Dans un centre de guérison traditionnel pour personnes avec des troubles mentaux (réels ou perçus) au Ghana, Human Rights Watch a vu 16 hommes enfermés dans une pièce sombre dans une chaleur étouffante, enchaînés au pied. Certains semblaient désespérés, s'exclamant : « Nous souffrons ici. Ils abusent de nos droits. Aidez-nous, s'il vous plaît ! »

© Shantha Rau Barriga/Human Rights Watch 2019

(Accra, le 27 novembre 2019) – Les centres de soins confessionnels et traditionnels au Ghana continuent de mettre en chaînes dans des conditions inhumaines les personnes atteintes ou présumées atteintes de troubles mentaux – de handicaps psychosociaux – en dépit d’une interdiction de tels traitements datant de 2017, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui.

« Les personnes atteintes de handicaps psychosociaux sont toujours enchaînées comme des animaux », a déclaré Shantha Rau Barriga, directrice de la division Droits des personnes handicapées à Human Rights Watch. « Si le gouvernement veut que son interdiction de la mise en chaînes soit autre chose qu’une promesse non tenue, il doit faire en sorte que ces chaînes soient brisées et mettre en place au niveau local des services de santé mentale qui respectent les droits des personnes atteintes de troubles mentaux. »

Du 4 au 8 novembre 2019, Human Rights Watch s’est entretenu avec 25 personnes, dont des personnes atteintes de handicaps psychosociaux, des professionnels de la psychiatrie, des membres du personnel de camps de prière et de centres de soins traditionnels, des défenseurs des personnes atteintes de troubles mentaux, des dignitaires religieux et deux responsables gouvernementaux de haut rang.

Human Rights Watch a visité six camps de prière ou centres de soins traditionnels situés dans les régions du Grand Accra, de l’Est et du Centre du Ghana et dans deux de ces établissements, des dizaines de personnes étaient enchaînées. Dans ces deux centres, des hommes qui y étaient détenus ont interpellé la chercheuse de Human Rights Watch, la suppliant de les faire libérer. Dans un centre de soins traditionnel, Human Rights Watch a vu 16 hommes détenus dans une pièce sombre dans une chaleur étouffante, les chevilles enserrées dans de courtes chaînes, d’une cinquantaine de centimètres de long. Ils ont crié : « Nous souffrons ici. Ils violent nos droits humains. S’il vous plaît, aidez-nous. S’il vous plaît, aidez-nous. »

« La mise en chaînes de personnes atteintes de troubles mentaux doit cesser – cela doit cesser », a déclaré à Human Rights Watch la ministre adjointe ghanéenne de la Santé, Tina Mensah. De même, lors d’un entretien avec Human Rights Watch, la ministre de la Protection sociale, des genres et de l’enfance, Cynthia Morrison, a déclaré : « Je vous affirme ma détermination maintenant, je suis sûre que nous allons y mettre fin. »

Dans un autre camp de prière, des personnes atteintes ou supposées être atteintes de troubles mentaux continuent d’être confinées dans des cages qu’elles sont rarement autorisées à quitter, avons-nous constaté lors de visites régulières depuis 2011. Elles sont réduites à uriner ou à déféquer dans de petits seaux placés à l’extérieur de leurs cellules. La plupart de ces cages sont si étroites que les hommes ne peuvent même pas étendre les bras. Dans deux autres établissements, les personnes atteintes de troubles mentaux ne sont pas enchaînées, mais les chefs de ces deux camps ont expliqué qu’on les privait de nourriture pendant des périodes allant jusqu’à une semaine, sur la base d’une croyance selon laquelle le « jeûne » leur permettra de guérir en s’en remettant au culte et à la prière.

Le président de l’Autorité ghanéenne de santé mentale, Akwasi Osei, a annoncé en 2017, à l’occasion de la Journée mondiale de la santé mentale, que le gouvernement ferait appliquer la disposition de la Loi de 2012 sur la santé mentale selon laquelle les personnes atteintes de troubles psychosociaux « ne doivent pas être soumises à la torture, à des actes cruels, à des travaux forcés ou à aucun autre traitement inhumain », y compris la mise en chaînes. Dans une vidéo avec Human Rights Watch, il a affirmé qu’il était « illégal d’enchaîner qui que ce soit. »

Human Rights Watch a constaté, sur la base de ses recherches effectuées depuis 2011, que des personnes atteintes – ou présumées atteintes - de troubles mentaux sont souvent amenées par leurs familles à des guérisseurs religieux ou traditionnels, à cause de croyances largement répandues selon lesquelles ce genre de handicap est causé par une malédiction ou par de mauvais esprits, et parce que leurs communautés n’ont à leur disposition que des services de santé mentale limités, voire inexistants. Dans certains cas, le membre de la famille a parfois eu recours à des drogues comme la marijuana; dans d’autres, il était marginalisé par la communauté en raison d’un comportement perçu comme déviant.

« Nous devons parler aux familles et nous assurer qu’elles sont prêtes à les récupérer, parce que si leur famille refuse de les recevoir, où vont-ils aller? » a déclaré Cynthia Morrison au sujet des familles des individus qui ont été placés dans des centres de guérison spirituels ou traditionnels.

Human Rights Watch a confirmé que les pensionnaires n’étaient pas enchaînés au camp de prière de Nyankumasi, où des responsables de l’Autorité ghanéenne de santé mentale avaient scié les chaînes des 16 résidents en 2017. Désormais, toutes les personnes traversant une crise de santé mentale qui viennent au camp sont orientés vers l’hôpital psychiatrique proche. Le directeur d’un autre centre de soins, le camp de prière Doctor Jesus, a affirmé à Human Rights Watch que son personnel n’enchaînait plus personne car il est conscient de l’interdiction de cette pratique.

La ministre adjointe Mensah a déclaré : « Vous pouvez constater qu’il y a eu des améliorations depuis votre dernière visite. Cela veut dire que les personnels concernés relèvent le défi et améliorent certaines conditions. Mais nous devons faire davantage encore. Nous devons sensibiliser les personnels, les éduquer au sujet des droits de chaque individu. Ils ne peuvent pas continuer à enchaîner les gens comme cela. »

En février 2019, l’Organisation mondiale de la santé a lancé, avec l’appui de l’agence de développement du Royaume-Uni, son initiative Quality Rights au Ghana, un programme d’éducation en ligne visant à assurer la formation d’au moins 5 000 personnes aux moyens d'améliorer la qualité des services de santé mentale et d’assurer le respect des droits humains, notamment en obtenant le consentement informé de la personne concernée.

Sur la base d’entretiens réalisés début novembre avec sept professionnels et activistes de la santé mentale, dont la plupart avaient suivi cette formation jusqu’au bout, Human Rights Watch estime qu’un changement notable est intervenu dans les attitudes et les pratiques du personnel de l’hôpital psychiatrique d’Accra et parmi les professionnels de la santé mentale qui administrent des traitements médicaux à des personnes placées dans certains camps de prière.

Un infirmier qui travaille à l’hôpital régional de Tetteh Quarshie a déclaré : « Les soins de santé mentale ne se limitent pas à la prise de médicaments. ‘Prenez votre pilule. Prenez votre pilule.’ Ce n’est pas bon d’essayer de forcer le patient à prendre des médicaments. Il y a autre chose que cela. »

Un infirmier employé à l’hôpital psychiatrique d’Accra a déclaré : « Il faut essayer de parler avec le patient, de découvrir comment vous pouvez l’aider – ou ce que le patient pense que l’on peut faire pour l’aider à sortir d’une humeur agressive. C’est faisable sans recourir à l’isolement. »

Un certain nombre d’efforts dirigés par des organisations non gouvernementales locales, en particulier par des associations de personnes atteintes de troubles psychosociaux, sont également en cours. Par exemple, MindFreedom Ghana s’est allié au Centre de plaidoyer ghanéen pour les droits humains afin d’assurer une formation aux questions relatives aux droits humains destinée aux infirmiers psychiatriques et aux guérisseurs traditionnels. Une autre organisation, Basic Needs Ghana, facilite la constitution de groupes de soutien entre patients. La Société ghanéenne pour la santé mentale s’efforce, en coopération avec Time to Change au Royaume-Uni, de lutter contre l’ostracisme et de défier les stéréotypes en mettant en lumière les expériences de personnes atteintes de troubles de santé mentale qui ont un emploi, une famille et font partie intégrante de leur communauté, en particulier par l’intermédiaire des réseaux sociaux.

En dépit de ces progrès, le gouvernement du Ghana devrait prendre des mesures supplémentaires pour mettre fin à la pratique de la mise en chaînes, en créant les Comités de contrôle prévus par la Loi sur la santé mentale pour inspecter les camps de prière et les centres de guérison traditionnels et faire respecter l’interdiction, et en investissant dans les services de santé mentale communautaires respectueux des droits humains. Le gouvernement devrait également faire en sorte que les personnes atteintes de handicaps psychosociaux reçoivent un soutien adéquat pour se loger, pour vivre de manière indépendante et pour suivre des formations professionnelles.

Le gouvernement devrait mettre en application les engagements qu’il a pris de sensibiliser le public et de lutter contre l’ostracisme qui accompagne les troubles mentaux, a déclaré Human Rights Watch. Enfin, le gouvernement devrait mettre en place la taxe envisagée dans la Loi de 2012 sur la santé mentale afin de financer les services de santé mentale de façon prioritaire.

« Il est encourageant de constater que l’interdiction de la mise en chaînes a eu l’effet recherché dans certains camps », a affirmé Shantha Rau Barriga. « Mais de nombreuses personnes atteintes de troubles mentaux réels ou supposés sont toujours enchaînées ou enfermées. Comme l’a dit la ministre : ‘Cela doit cesser.’ Le gouvernement doit passer de la rhétorique à la réalité. »

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