kazakhstan, le CIO va se trouver face à un sérieux test de son récent engagement à améliorer ses critères en matière de protection des droits humains », a déclaré Minky Worden, directrice des Initiatives mondiales à Human Rights Watch. « Le Comité international olympique devrait insister pour que le pays hôte se conforme rigoureusement à la Charte olympique et aux normes internationales en matière de droits humains – sous peine de perdre le droit d'accueillir les jeux. »

Les autorités chinoises et kazakhes sont ouvertement hostiles aux médias et aux militants qui critiquent le gouvernement, et s'abstiennent de protéger les libertés d'expression, de réunion et d'association, ainsi que d'autres droits humains fondamentaux. Les discriminations et les violations du droit du travail, et le fait que ces gouvernements ne font rien pour y mettre fin, sont des sources de grave préoccupation. Aucun de ces deux pays n'offre de mécanismes judiciaires efficaces et indépendants aux personnes qui cherchent à obtenir protection contre les abus.

Depuis 2005, Human Rights Watch a documenté de graves violations des droits humains commises par des pays hôtes de Jeux olympiques et d'autres événements sportifs importants, à la fois lors des phases de préparation et lors du déroulement de ces événements, notamment en Chine, en Russie, en Azerbaïdjan, en Iran et au Qatar. Lorsque la Chine a accueilli les Jeux olympiques d'été de 2008, les autorités ont expulsé de force des milliers de personnes pour construire les sites olympiques, sans recourir à des procédures régulières ni leur offrir d'indemnités adéquates, et elles ont violé leurs obligations de respecter la liberté de la presse et d'autoriser les manifestations pacifiques de protestation. Les Jeux de Pékin de 2008 ont également été un catalyste pour des violations par le gouvernement du droit du travail et pour l'expansion de forces de sécurité nationales abusives et ne rendant de comptes à personne.

En décembre 2014, le CIO a adopté des réformes connues sous le nom d'Agenda olympique 2020. Ces réformes incluent l'exigence spécifique pour les villes hôtes d'interdire toute discrimination basée sur l'orientation sexuelle et d'assurer le respect du droit du travail et d'autres droits humains. La Charte olympique exige que tous les pays hôtes fassent respecter la liberté de la presse et considère la « dignité humaine » comme un élément essentiel du mouvement olympique. Toutefois, le CIO ne dispose pas de mécanismes de supervision des droits humains destinés à évaluer dans quelle mesure un pays hôte respecte ces règles.

« Les Jeux d'hiver de 2022 constitueront le test suprême qui révèlera dans quelle mesure le CIO est prêt à défendre ces principes fondamentaux », a affirmé Minky Worden. « Sachant que, quelle que soit l'issue du processus de sélection, un violateur notoire des droits humains sera l'hôte de ces Jeux, le CIO devrait exiger l'inscription de clauses significatives de respect des droits dans les contrats qui seront signés avec la ville hôte, et surveiller l'application de ces engagements aussi rigoureusement qu'il supervise la construction des stades, l'organisation des télécommunications et les autres éléments indispensables aux jeux. »

Le CIO a visité les deux pays au cours de l'année 2015 afin d'y évaluer les conditions, dans le cadre du processus d'étude des candidatures. Mais dans ses rapports officiels, il n'a pas identifié de manière adéquate les graves préoccupations suscitées par la situation en matière de droits humains. Le rapport concernant la Chine indique que la commission d'inspection a évoqué les questions de la liberté des médias et de l'accès à l'internet avec les autorités chinoises et a obtenu des « assurances écrites » qu'il n'y aurait « pas de restrictions », concluant qu'il n'y a « aucun risque … identifié » pour le « fonctionnement des médias. »

Mais la Chine est un des principaux censeurs de l'internet et elle est allée récemment jusqu'à fermer les réseaux virtuels privés utilisés par de nombreux journalistes. Il n'y a aucune indication selon laquelle la commission a consulté certaines personnes ou organisations chinoises qui auraient pu fournir un point de vue indépendant ou critique sur les politiques du gouvernement. L'une de ces organisations, l'ONG anti-discrimination Yirenping, a subi des actes de harcèlement à répétition, et les autorités ont placé ses représentants en garde à vue pendant la période d'évaluation de la candidature du pays. Les membres de la commission du CIO n'ont ni rencontré les représentants de l'organisation, ni exprimé publiquement de préoccupations devant l'hostilité du gouvernement à l'égard d'un groupe dont le travail est essentiel pour superviser la manière dont le gouvernement s'acquitte de ses engagements en matière de non-discrimination.

« On a déjà vu des Jeux olympiques alimenter les violations des droits humains en Chine, et l'environnement en 2015 est bien pire qu'il ne l'était en 2008 », a rappelé Minky Worden.

En ce qui concerne le Kazakhstan, le rapport de la commission d'inspection ne relève pas l'existence de graves risques potentiels pour les protections des droits des travailleurs, de la liberté des médias et de la liberté de réunion. Son rapport affirme que le gouvernement lui a fourni « des assurances concernant le droit de manifester, la liberté des médias de couvrir les Jeux et leur préparation sans restrictions d'accès à l'internet, ni au droit du travail, et sans déplacements. » Mais il ne donne pas de détail sur le contenu de ces assurances, malgré l'existence de preuves abondantes que le gouvernement ne protège pas ces droits de manière adéquate. Au cours des dernières années, le gouvernement a fermé de nombreux médias indépendants, a perturbé des grèves pacifiques, emprisonné des militants du droit du travail, et a régulièrement dispersé des manifestations pacifiques.

Juste après la visite de la commission à la mi-février, le parlement kazakh a adopté une loi discriminatoire à l'encontre des lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres (LGBT) et l'a envoyée au président Nursultan Nazarbaev pour signature, en contravention évidente avec les dispositions olympiques interdisant les discriminations. Bien que le Conseil constitutionnel kazakh ait ultérieurement statué que cette loi était trop vague pour être conforme à la constitution, un député a suggéré d'en soumettre une nouvelle version plus tard cette année.

« Le Kazakhstan doit savoir qu'il y aura une tolérance zéro pour toute tentative d'adopter des lois anti-LGBT, ou pour les mauvais traitements des travailleurs et les ingérences dans la liberté des médias ou dans les manifestations pacifiques », a affirmé Minky Worden.

Le Comité international olympique devrait s'assurer que le contrat avec la ville hôte des Jeux de 2022 contienne des dispositions spécifiques soulignant l'engagement de la ville à faire en sorte que les droits humains soient respectés et protégés lors des phases de préparation et d'accueil des jeux, ainsi que des sanctions en cas de non-respect de ces engagements, a affirmé Human Rights Watch. Le CIO devrait également créer un savoir-faire local en matière de droits humains et un organe indépendant d'observation de ces droits qui serait chargé de lui faire rapport régulièrement sur le respect des engagements pris concernant les droits humains dans le contrat signé avec la ville hôte.

« Il existe de nombreuses preuves que l'attribution des Jeux olympiques à un pays qui a un piètre bilan en matière de droits humains conduit facilement à la commission de nouveaux abus liés aux préparatifs et au déroulement des Jeux et qui ne feront que ternir ceux-ci », a conclu Minky Worden. « Avec les Jeux olympiques de 2022, le CIO a donc une occasion évidente de jouer son meilleur rôle dans le domaine des droits humains, et d'exiger la même chose du pays hôte. »

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Contexte des candidatures de la Chine et du Kazakhstan
 

La Chine est un État autoritaire qui restreint systématiquement les droits fondamentaux, notamment les libertés d'expression, d'association, de réunion et de religion, quand leur exercice est perçu comme une menace pour son régime à parti unique. Depuis que l'équipe dirigeante du président Xi Jinping est arrivée au pouvoir en mars 2013, les autorités ont lancé une offensive extraordinaire contre les droits humains fondamentaux et leurs défenseurs, d'une férocité encore jamais vue au cours de ces dernières années – signe alarmant étant donné que l'actuelle équipe dirigeante devrait rester en place jusqu'en 2023. Les autorités ont également réduit grandement l'espace vital de la presse et de l'Internet, limitant encore davantage les possibilités pour les citoyens de réclamer des réformes pourtant très nécessaires.

Plutôt que de considérer les avocats, les écrivains et les lanceurs d'alerte comme des alliés pour répondre efficacement à une agitation sociale croissante, le gouvernement est hostile à toute critique, prend les militants et les membres de leurs familles pour cible et leur fait subir des actes de harcèlement, des arrestations arbitraires, des peines de prison dépourvues de toute base juridique et des actes de torture. Au cours de ces derniers mois, il a arrêté des centaines de militants et d'avocats des droits humains, et a fait fermer un certain nombre d'organisations indépendantes, y compris des organisations qui luttent contre les discriminations et pour les droits des personnes handicapées. Au moins deux militants de renom, Cao Shunli et Tenzin Delek Rinpoche, sont morts depuis le début de 2014 après s'être vu priver de soins médicaux appropriés en détention, et des dizaines d'autres sont notoirement gravement malades.

Le Kazakhstan, plus grand pays d'Asie centrale et l'un des 20 plus gros producteurs de pétrole dans le monde, a un bilan très problématique en matière de droits humains. Ces dernières années, le gouvernement a fermé de nombreux médias critiques liés à l'opposition ou indépendants. Les autorités imposent des contrôles stricts aux manifestations publiques, la police dispersant régulièrement des manifestations pacifiques ne réunissant que quelques personnes, parfois même une seule. Le gouvernement est hostile aux droits des travailleurs. Une loi récente sur les syndicats, prétendûment rédigée pour mieux réglementer les relations entre employés et employeurs, a accru les restrictions sur l'organisation de syndicats, tandis que de récentes additions au code pénal limitent davantage encore le droit de grève.

En décembre 2011, la police a réagi violemment à des affrontements survenus sur le site d'une grève de longue durée observée par des employés du secteur pétrolier et gazier, tuant 12 personnes. Les autorités ont alors emprisonné plusieurs militants du droit du travail et un dirigeant véhément de l'opposition, qui a été condamné à sept ans et demi de prison pour des chefs d'accusation criminelles vagues, à l'issue d'un procès lors duquel les normes de procédure équitables n'ont pas été respectées. Les personnes LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres) au Kazakhstan se heurtent à l'hostilité et aux abus, au manque de protections juridiques et au caractère inadéquat des réponses officielles et des mécanismes de soutien tels que la police et les services sociaux.

Comment les événements sportifs de grande envergure peuvent alimenter les violations des droits humains
À l'approche des Jeux olympiques d'hiver de 2014 à Sotchi, en Russie, Human Rights Watch avait documenté l'exploitation généralisée de travailleurs migrants sur les sites olympiques, les expulsions par la force de familles pour permettre la construction de ces sites, le harcèlement et l'emprisonnement de défenseurs de l'environnement et d'autres militants, et l'étouffement des efforts des journalistes pour rendre publics ces abus. Quelques mois avant d'accueillir ces Jeux, la Russie a adopté une « loi contre la propagande des LGBT » discriminatoire qui a favorisé la commission de violences et d'abus à l'encontre des personnes LGBT.

Pendant les mois précédant l'ouverture des premiers Jeux européens à Bakou, en Azerbaïdjan, le gouvernement a déclenché une vague de répression à l'encontre de journalistes et de militants des droits humains indépendants, poursuivant en justice des dizaines d'entre eux sur la base de graves inculpations criminelles. Ces personnes sont toujours sous les verrous. Ce n'est qu'en juillet que le gouvernement a engagé des poursuites judiciaires contre plusieurs de ces personnes qui étaient en garde à vue depuis près d'un an. Juste avant les jeux, le gouvernement a refusé à de nombreux journalistes internationaux de renom un visa pour se rendre à Bakou pour couvrir les jeux, et n'a eu à subir aucune répercussion, en dépit des garanties claires qu'il avait données d'assurer la liberté des médias pendant les jeux et des « assurances » répétées du gouvernement que les journalistes seraient autorisés à couvrir librement les jeux et d'autres sujets.