Des travailleurs agricoles thaïlandais labourent un champ de choux dans une ferme dans le sud d'Israël, le 16 juillet 2014.

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(Jérusalem) – Des travailleurs agricoles thaïlandais en Israël sont confrontés à de graves violations des droits du travail parce que les autorités israéliennes omettent d’appliquer leurs propres lois, selon un nouveau rapport publié par Human Rights Watch aujourd’hui. Les autorités israéliennes devraient prendre des mesures immédiates pour améliorer les mécanismes d'application de leurs lois et déterminer si des conditions la vie et de travail insatisfaisantes ont contribué à une tendance troublante de décès parmi les travailleurs migrants originaires de Thaïlande.

Le rapport de 48 pages, intitulé « A Raw Deal: Abuses of Thai Workers in Israel’s Agricultural Sector » (« Marché de dupes : Mauvais traitements des travailleurs thaïlandais dans le secteur agricole d'Israël »), documente des bas salaires, des heures de travail excessives, des conditions de travail dangereuses et des logements insalubres pour certains travailleurs agricoles thaïlandais en Israël – et des sanctions de la part des employeurs s’ils essayent de protester en faisant grève. Les problèmes persistent malgré des améliorations en 2011 du processus de recrutement pour les travailleurs thaïlandais et des lois israéliennes qui fixent un salaire minimum, limitent les heures de travail, permettent des grèves et la syndicalisation légales, et établissent des normes pour le logement des travailleurs.

« Le succès de l'industrie agricole d'Israël dépend en grande partie de la main d’œuvre des travailleurs migrants thaïlandais, mais Israël ne fait pas grand-chose pour défendre leurs droits et les protéger contre l'exploitation », a observé Sarah Leah Whitson, directrice de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord. « Les autorités israéliennes doivent être beaucoup plus actives dans l'application de la loi sur les heures et les conditions de travail ainsi que dans la répression des employeurs qui abusent des droits des travailleurs. »

Environ 25 000 travailleurs migrants thaïlandais fournissent la grande majorité de la main-d'œuvre pour l'agriculture d'Israël. En 2011, Israël a signé un accord bilatéral avec la Thaïlande, connu sous le nom TIC (la Coopération Thaïlande-Israël sur le placement des travailleurs) qui a réduit de façon significative les frais de recrutement que les travailleurs thaïlandais doivent payer pour obtenir un permis de travail, réduisant ainsi leur vulnérabilité au travail forcé. Cependant, Human Rights Watch a constaté que d'autres conditions abusives existaient encore et que changer d’employeur était encore difficile et coûteux.

Human Rights Watch a interrogé 173 travailleurs thaïlandais dans dix communautés agricoles appelées moshavim dans le nord, le centre et le sud d'Israël. Tous ont déclaré qu'ils étaient payés moins que le salaire minimum légal, contraints de travailler beaucoup plus d'heures que la limite légale, exposés à des conditions de travail dangereuses et qu’ils avaient des difficultés s’ils essayaient de changer d'employeur. Dans toutes les dix communautés sauf une où Human Rights Watch a enquêté sur les conditions de vie, les travailleurs thaïlandais vivaient dans des logements de fortune et inadéquats.

Les travailleurs de plusieurs fermes se sont plaints de maux de tête, de problèmes respiratoires et d'autres maladies, notamment de sensations de brûlure aux yeux qu'ils ont attribuées à la pulvérisation de pesticides sans protection adéquate. Certains travailleurs ont indiqué à Human Rights Watch que des membres de leurs familles en Thaïlande leur ont envoyé des médicaments parce qu'ils ne pouvaient pas accéder à des soins médicaux en Israël.

La majorité des travailleurs à qui Human Rights Watch a rendu visite étaient logés dans des structures non résidentielles, comme des entrepôts et des hangars, avec des cuisines et des buanderies de fortune. Dans une exploitation agricole, des travailleurs thaïlandais ont montré à Human Rights Watch des abris en carton qu'ils avaient construits à l'intérieur de hangars agricoles.

Les chiffres du gouvernement montrent une tendance inquiétante de décès de travailleurs thaïlandais. De 2008 à 2013, selon les chiffres officiels rapportés par le quotidien israélien Haaretz, 122 travailleurs thaïlandais sont morts en Israël. Parmi ces décès, 43 ont été attribués par les autorités à une « mort subite nocturne », une maladie cardiaque censée affecter les jeunes hommes asiatiques par ailleurs en bonne santé, et 22 déclarés morts de causes inconnues parce que les autorités n’ont pas effectué d’autopsies.

L'un de ces 22 travailleurs, Praiwan Seesukha, 37 ans, est décédé dans son sommeil en mai 2013. Le lendemain de sa mort, Human Rights Watch s’est entretenu avec ses collègues dans une communauté agricole proche de la côte méditerranéenne d'Israël. Ils ont expliqué que les travailleurs dormaient dans un espace étroit dans un hangar agricole que l'employeur avait converti en chambres d’ouvriers. Les travailleurs ont déclaré qu'ils travaillaient jusqu'à 17 heures par jour, tous les jours, sans jour de congé. Un travailleur dans un autre moshav a affirmé qu'il se sentait « comme de la viande morte » après une journée de travail qui commençait généralement à 4h30 pour se terminer à 19 heures.

« Même s’il est n’est pas certain qu’il y ait un lien entre le nombre élevé de décès parmi les travailleurs thaïlandais et leurs conditions de travail dans le secteur agricole, les faits justifient certainement une enquête », a déclaré Sarah Leah Whitson.

Les travailleurs ont expliqué à Human Rights Watch que quand ils ont essayé d'exercer leur droit de changer d'employeur, les agents de recrutement qui peuvent faciliter ces transferts leur avaient fait payer jusqu'à un mois de salaire. D'autres, dans un moshav au centre d'Israël, ont affirmé avoir demandé à un agent de les aider à changer d'employeur en raison de leurs bas salaires, des mauvaises conditions de logement et des heures de travail excessives – de 5 heures du matin jusqu'à 22 ou 23 heures pendant les mois d'été. Ils ont indiqué que l'agent a refusé et leur a répondu qu'ils devraient trouver un nouvel employeur par eux-mêmes.

Les travailleurs se sont alors mis en grève, ont-ils affirmé et, par conséquent, ont obtenu une augmentation de salaire et une réduction des heures de travail, bien que leur salaire soit resté inférieur au minimum légal. Mais ils ont confié que deux des meneurs de la grève ont perdu leur emploi, ce qui selon eux était une punition.

Human Rights Watch a constaté que les mauvais traitements que les travailleurs ont décrits résultent principalement de la faible application des lois israéliennes du travail, qui sur le papier offrent aux travailleurs migrants une protection étendue. Divers facteurs, cependant, nuisent à l'efficacité du cadre juridique. Il s’agit notamment de la répartition des responsabilités de réglementation, de l’inefficacité du régime d'inspection, du sous-financement présumé des unités chargées d’appliquer les lois du travail, ainsi que de l’incapacité à imposer des sanctions significatives aux employeurs et aux agents de main-d'œuvre qui enfreignent la loi.

L’Autorité de la population, de l'immigration et des frontières (Population, Immigration and Border Authority, PIBA) du ministère de l'Intérieur partage avec le ministère de l'Économie (anciennement le ministère de l'Industrie, du Commerce et du Travail) la responsabilité de réglementer le secteur agricole. Human Rights Watch a demandé aux deux organismes de présenter des données sur les inspections, mais aucun d’eux n’a fourni des informations détaillées.

La PIBA a déclaré qu'elle ne tenait pas de statistiques sur ses inspections et n'a pas révélé le nombre d'inspecteurs elle emploie. Le ministère de l'Économie a également refusé de préciser le nombre de visites de sites qu'il effectue, en indiquant que le chiffre n'était pas une représentation exacte du nombre d'inspections que mène l'agence. Au cours des cinq dernières années, les autorités israéliennes n’ont sanctionné les agriculteurs et les agents de main-d'œuvre que dans 15 cas, le montant total s’élevant à 1 317 170 NIS (environ 320 000 dollars US), ont émis 145 avertissements et suspendu la licence d’un agent pour des infractions au droit du travail, selon les informations des ministères de l'Économie intérieure.

Israël devrait améliorer sa surveillance du respect par l'employeur des lois et règlements du travail existants, ainsi que faire appliquer la protection des droits du travail des travailleurs étrangers de la même façon qu’il le fait pour les citoyens israéliens, selon Human Rights Watch. Les autorités devraient enquêter rapidement sur les allégations de violations des droits des travailleurs et obliger les employeurs responsables de ces violations à rendre des comptes.

« Les travailleurs thaïlandais en Israël sont confrontés à de graves problèmes, mais ceux-ci peuvent être traités parce qu'Israël dispose déjà des lois et d’un système de réglementation en place pour protéger les travailleurs migrants », a conclu Sarah Leah Whitson. « Il s’agit fondamentalement de faire appliquer ces lois et ces règlements. »