Par Minky Worden, Directrice des Initiatives mondiales

Alors que les feux d’artifice retentissaient dans le ciel de Sotchi pour la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques d’hiver 2014, Anastasia Smirnova était en garde à vue à Saint-Pétersbourg, à des kilomètres de là. En tant qu’éminente militante des droits des personnes lesbiennes, gaies, bisexuelles et transgenres (LGBT) en Russie, elle avait rencontré peu de temps avant le président du Comité international olympique (CIO) Thomas Bach pour lui expliquer que les lois anti-homosexualité du pays engendraient un climat de violence et de discrimination à l’approche des Jeux de Sotchi. Les autorités russes, tenant à ce que la mise en évidence des atteintes aux droits humains ne ternisse pas l’image des Jeux, ont placé Anna Smirnova en détention alors qu’elle brandissait une bannière résumant le 6e Principe fondamental de la Charte olympique : « La discrimination est incompatible avec le Mouvement olympique. »

Les droits humains ont été largement bafoués avant et pendant les Jeux olympiques de Sotchi, dans un contexte d’expulsions forcées, d’atteintes aux droits des travailleurs, de mesures de plus en répressives à l’encontre de la société civile et des journalistes et de discrimination anti-LGBT qui a provoqué le dégoût à travers le monde. Et concernant les futurs Jeux, la situation des droits humains n’a guère l’air plus réjouissant.

Depuis que la Corée du Sud et Tokyo ont mis en place des dispositifs d’observation des droits humains au niveau national, leur choix en tant que pays hôtes des Jeux olympiques d’hiver de 2018 et des Jeux olympiques d’été de 2020, respectivement, n’a plus rien d’alarmant. Toutefois, la perspective des Jeux olympiques d’hiver de 2022—le Kazakhstan et la Chine étant les deux seuls pays en lice—devrait donner du fil à retordre au CIO.

Ces deux pays, dont les prisons abritent de nombreux journalistes, affichent en effet un bilan épouvantable en matière de liberté de la presse. Pékin a lancé les mesures répressives les plus énergiques depuis les manifestations de la place Tiananmen de 1989 qui avaient provoqué une véritable effusion de sang : elle emprisonne les journalistes et porte atteinte à un accord international destiné à autoriser la tenue d’élections libres à Hongkong. À Almaty, où des dissidents pacifiques sont systématiquement emprisonnés et où les droits des travailleurs sont souvent bafoués, le CIO pourrait avoir une triste impression de « déjà vu » en assistant à une répression et des exactions identiques à celles qui ont marqué les Jeux de Sotchi.

Cette crise autour du choix d’un pays hôte pour les JO de 2022 devrait enfin inciter le CIO et d’autres instances sportives internationales à réformer un système qui récompense depuis trop longtemps ceux qui bafouent les droits humains, tout en engendrant des souffrances parmi les populations locales.

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En octobre 2014, la Norvège—qui avait fait du respect des droits humains un élément à part entière de son dossier de candidature aux JO—s’est retirée de la compétition destinée à choisir le pays qui accueillera les Jeux olympiques d’hiver de 2022, le Kazakhstan et la Chine devenant ainsi les deux seuls pays en lice.

Le Kazakhstan, nation riche en pétrole, rêve du prestige mondial associé à l’organisation des Jeux, tandis que la Chine cherche à redorer son blason sur la scène internationale, comme elle l’a fait à l’occasion des JO de Pékin de 2008. Entre-temps, en 2015, l’Azerbaïdjan devrait accueillir les tout premiers Jeux européens—les Comités olympiques européens en assurant le lancement et la gestion—dans un contexte de répression croissante à l’égard des détracteurs présents dans le pays.

Cela fait bien trop longtemps que les gouvernements sont prêts à dire tout et n’importe quoi, pourvu que cela leur permette d’accueillir les Jeux olympiques, et qu’ils finissent par être des partenaires sujets à caution qui méprisent les principaux engagements, le CIO se disant incapable d’intervenir. Maintenant que la Norvège, pays du prix Nobel de la paix, s’est retirée de la compétition, le CIO se retrouve bien dans l’embarras, devant choisir pour les JO de 2022 entre deux pays au bilan déplorable en matière de droits humains.

En Chine comme au Kazakhstan, des détracteurs pacifiques croupissent en prison ; les deux pays ont récemment fait parler d’eux en censurant Internet et en réprimant la liberté de la presse. En Chine, les migrants qui seraient embauchés pour construire de nouveaux stades seront exploités et confrontés à des conditions dangereuses, tandis que la manière abusive dont le Kazakhstan a géré les vastes mouvements de grève de 2011 et son adoption récente d’une loi syndicale nuisent gravement à la liberté d’association. Les procès intentés contre une agence de publicité qui avait publié une affiche montrant deux personnes du même sexe en train de s’embrasser et les multiples appels visant à interdire la « propagande homosexuelle » en septembre ne font que souligner le bilan problématique du Kazakhstan en matière de droits LGBT.

Pour pouvoir accueillir les Jeux olympiques, les gouvernements doivent s’engager non seulement à bâtir des stades flambant neufs, mais aussi à respecter les « Principes fondamentaux de l’Olympisme » : dignité humaine, liberté de la presse et rejet total de « toute forme de discrimination ». Ces principes sont garantis par la Charte olympique, un document imposant censé orienter les préparatifs des Jeux et promouvoir la « dignité humaine ».

Les crises des droits humains qui entourent ces « méga » événements sportifs ne concernent pas que les Jeux olympiques. L’ampleur des abus perpétrés au Qatar alors que ce pays construit une douzaine de stades à l’approche de la Coupe du Monde de football 2022 et des infrastructures d’une valeur de 200 milliards de USD est immense : des centaines de travailleurs migrants de l’Asie du Sud qui se sont échinés dans la chaleur et la poussière d’un secteur du bâtiment où les pratiques abusives sont extrêmement nombreuses ont regagné leur pays dans des sacs mortuaires, les autorités refusant d’accéder aux demandes relatives à l’ouverture d’enquêtes sur la cause de leur décès. La Russie affiche un bilan déplorable en matière de traitement de ses travailleurs migrants, exploités et trompés alors qu’ils bâtissaient les infrastructures nécessaires aux Jeux olympiques de Sotchi, d’une valeur de 53 milliards de USD ; ce pays s’apprête à accueillir la Coupe du Monde 2018.

Les possibilités de changer le cours des choses sont aujourd’hui plus nombreuses qu’avant : les amateurs de sports, les entreprises qui sponsorisent les manifestations et le grand public sont de plus en plus rebutés par les atteintes aux droits humains qui sont signalées lors des événements sportifs de prestige.

Ces différents abus se déroulant dans le contexte d’événements sportifs de grande envergure, et étant souvent imputables à leurs préparatifs, il est grand temps d’adopter des réformes concrètes pour encourager les gouvernements à revoir leurs pratiques en matière de droits humains avant d’accueillir ces manifestations. Il est impératif que les instances sportives internationales reconnaissent que le fait d’accorder des contrats pour la construction d’infrastructures à grande échelle à des gouvernements qui portent atteinte aux droits humains ne peut qu’aggraver les exactions actuelles ; par ailleurs, les instances dirigeantes des organisations sportives mondiales doivent être réformées en interne, en faisant sans cesse valoir qu’aucun événement sportif ne pourra être considéré comme une réussite s’il se déroule là où sont commises des atteintes majeures aux droits humains.

Événements sportifs de grande envergure : les cinq principales pratiques abusives

Les athlètes qui bafouent les règles des compétitions olympiques sont durement sanctionnés. Or, les pays d’accueil qui méprisent les règles sont rarement inquiétés. L’ancien président du CIO Jacques Rogge a souvent souligné que les Jeux olympiques étaient « une force au service du bien » mais refusé de critiquer les atteintes flagrantes à la Charte olympique commises par les pays organisateurs.

Human Rights Watch a publié de nombreux rapports qui démontrent que les événements sportifs de grande envergure peuvent entraîner des atteintes extrêmement graves lorsque les Jeux sont attribués à des gouvernements qui ne respectent pas les droits humains. Certes, aucun pays ne peut se targuer d’être irréprochable dans ce domaine, mais il est de plus en plus fréquent que ce soient les nations où les atteintes aux droits humains sont les plus graves qui tiennent le plus à améliorer leur réputation à l’international et ont besoin de l’élan patriotique qui est associé au fait d’accueillir les médias et les dirigeants mondiaux dans le cadre d’une manifestation sportive mondiale dispendieuse.

Sur plus d’une décennie de travaux de recherche, Human Rights Watch a rendu compte de cinq grands types d’atteintes graves aux droits humains généralement associées aux manifestations sportives de grande envergure.

Citons tout d’abord les expulsions forcées sans procédure équitable ni indemnisation lors de la construction massive d’infrastructures nouvelles. À l’approche de 2008, des milliers de Pékinois ont été expulsés de force de leur domicile sans guère bénéficier d’une procédure équitable en termes de consultation ou d’indemnisation. Les résidents qui ont protesté contre la démolition de leur logement ont été arrêtés. La question de l’indemnisation et des procédures équitables a également été très problématique lors des Jeux de Sotchi.

Lorsque d’immenses stades sont construits pour les cérémonies d’ouverture, matchs de football ou compétitions de natation et autres, le gros des travaux est souvent exécuté par des travailleurs migrants exploités et victimes d’abus, qui sont confrontés à des conditions de travail dangereuses et de longues heures de travail, pour des salaires peu élevés et parfois impayés.

Dans bien des cas, la construction d’importantes infrastructures entraîne des contestations d’ordre environnemental et autre. Les préparatifs des Jeux olympiques de Pékin et de Sotchi ont ainsi été marqués par des mesures visant à museler la société civile et les défenseurs des droits. Au lieu des améliorations qui avaient été promises dans le domaine des droits humains, la période qui a précédé les JO de Pékin a été assombrie par l’emprisonnement et l’assignation à résidence de militants qui avaient critiqué les Jeux olympiques (dont Hu Jia, lauréat du prix Sakharov) ; en Russie, un défenseur de l’environnement a écopé d’une peine de trois ans d’emprisonnement. À Pékin, des citoyens comme Ji Sizun, 59 ans—qui avait tenté d’utiliser les « zones de protestation olympique » officiellement mises en place par le gouvernement chinois pour soi-disant permettre la tenue de manifestations pacifiques—ont été arrêtés. À Sotchi, des membres du groupe punk féministe Pussy Riot qui avaient organisé une petite manifestation lors des Jeux olympiques d’hiver en février 2014 ont été saisies et frappées à la vue de tous par des Cosaques, la police observant la scène sans bouger.

La Charte olympique garantit expressément la liberté de la presse—la vente des droits médiatiques est une source majeure de revenus pour le Comité international olympique. Mais les JO de Pékin et de Sotchi ont tous les deux été assombris par des menaces, des mesures d’intimidation et des arrestations de journalistes. Lorsque 25 000 journalistes sont arrivés en Chine pour couvrir les Jeux de Pékin, ils ont été surpris de découvrir que les services d’actualités sur Internet étaient bloqués—le CIO a fini par forcer la Chine à lever sa censure du Web pendant toute la durée des Jeux. L’annonce du lait chinois contaminé par de la mélamine a été censurée jusqu’à la clôture des Jeux, et au moins six nourrissons sont morts à cause de cette intoxication tragique (et du silence médiatique autour de cet événement). À l’approche des Jeux olympiques de Sotchi, la police russe a harcelé, placé en détention et menacé d’emprisonner deux journalistes d’une chaîne de télévision norvégienne, avant de déclarer avec sarcasme « Bienvenue à Sotchi ! » après la rude épreuve à laquelle les journalistes avaient été assujettis. Leur traitement avait été si extrême que les autorités russes avaient, chose rare, publié des excuses.

Les manifestations sportives de grande envergure sont censées être des occasions de célébrer la diversité et les accomplissements humains. Mais elles servent trop souvent à exposer des mesures discriminatoires déplorables. Quelques jours avant l’ouverture des Jeux olympiques de Londres de 2012, l’Arabie saoudite envisageait encore d’envoyer une équipe nationale exclusivement masculine, comme elle l’avait fait lors des précédents Jeux de même qu’aux Jeux asiatiques de 2014. Des pressions extrêmes—en partie imputables à la campagne de Human Rights Watch intitulée « Let Them Play » (« Laissez-les participer »)—ont finalement permis à deux Saoudiennes de participer aux JO en 2012. Mais en Arabie saoudite, comme l’a indiqué Human Rights Watch dans son rapport paru en 2012, « Steps of the Devil » (« Les pas du diable »), la pratique du sport reste interdite à toutes les filles qui fréquentent une école d’État et il n’existe aucune fédération sportive féminine, ce qui porte clairement atteinte à la clause de non-discrimination de la Charte olympique.

En juin 2013, le Président russe Vladimir Poutine a adopté une loi de « propagande » anti-LGBT. Cette loi, qui utilise comme prétexte la protection des enfants pour interdire la diffusion d’informations sur l’égalité, la tolérance et d’autres questions qui affectent la communauté LGBT, a diabolisé les personnes LGBT et les activistes aux yeux de l’opinion publique. Cela a contribué à déclencher une hausse des actes de harcèlement et des attaques violentes visant les personnes LGBT ; à noter que le CIO n’a aucunement remis en cause la compatibilité de tels actes avec l’engagement à l’égard de la non-discrimination.

Dans certaines régions du monde, les femmes ne peuvent même pas assister à une manifestation sportive en tant que spectatrice. L’égalité de l’accès aux événements sportifs pour les femmes est devenue une question très préoccupante, la Fédération internationale de Football Association (FIFA), l’instance dirigeante du football mondial, permettant depuis les années 1980 d’interdire aux spectatrices d’assister à des matchs de football en Iran. En 2012, les autorités iraniennes ont étendu cette interdiction aux matchs de volleyball.

L’étudiante en droit Ghoncheh Ghavami a été arrêtée en juin 2014 et incarcérée pendant plusieurs mois dans la prison iranienne tristement célèbre d’Evin après qu’elle et d’autres personnes avaient manifesté contre une décision qui interdisait aux femmes l’accès à un stade pour y assister à un match de la World Football League. En novembre, la Fédération internationale de volleyball (FIVB) a demandé au gouvernement iranien de libérer Ghavami, affirmant son engagement envers l’« inclusivité et le droit des femmes à participer à un sport sur une base égalitaire » devant le Congrès mondial de l’organisation. La FIVB a souligné que la politique iranienne pourrait limiter sa capacité future à accueillir des tournois internationaux. Ghoncheh Ghavami a été libérée sous caution fin novembre, mais seulement après qu’un tribunal révolutionnaire l’avait accusée de « propagande contre l’État » et condamnée à un an de prison. Au moment de la rédaction des présentes, elle faisait appel de cette décision.

En novembre 2014, la Confédération asiatique du volleyball a annoncé sa décision de faire de l’Iran l’un des organisateurs des Championnats d’Asie de volleyball masculin de 2015. La condamnation de Ghoncheh Ghavami et l’interdiction qui frappe en Iran les femmes désireuses d’assister à des événements sportifs masculins devraient inciter les groupes sportifs internationaux à se retirer de tous les principaux tournois qui doivent se tenir dans des pays responsables de telles exactions, et ce, tant que les femmes ne pourront pas assister à des matchs sans redouter une arrestation ou un emprisonnement.

Nécessité de prendre position et d’adopter des réformes

Il a souvent fallu que la presse mette le CIO dans l’embarras pour que celui-ci réagisse enfin aux exactions monumentales documentées par Human Rights Watch et d’autres organisations. Le CIO a donné suite à de précédents scandales, notamment en matière de dopage, de dégradation de l’environnement, de paris illégaux et de corruption, en adoptant des réformes concrètes, par exemple en créant une agence anti-dopage, en émettant des déclarations sur les impacts environnementaux et en limitant la durée du mandat de son équipe dirigeante.

Au siècle dernier, le CIO a contribué à lutter contre la discrimination dans le domaine sportif en interdisant la participation de l’Afrique du Sud, alors sous régime de l’apartheid, qui tenait à envoyer des équipes uniquement composées de personnes blanches, et celle de l’Afghanistan du fait de la discrimination dont les femmes et les filles faisaient l’objet sous le régime des Talibans. Face à des manifestations publiques qui ont failli se terminer dans un bain de sang, le CIO a ordonné à la dictature militaire sud-coréenne d’organiser des élections, faute de quoi Séoul risquait de ne plus accueillir les Jeux olympiques de 1988 (depuis, la Corée du Sud est une démocratie pérenne et elle organisera les Jeux olympiques d’hiver de 2018).

Le Comité international olympique et la FIFA sont les deux principaux acteurs des événements sportifs d’envergure mondiale. Il est important que cette crise leur serve à concrétiser des réformes avant les prochains JO et la prochaine Coupe du Monde.

En automne 2014, le président du CIO Thomas Bach a mis en œuvre une série de réformes que Human Rights Watch voulait voir adoptées de longue date et qui pourraient réduire les pratiques abusives—signe que l’instance ne veut peut-être plus traiter avec les pays organisateurs qui portent atteinte aux droits. À compter des Jeux de 2022, les contrats des villes hôtes du Comité international olympique incluront la protection en matière de droits humains et de droits du travail, notamment une clause de non-discrimination. Jusqu’à maintenant, les contrats des villes hôtes olympiques ont généralement été tenus secrets et n’ont jamais inclus expressément la protection des droits.

La réussite des réformes applicables aux contrats olympiques dépendra du sérieux avec lequel le CIO appliquera la décision. En s’attaquant aux réformes que leurs prédécesseurs avaient abandonnées en cours de route, Thomas Bach et le CIO pourraient ouvrir une nouvelle ère de « tolérance zéro » à l’égard des exactions graves commises dans le cadre des manifestations sportives de grande envergure.

Il se peut que les Jeux olympiques de Russie, assombris par des atteintes aux droits qui étaient totalement prévisibles, aient marqué un tournant décisif. Comme l’a démontré Human Rights Watch dans un long rapport paru en 2013 et intitulé « Course vers le bas », de nombreux travailleurs migrants qui ont construit l’infrastructure des JO ont été victimes d’escroquerie et d’exploitation. Dans certains cas, ceux qui ont osé se plaindre ont été battus et déportés. Le CIO a soulevé ces dossiers auprès de la Russie, qui a admis que les salaires impayés de ces travailleurs se montaient encore à 8 millions de USD et s’est engagée à s’assurer que les employeurs effectuent ces paiements. La loi anti-LGBT russe a poussé des athlètes de premier plan à protester à travers le monde et entraîné une large couverture médiatique négative. En septembre 2014, le CIO a enfin réprimandé la Russie en ajoutant une clause anti-discrimination dans les futurs contrats des villes d’accueil et, en décembre, à l’issue d’un vote qui a fait l’unanimité, le CIO a explicitement inclus au principe 6 de la Charte olympique la non-discrimination selon l’« orientation sexuelle ».

De futurs pays d’accueil qui présentent des risques

La FIFA a bien mérité les critiques qui ont fusé lorsqu’elle a octroyé la Coupe du Monde 2022 au Qatar sans faire des réformes du droit du travail une condition préalable à la tenue du tournoi dans ce pays. Résultat : les travailleurs migrants qui construisent les stades de football et les milliards de dollars d’infrastructures nouvelles s’exposent au trafic et au travail forcé.

Le « Comité suprême Qatar 2022 »—le comité quasi-gouvernemental chargé de préparer le tournoi—a promis d’améliorer les conditions des travailleurs embauchés sur des projets qui concernent directement la Coupe du Monde.

Mais le Qatar ne s’est pas engagé à réformer en profondeur des lois abusives telles que le système kafala qui lie les travailleurs à leur employeur ; il a refusé d’abolir un système de visa de sortie inutile et entièrement illégitime qui piège les travailleurs dans le pays ; et il n’a pas expliqué comment il comptait cesser la confiscation systématique des passeports et l’imposition de frais de recrutement illégaux dont font l’objet les travailleurs.

C’est l’Azerbaïdjan, nation riche en pétrole, et dont le gouvernement a récemment emprisonné les principaux défenseurs des droits humains, qui organisera la première édition des Jeux européens à Bakou en 2015 (le Comité organisateur est présidé par la première dame du pays, Mehriban Aliyeva).

Les Jeux européens sont organisés par les Comités olympiques nationaux européens, ce qui signifie que les principes de la Charte olympique régissant les droits humains devraient s’appliquer. Bien que l’objectif déclaré soit « la diffusion en Europe des idéaux olympiques définis par la Charte olympique », les autorités azerbaïdjanaises ont réprimé les détracteurs, réduit les fonds étrangers et gelé les comptes bancaires de groupes indépendants, ainsi que menacé ou emprisonné les journalistes et les militants actifs dans les médias sociaux.

Les organisateurs des Jeux européens devraient étudier de près le passé peu glorieux du Concours Eurovision de la chanson 2012 organisé par l’Azerbaïdjan : l’atmosphère y est devenue de plus en plus hostile pour les militants politiques et les journalistes indépendants et pro-opposition ; les détracteurs ont été mis en prison, les manifestations dispersées, et des militants arrêtés. En décembre 2014, l’arrestation de Khadija Ismayilova, journaliste d’investigation azerbaïdjanaise de premier plan et farouche détractrice du gouvernement, a asséné un coup dévastateur aux voix critiques qui s’élevaient en Azerbaïdjan, et constitué une atteinte flagrante aux protections prévues par la Charte olympique en matière de liberté de la presse.

Combler l’écart entre les paroles et la réalité

La Charte olympique stipule que « la pratique du sport est un droit de l’homme ». Elle élève le principe de dignité humaine et proclame : « Le but de l’Olympisme est de mettre le sport au service du développement harmonieux de l’humanité en vue de promouvoir une société pacifique, soucieuse de préserver la dignité humaine. » De même, les Statuts de la FIFA insistent sur l’importance des « valeurs humanitaires », précisant : « Toute discrimination d’un pays, d’un individu ou d’un groupe de personnes pour des raisons d’ethnie, de sexe, de langue, de religion, de politique ou pour toute autre raison est expressément interdite […]. »

Pour l’instant, le CIO et la FIFA ont un sérieux problème à résoudre : combler l’écart entre ces nobles paroles et la dure réalité sur le terrain.

Une solution pourrait consister à intégrer un dispositif d’observation des droits humains dans le processus d’organisation des grands événements sportifs. Il s’agirait d’évaluer les progrès en matière de liberté de la presse et de normes internationales des droits humains, comme cela se fait actuellement pour vérifier que les tremplins de ski, les piscines et autres centres équestres sont construits dans les délais prévus. Il est impératif d’apporter des modifications similaires aux Statuts de la FIFA pour s’assurer que la construction de magnifiques stades de football ne se fasse pas aux dépens de travailleurs migrants qui s’échinent pour gagner de maigres salaires dans des conditions dangereuses.

Le CIO dispose d’une imposante structure pour évaluer les villes hôtes, et ce même souci du détail devrait être accordé aux informations sur les atteintes aux droits humains qui font partie du domaine public, surtout lorsqu’elles concernent l’organisation des Jeux. Les spectateurs ne veulent pas applaudir des athlètes qui évoluent dans des stades dont la construction a coûté non seulement des millions de dollars, mais aussi des dizaines de vies humaines. Les médiaux sociaux sont capables d’envoyer l’annonce d’une médaille d’or à travers le monde en quelques secondes, mais ils peuvent tout aussi bien diffuser des images de canons à eau et de manifestants pacifiques couverts de sang.

Le choix des futurs pays organisateurs devrait reposer sur une évaluation exhaustive et sérieuse de l’engagement des gouvernements à l’égard du respect des droits humains, conformément aux normes internationales relatives aux droits humains, ainsi qu’aux « Principes fondamentaux » de la Charte olympique. Ces normes peuvent facilement être incluses dans le dossier de candidature modèle de la CIO à l’attention des pays olympiques hôtes, et la conformité devrait être facilitée en rendant publics les contrats des villes hôtes dans l’intérêt d’une transparence accrue.

Pour toutes les futures manifestations sportives d’envergure internationale, les évaluations des candidats devraient prévoir des critères spécifiques aux droits humains, y compris liés à la liberté des médias et de l’Internet ; un dispositif d’indemnisation équitable en cas d’expulsion forcée ; des droits du travail pour les travailleurs qui participent à la construction des différents sites ; la protection des militants et des manifestants pacifiques ; et la protection contre la discrimination, dont celle liée à l’appartenance raciale, à la religion, à la politique, au sexe, à la nationalité, au handicap ou à l’orientation sexuelle et à l’identité sexuelle.

Les associations sportives devraient s’abstenir d’organiser des événements dans des pays où les femmes ne seront pas les bienvenues en tant que participantes ou spectatrices, ou bien où elles sont susceptibles de faire l’objet d’attaques ou d’arrestations si elles encouragent une équipe. Les fédérations sportives peuvent et doivent jouer un rôle positif pour lutter contre la discrimination en insistant pour que les femmes aient un accès égal aux événements et tournois sportifs de grande envergure, lesquels ne devraient pas avoir lieu si, comme c’est le cas en Iran, le règlement en autorise l’accès à un public exclusivement masculin. Les dirigeants des instances sportives doivent faire savoir publiquement qu’ils ne soutiendront pas les manifestations sportives d’envergure mondiale qui portent atteinte aux fondements du sport.

Il est temps d’uniformiser les règles du jeu et de mettre un terme au lourd coût humain qui résulte du fait que l’on confie l’organisation de manifestations sportives de grande d’envergure à des gouvernements répressifs. En lançant les réformes de l’« Agenda 2020 », qui prévoient pour la première fois la protection des droits humains, le président du CIO Thomas Bach a entrepris une démarche qui se faisait attendre depuis fort longtemps. Il est maintenant temps que la FIFA et les autres instances sportives internationales soient également réformées. Une manifestation sportive mondiale ne peut constituer une réussite si elle a lieu dans un pays où sont commises de graves atteintes aux droits humains.

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Minky Worden est Directrice des initiatives mondiales à Human Rights Watch.