Un groupe de talibés traverse un quartier sénégalais pour aller mendier. Les talibés mendient en moyenne sept heures par jour.

© 2008 Thomas Lekfeldt

(Dakar, le 8 septembre 2010) - L'arrestation et la condamnation de sept enseignants coraniques ayant contraint à la mendicité des garçons qui leur avaient été confiés est un pas en avant important pour les droits des enfants au Sénégal, a déclaré Human Rights Watch aujourd'hui. La condamnation de ces hommes le 8 septembre constitue la première application d'une loi de 2005 interdisant cette pratique ; deux autres hommes vont devoir faire face aux mêmes accusations le 9 septembre. Les autorités devraient faire du bien-être de ces enfants la toute première priorité pendant qu'elles s'emploient à rendre les garçons à leurs familles, a ajouté Human Rights Watch.

Les poursuites judiciaires ont été engagées dans le cadre d'un effort des autorités sénégalaises pour lutter contre la pratique généralisée de l'exploitation et du travail forcé subie par des dizaines de milliers de garçons confiés à des hommes comme les accusés, aux fins de l'apprentissage du Coran. Chacun des sept hommes a été condamné par un tribunal de Dakar à six mois de prison avec sursis ainsi qu'à une amende de 100 000 francs CFA (150 euros).

« L'arrestation et la condamnation de ces hommes représentent une étape bienvenue pour mettre fin à l'exploitation des enfants vulnérables sous le couvert d'une éducation religieuse supposée », a remarqué Corinne Dufka, chercheuse senior pour l'Afrique de l'Ouest à Human Rights Watch. « Le gouvernement sénégalais devrait continuer les poursuites à l'encontre des auteurs de mauvais traitements tout en veillant en même temps à ce que les garçons soient rendus en toute sécurité à leurs familles. »

Human Rights Watch a documenté dans un rapport d'avril 2010 le système d'exploitation et de maltraitance dans le cadre duquel au moins 50 000 garçons appelés talibés - dont la grande majorité a moins de 12 ans, et beaucoup n'ont pas plus de quatre ans - sont forcés de mendier dans les rues du Sénégal pendant de longues heures, sept jours par semaine, par des professeurs appelés marabouts dont plusieurs les maltraitent brutalement. Human Rights Watch a documenté des cas généralisés de sévices corporels, notamment des raclées sévères et plusieurs cas où les enfants ont été enchaînés, attachés et forcés de rester dans des positions pénibles parce qu'ils n'avaient pas réussi à ramener le quota quotidien de leur mendicité, ou pour avoir tenté de s'enfuir. De plus, Human Rights Watch a constaté que cette pratique était nettement en hausse, doublant dans certaines zones urbaines au cours de la dernière décennie.

Nombre de marabouts, qui servent de tuteurs de facto aux talibés se trouvant dans leurs écoles, appelées daaras, remplissent consciencieusement la tradition importante de fournir aux jeunes garçons une éducation religieuse et morale. Mais dans bien d'autres daaras en internat, en particulier dans les zones urbaines, des marabouts se servent de l'éducation comme couverture pour l'exploitation économique des enfants à leur charge. Ces enfants passent souvent quatre fois plus de temps à mendier qu'à des études coraniques, et des érudits islamiques au Sénégal ont mentionné des garçons quittant ces daaras au bout de cinq années ou plus d'exploitation sans avoir mémorisé le Coran.

Les montants substantiels d'argent, de riz et de sucre ramenés collectivement par les talibés mendiants ne sont pas utilisés pour nourrir, vêtir, abriter ou de quelqu'autre façon subvenir aux besoins des enfants de ces écoles. Il est courant que les enfants dorment à 30 dans une petite pièce, dans des bâtiments abandonnés ou dont la construction est inachevée, et qui offrent peu de protection contre la pluie, la chaleur ou le froid, permettant aux maladies de se répandre rapidement. Nombre d'enfants souffrent de malnutrition sévère cependant que les longues heures passées dans la rue les exposent au danger d'être blessés dans des accidents de la circulation, ou de subir des sévices corporels et sexuels. Dans ces daaras, les conditions subies par les garçons s'apparentent à une forme moderne d'esclavage, a déclaré Human Rights Watch.

Le gouvernement sénégalais a d'abord tenté de régler le problème en rendant les familles et les marabouts conscients des dangers de la mendicité forcée, ainsi qu'en soutenant les daaras « modernes » dans lesquelles les garçons ne mendient pas et reçoivent une éducation plus globale. Toutefois, étant donné l'augmentation du nombre de garçons soumis à cette pratique abusive, les diplomates et les bailleurs de fonds ont accentué les pressions sur le gouvernement sénégalais pour qu'il s'attaque au problème à sa racine.

Le 24 août 2010, le Premier ministre Souleymane Ndéné Ndiaye a émis un décret demandant aux autorités de procéder à des rafles de toutes les catégories de mendiants, y compris les talibés, indiquant que le gouvernement était « sous la menace de ses partenaires [bailleurs de fonds] ». Malheureusement, le gouvernement ne semble pas s'être suffisamment préparé à héberger et rapatrier le grand nombre d'enfants retirés des daaras où ils étaient maltraités, a déploré Human Rights Watch. Les autorités de l'État ont tout simplement libéré certains des garçons, les laissant vulnérables au retour vers des professeurs auteurs de maltraitance ou à se retrouver à vivre dans la rue.

« La répression devrait rendre la vie difficile à ceux qui maltraitent les enfants, non aux victimes elles-mêmes », a déclaré Corinne Dufka.

Les récentes arrestations de marabouts auteurs de maltraitance, ainsi que les poursuites judiciaires à leur encontre, sont un signe encourageant des efforts de prévention de la police et du système judiciaire pour lutter contre ce problème, s'est félicité Human Rights Watch. Les autorités sénégalaises qui ont mené l'enquête sur les sept hommes condamnés ont confié à Human Rights Watch que les plus de 20 enfants mendiants qu'ils ont interrogés avaient été astreints à mendier durant de longues heures dans les rues de Dakar, afin de ramener chacun un quota quotidien allant de 200 à 1 000 francs CFA (0,30 à 1,50 euros) à leurs professeurs. Ces informations ont conduit aux arrestations et aux condamnations des sept hommes.

Certains des garçons ont été placés au Centre Ginddi - un abri géré par l'État qui fournit de la nourriture, des soins médicaux et un soutien psychologique pendant que les autorités s'emploient à réunir les garçons avec leurs familles. Cependant, les autorités judiciaires et de police interrogées par Human Rights Watch n'ont pas pu préciser le lieu où se trouvaient plus de 100 autres garçons qui vivaient dans ces sept daaras, tandis qu'un autre représentant du gouvernement a indiqué que la plupart d'entre eux sont restés dans leurs daaras sous la surveillance d'un adjoint.

Ces deux réponses soulèvent des préoccupations quant au bien-être des garçons, a remarqué Human Rights Watch. Si la protection des enfants relève avant tout du gouvernement, les autorités devraient travailler en étroite collaboration avec les dirigeants islamiques, la société civile et les bailleurs de fonds pour veiller à ce que les garçons soient bien logés et soignés jusqu'à ce qu'ils puissent être rendus à leurs familles, a poursuivi Human Rights Watch.

Bien qu'il y ait eu une baisse notable de la mendicité forcée à Dakar depuis la répression et les arrestations ultérieures, de sérieuses inquiétudes demeurent quant à la protection de milliers de garçons qui sont encore dans la rue ou dans des daaras où ils sont maltraités. De nombreux marabouts interviewés par des journalistes ont affirmé qu'ils avaient l'intention de continuer à contraindre à la mendicité les garçons confiés à leurs soins. Plusieurs travailleurs humanitaires ont exprimé leur inquiétude à Human Rights Watch que par suite de la répression, davantage d'enfants soient contraints de mendier la nuit - quand il y a moins de policiers en patrouille - ce qui augmente la vulnérabilité des enfants.

Sans un engagement durable et une politique préventive du gouvernement, la mendicité forcée des enfants est susceptible de revenir rapidement à son omniprésence d'avant la répression, a insisté Human Rights Watch. En plus d'engager des poursuites contre les marabouts auteurs de maltraitance, a ajouté Human Rights Watch, le gouvernement devrait finaliser ses efforts visant à réglementer ces écoles, en veillant à ce qu'elles soient conformes aux normes minimales qui garantissent les droits des enfants à l'éducation, à la santé, ainsi qu'au développement physique et mental. Le gouvernement devrait aussi étendre les moyens et le mandat des inspecteurs d'État dans les daaras, afin d'améliorer la surveillance et de sanctionner ou de fermer les daaras qui ne répondent pas aux normes des meilleurs intérêts de l'enfant.

« Le gouvernement sénégalais devrait faire usage de ce qui pourrait être une boite à outils efficace : les poursuites contre les trafiquants et les professeurs auteurs de maltraitance, la règlementation de toutes les écoles, ainsi que la protection et le rapatriement surveillé des victimes de la mendicité forcée », a conclu Corinne Dufka. « Le Sénégal ne devrait pas compromettre davantage la sécurité des enfants par des rafles de mendiants des rues insuffisamment coordonnées et potentiellement dangereuses. »