Un pêcheur de la communauté ethnique Moken de Birmanie (Myanmar) tient une corde à laquelle sont attachées des feuilles de palmier, afin d’attirer les poissons, selon une technique de pêche sous-marine traditionnellement employée par les Moken.

© 2011 Sofie Olsen

(Bangkok, le 25 juin 2015) – Les gouvernements thaïlandais et birman  devraient immédiatement mettre un terme à la discrimination et aux autres violations des droits humains commises contre les Mokens, les nomades des mers, qui figurent encore parmi les rares peuples de chasseurs-cueilleurs d'Asie du Sud-Est, a déclaré Human Rights Watch dans un nouveau rapport paru aujourd'hui. Près de 3 000 Mokens vivent principalement sur de petits bateaux dans l'archipel de Mergui le long de la côte sud-est de la Birmanie, tandis que 800 autres sont établis en Thaïlande.

Le rapport de 25 pages, intitulé « Stateless at Sea: The Moken of Burma and Thailand » (« Apatrides en mer : Les Mokens de Birmanie et de Thaïlande ») décrit, textes et photos à l'appui, de graves exactions commises à l'encontre des Mokens par les autorités nationales, en particulier la marine birmane, notamment des actes d'extorsion, de corruption, de détentions arbitraires et de confiscation des biens. Human Rights Watch y examine aussi un durcissement des lois en matière d'immigration et de préservation marine qui menacent leur liberté de mouvement et leur style de vie traditionnel. La majorité des Mokens sont apatrides, ce qui les rend extrêmement vulnérables aux violations des droits humains et les prive d'accès aux soins médicaux, à l'éducation et aux perspectives d'emploi.

« Loin de l'image idyllique du peuple moken véhiculée par le tourisme, ces nomades de la mer sont confrontés à des restrictions et des attaques en mer croissantes ainsi qu'à des discriminations systématiques sur terre », a déclaré Brad Adams, directeur de la division Asie à Human Rights Watch. « En leur refusant réellement la citoyenneté, les gouvernements thaïlandais et birman font du peuple moken une cible facile à exploiter et victime d'autres dangers qui menacent leur existence même. »

Les Mokens figurent parmi les 135 « races ethniques » reconnues de la Birmanie en vertu de la Loi sur la citoyenneté de 1982 ; or, la délivrance de cartes d'identité nationale pour les Mokens manque de cohérence, entravant leurs déplacements en Birmanie. Le gouvernement birman se doit de fournir une carte d'identité à toute personne susceptible d'en bénéficier. Il se doit également d'émettre des actes d'enregistrement des naissances à tous les enfants mokens et d'offrir au peuple moken un accès égal en matière de protection sociale, d'éducation, de santé et à d'autres services fournis aux citoyens birmans, a déclaré Human Rights Watch. Les Mokens subissent aussi de violentes attaques et saisies de leurs biens de la part de la marine birmane.

Gamat, un Moken originaire de Birmanie, a déclaré à Human Rights Watch :

[La marine] pointe ses armes sur nous, alors nous sautons dans l'eau. Si nous leur montrons que nous avons de l'argent, parfois, ils nous laissent tranquilles et ne nous prennent rien. Si nous décidons de rester sur une île, ou de pêcher aux alentours, nous devons alors payer les chefs de l'île qui sont aussi des soldats birmans.

En Thaïlande, les Mokens parviennent difficilement à poursuivre leur mode de vie traditionnel en raison des réglementations relatives à la préservation marine, telles que l'interdiction de pêcher les produits de la mer destinés au commerce et celle concernant la coupe du bois pour construire ou réparer les bateaux. Les intermédiaires exploitent la vulnérabilité des Mokens pour les persuader de réaliser des travaux illégaux et dangereux comme la pêche à la dynamite. Sur terre, les Mokens sont confrontés au déplacement forcé du fait qu'ils ne possèdent aucun titre officiel sur les zones côtières où ils habitent une partie de l'année.

Le gouvernement thaïlandais devrait revoir l'ensemble des demandes de citoyenneté déposées par les Mokens et accorder celles qui sont légitimes. Les autorités devraient aussi cesser les menaces de déplacement forcé des populations mokens, élaborer un mécanisme de réclamations facilement accessible par les Mokens lorsque leurs droits sont enfreints et favoriser l'accès de leurs enfants à une éducation culturellement appropriée et à des opportunités professionnelles licites.

Ces dernières années, un plus grand nombre de Mokens a abandonné le mode de vie nomade pour choisir de résider en Thaïlande et en Birmanie de façon permanente. Les deux gouvernements devraient intervenir afin de protéger et de promouvoir leurs droits, notamment une voie d'accès à la citoyenneté. Ils devraient en outre les protéger de l'exploitation économique qui menace leur mode de vie. Ils devraient s'assurer que les Mokens, peuple autochtone de l'archipel de Mergui et de la côte de la mer d'Andaman, sont traités dans le respect de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones.

« La Birmanie et la Thaïlande doivent reconnaître et respecter les droits du peuple moken à vivre comme il l'a toujours fait », a déclaré Brad Adams. « Les protéger des abus, leur garantir une voie d'accès vers la citoyenneté et leur permettre d'accéder à des services de base est la meilleure façon d'avancer pour ces peuples autochtones trop souvent exploités. »

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Témoignages extraits du rapport

« J'ai déjà croisé le chemin des hommes de la marine birmane. Ils nous demandent toujours de l'argent ou de la nourriture. Ils nous montrent toujours leurs armes... La plupart du temps, nous n'avons pas d'argent, nous ne pouvons leur donner que du poisson. »

– Une femme moken originaire de l'île de Ply, Thaïlande

« Parfois, les soldats birmans tirent sur nos barques lorsque nous pêchons. Cela m'est arrivé plusieurs fois. Mon frère aîné s'est fait tiré dessus par un officier de la marine alors qu'il pêchait avec d'autres Mokens. Il est mort. Les autres moken qui étaient avec lui ont sauté à l'eau et sont partis à la nage. »

– Gamat, un homme moken originaire de l'île de Dung, Birmanie

« Nous sommes 14 à habiter dans cette maison, le plus jeune à un 1 an, le plus vieux a 60 ans. Nous sommes tous nés dans ce village. Mais le document [l'acte officiel de propriété] dit que cette terre où nous habitons depuis des générations appartient à quelqu'un d'autre. À un homme d'affaires thaïlandais, apparemment. Maintenant, il veut que nous partions pour la vendre. Où allons-nous habiter ? Je n'en sais rien. Les unes après les autres, les familles mokens ont été traînées devant la justice pour s'entendre dire qu'elles devaient quitter ce village, car la terre ne leur appartient pas. »

– Bulai, une femme moken originaire de Rawai, une plage de Phuket, Thaïlande

« J'avais cinq enfants, mais deux sont morts après avoir contracté de très fortes diarrhées. Ils étaient petits lorsqu'ils sont morts. À l'époque, je n'avais pas d'argent pour les emmener à l'hôpital bien qu'ils étaient très malades. »

– Une femme moken, Thaïlande

« Avant, j'étais plongeur. Lorsque j'étais adolescent, il n'y avait pas de limites pour les pêcheurs mokens. Nous pouvions aller n'importe où, de Phuket aux îles Surin et même au-delà pour attraper du poisson, des crevettes, des langoustes et des coquillages. Nous ramenions notre prise à terre aux intermédiaires qui la revendaient à des marchés en ville ou à des restaurants en bord de mer… La vie n'était pas confortable, mais nous étions libres d'aller là où nous en avions envie… Et puis, il y a environ 16 ans, les autorités gouvernementales nous ont dit qu'on ne pouvait plus pêcher autour des îles Surin... Ils ont sorti tout un éventail de règles et de restrictions sur notre mode de vie… Maintenant, ma famille n'arrive plus à gagner suffisamment d'argent de la pêche. Je viens à la plage pour parler avec les touristes et leur demander un peu d'argent... Ça me gêne. Mais comme ça, j'arrive à ramener un peu d'argent chez moi. »

– Jui, un homme moken, Thaïlande