Le vendredi 5 juillet 2019 à Alger, quelques jours avant l’échéance du mandat du président algérien par intérim Abdelkader Bensalah, des milliers de personnes ont participé à la 20ème manifestation hebdomadaire consécutive tenue dans la capitale, face à une importante présence policière. 

 

© 2019 AFP / Getty Images

Les autorités algériennes ont emprisonné des dizaines de personnes au cours des six mois qui ont suivi le début de la vague de manifestations ayant forcé le président Abdelaziz Bouteflika à la démission, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui.

Les autorités ont arrêté des gens qui ne faisaient que brandir un drapeau ou une pancarte. Elles ont emprisonné un vétéran de la guerre d’indépendance parce qu’il avait critiqué l’armée, annulé des réunions de partis politiques et d’associations, et bloqué un site d’informations de premier plan. Tandis que les grandes manifestations de rue se poursuivent tous les vendredis, les forces de police se déploient massivement dans les rues et sur les places du centre d’Alger, ainsi qu’à des points de contrôle, ce qui limite le nombre de personnes qui parviennent à rejoindre les marches, et permet de contrôler étroitement ceux qui arrivent à s’y rendre.

« Au début du mouvement de protestation, les autorités algériennes toléraient des manifestations gigantesques, dans lesquelles des millions de personnes réclamaient des réformes politiques », a déclaré Lama Fakih, directrice adjointe de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord à Human Rights Watch. « Mais désormais les autorités resserrent leur étau, emprisonnant des manifestants pour le simple port d’un drapeau et décourageant beaucoup de gens de manifester. »

Au lendemain de la démission du président Bouteflika, le 2 avril 2019, le président du Sénat Abdelkader Bensalah l’a remplacé en attendant de nouvelles élections, conformément à la Constitution. Les autorités ont fixé la nouvelle élection présidentielle au 4 juillet, avant de la reporter sine die sous la pression des manifestants, qui réclamaient une transition démocratique avant la présidentielle. On entend souvent lors des manifestations des slogans réclamant, entre autres, la démission de Bensalah et du Premier ministre Noureddine Bedoui.

Depuis la démission de Bouteflika, Ahmed Gaïd Salah, 79 ans, que l’ancien chef de l’État avait nommé chef d’état-major de l’armée et vice-ministre de la Défense, est considéré comme le nouvel homme fort de l’Algérie. Le 26 août, Gaïd Salah a rejeté la transition que réclamaient les manifestants, exhortant les autorités à organiser un scrutin présidentiel « dès que possible ».

Depuis avril, Gaïd Salah a mis en garde contre certaines « parties étrangères » qui chercheraient à « déstabiliser l’Algérie ». Le 19 juin, lors d’un discours public, il a accusé « une petite minorité de gens qui brandissent dautres drapeaux [que le drapeau algérien] » d’« infiltrer les manifestations ».

À partir du 21 juin, les forces de sécurité ont lancé des vagues d’arrestations dans tout le pays, ciblant des manifestants munis de drapeaux amazighs, symboles d’une importante communauté ethnique, les Amazighs ou Berbères. Une quarantaine de manifestants demeurent aujourd’hui en détention, la plupart à Alger. Tous sont inculpés d’« atteinte à lintégrité du territoire national », passible de jusqu’à dix ans de prison en vertu de l’article 79 du code pénal.

Brandir le drapeau d’une communauté ethnique est un acte d’expression pacifique protégé par le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, que l’Algérie a ratifié en 1989, et par la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples. L’Algérie devrait libérer toute personne arrêtée parce qu’elle brandissait un drapeau, a déclaré Human Rights Watch.

Le 9 juillet, un tribunal de première instance à proximité d’Alger a condamné à un an de prison Mouaffak Serdouk, 40 ans, supporteur de l’équipe d’Algérie de football, pour avoir « exposé au regard du public des tracts, bulletins ou papillons de nature à nuire à lintérêt national ». Il avait été expulsé d’Égypte deux semaines auparavant suite à son arrestation, muni d’une pancarte appelant au changement politique en Algérie, à proximité d’un stade du Caire où l’équipe algérienne jouait un match de football. Emprisonné à Alger, il a fait appel de sa condamnation.

Le 30 juin, la police a arrêté Lakhdar Bouregaa, 87 ans, un vétéran connu de la guerre d’indépendance algérienne, à son domicile d’Alger, quatre jours après qu’il avait déclaré lors d’une réunion publique, par la suite diffusée sur YouTube, que l’armée algérienne était composée de « milices ».

Un procureur a renvoyé son dossier devant un juge d’instruction, qui a ouvert une enquête pour « atteinte au moral de larmée », ce qui est passible de jusqu’à dix ans d’emprisonnement.

Bouregaa, un des rares commandants de la guerre d’indépendance toujours en vie, a soutenu les manifestations de rue depuis leur débuts, en février. Il a pris part à plusieurs marches et a durement critiqué les dirigeants par intérim du pays.

Le 27 août, les autorités locales ont interdit une série de réunions programmées près de la ville de Béjaïa par le Rassemblement action jeunesse (RAJ), un groupe actif dès dans les manifestations depuis leurs débuts. Les autorités n’ont pas justifié leur décision, a déclaré le président du RAJ, Abdelouhab Fersaoui, à l’Agence France-Presse (AFP).

Le 5 septembre, les autorités locales ont arrêté plus de vingt activistes défendant la démocratie et les droits humains qui prévoyaient un rassemblement du RAJ sur une place publique de Béjaïa. Ils ont été libérés 3 heures plus tard, ce qui a empêché de facto la réunion de se tenir.

Le 27 août, sans explication, les autorités ont ordonné à trois partis d’opposition d’annuler une réunion commune prévue à Alger pour le lendemain. Ces partis – le Front des forces socialistes, le Rassemblement pour la culture et la démocratie et le Parti des travailleurs – sont membres des Forces de l’alternative démocratique, une alliance politique créée pour étayer l’appel des manifestants à une transition démocratique. Cette alliance devait être inaugurée à l’occasion de cette réunion.

Despuis le 12 juin, Tout Sur l’Algérie (TSA), un des principaux sites d’informations du pays, est la plupart du temps inaccessible à l’intérieur du pays, sauf pour ceux qui se connectent depuis le réseau VPN en utilisant une adresse IP étrangère. Hamid Guemache, directeur de TSA, a déclaré à Human Rights Watch lors d’une rencontre à Alger le 5 août : « Il sagit d'un blocage arbitraire ordonné par les autorités. Nous avons tenté de contacter le gouvernement pour obtenir des explications, mais ils ont refusé de répondre à nos questions. Ce blocage menace sérieusement notre survie en tant que site indépendant. »

TSA a largement couvert le mouvement de protestation de rue, notamment ses critiques contre l’armée en général et Gaïd Salah en particulier.

Depuis les premières manifestations de février, les forces de sécurité ont toléré de grands rassemblements dans l’espace public le vendredi, jour de la semaine où sont organisées les plus grosses manifestations. Mais les forces de sécurité contrôlent étroitement les foules qui se rassemblent les autres jours de la semaine.

Le 6 août, un mardi, Human Rights Watch a observé des centaines d’agents des forces de sécurité équipés de matériel anti-émeutes encercler une foule de manifestants au centre d’Alger, puis les pousser progressivement hors de la place de la Grande Poste, divisant la foule en groupes de plus en plus petits jusqu’à ce que la manifestation se dissolve, environ une heure après avoir débuté.

Le vendredi, les forces de sécurité installent des points de contrôle sur les diverses routes menant à la capitale, ce qui ralentit nettement les automobilistes qui veulent se rendre sur les sites des manifestations. Plusieurs personnes ont déclaré à Human Rights Watch que les forces de sécurité empêchaient la plupart des véhicules d’entrer dans la capitale pendant une bonne partie de la journée, jusqu’à ce que les manifestants se dispersent. Lors des manifestations du vendredi, les autorités suspendent également le service de métro à Alger et ferment les gares de tramway, de train et de bus près des lieux de manifestation.

Le 19 août, les autorités algériennes ont arrêté un responsable de Human Rights Watch, Ahmed Benchemsi, alors qu’il observait la marche du vendredi sur l’avenue Didouche-Mourad, au centre d’Alger. Les autorités l’ont détenu pendant dix heures et ont saisi ses passeports, les confisquant pendant dix jours sans l’informer d’aucune accusation contre lui, avant de finir par l’expulser. D’après Reporters sans frontières, plusieurs journalistes étrangers ont été expulsés depuis avril, dont le directeur du bureau de l’AFP à Alger et des correspondants de Reuters et de TRT, une chaine de télévision publique turque.

« Tandis que les autorités violent les droits et intensifient la répression, les manifestants se préparent à des marches plus grosses encore en septembre », a déclaré Lama Fakih. « Les autorités doivent faire marche arrière et octroyer au peuple algérien les libertés dexpression et de réunion auxquelles il a droit. »

Informations complémentaires

En prison pour avoir brandi un drapeau

Une quarantaine de manifestants sont toujours emprisonnés après avoir été arrêtés par les forces de sécurité à Alger, Annaba, Chlef et dans d’autres villes d’Algérie, les 21 et 28 juin pour la plupart, parce qu’ils brandissaient des drapeaux amazighs. Parmi eux, plus de 30 sont détenus à Alger, d’après les estimations d’Abderrahmane Salah, un avocat qui représente de nombreux manifestants, également secrétaire général du Réseau des avocats pour la défense des droits de l’homme, un groupe non gouvernemental algérien.

Les juges d’instruction les ont inculpés d’« atteinte à lintégrité du territoire national », un délit passible d’un à dix ans d’emprisonnement en vertu de l’article 79 du code pénal.

Conformément au code de procédure pénale, les enquêtes des juges d’instruction peuvent durer jusqu’à quatre mois, renouvelables deux fois, après quoi les suspects doivent être soit libérés, soit présentés au tribunal.

Le 19 juin, Ahmed Gaïd Salah, le chef d’état-major de l’armée, a déclaré lors d’un discours dans la ville de Béchar, dans le sud-ouest du pays : « LAlgérie na qu’un seul drapeau [...], un seul emblème qui représente sa souveraineté, son indépendance et son intégrité territoriale [...]. Il a été procédé à des instructions et des ordres aux forces de sécurité pour lapplication ferme et précise des lois en vigueur et [pour] contrer tous ceux qui tenteraient à nouveau de toucher aux sentiments des Algériens sur cette question sensible. »

Gaïd Salah n’a pas précisé à quelles « lois en vigueur » il faisait allusion. Quelques jours après le discours, les forces de police ont commencé à arrêter, à travers tout le pays, des gens brandissant le drapeau amazigh.

Depuis le début des années 1980, brandir le drapeau berbère est devenu courant en Algérie, de même que l’activisme pro-amazigh en général. Certains activistes se concentrent sur la promotion de la culture amazigh, d’autres réclament une plus grande autonomie politique pour la Kabylie, une région principalement Amazighe, tandis que d’autres encore militent pour son indépendance. Même si les appels à l’autonomie ou à l’indépendance de la Kabylie restent controversés, les autorités algériennes n’ont pas criminalisé l’usage du drapeau berbère ces dernières années.

Le 8 août, une juge de la ville d’Annaba, dans l’est du pays, a acquitté un manifestant, Nadir Fertissi, de l’accusation d’« atteinte à lintégrité du territoire national », et ordonné à la police de lui restituer deux drapeaux berbères qu’ils lui avaient confisqué lors de son arrestation le 5 juillet. Fertissi avait passé un mois en détention provisoire.

Emprisonné pour une pancarte

Le 23 juin, la police égyptienne a arrêté Mouaffak Serdouk, 40 ans, un supporteur algérien de l’équipe d’Algérie de football, devant un stade du Caire où le pays jouait pour la Coupe d’Afrique des nations. Serdouk portait une pancarte où on pouvait lire : « Il ny a de Dieu que Dieu ; Yetnehaw Ga! ». La seconde partie du slogan, qui signifie « Qu’ils partent tous ! » en dialecte algérien, est un marqueur du mouvement de protestation actuel en Algérie et fait allusion aux hauts responsables qui secondaient l’ex-président Bouteflika, et qui sont réputés conserver l’essentiel du pouvoir aujourd’hui.

Les autorités égyptiennes ont détenu Serdouk pendant deux jours, avant de l’expulser de force le 25 juin. La police algérienne l’a arrêté à son atterrissage à Alger et l’a déféré au procureur de Dar El Bayda, le district où est situé l’aéroport.

Le 9 juillet, un tribunal a condamné Serdouk à un an de prison pour avoir « exposé au regard du public des tracts, bulletins ou papillons de nature à nuire à lintérêt national », en vertu de l’article 96 du code pénal. Il a fait appel mais la date du procès n’a pas encore été fixée.

La condamnation de Serdouk est une violation de son droit à la libre expression. De plus, l’article en vertu duquel il a été condamné viole une exigence fondamentale du droit relatif aux droits humains : les lois pénales doivent définir les délits avec suffisamment de précision pour que les gens puissent raisonnablement estimer à quel moment ils violent ces lois.

Un vétéran emprisonné pour des commentaires pacifiques

Depuis son arrestation le 30 juin à Alger, Lakhdar Bouregaa, un célèbre vétéran de la guerre d’indépendance, demeure détenu, poursuivi pour « entreprise de démoralisation de larmée, en temps de paix, ayant pour objet de nuire à la défense nationale », ce qui est passible selon l’article 75 du code pénal d’une peine de prison de cinq à dix ans.

Le 26 juin, lors d’une réunion organisée par une coalition de partis politiques à Alger, Bouregaa avait déclaré que l’armée algérienne était composée de « milices » créées pour servir « le régime de 1962 », et n’était pas « héritière de lArmée de libération nationale ». Son commentaire est à replacer dans le contexte de litiges très anciens autour de l’héritage des différentes factions composant l’armée rebelle ayant arraché à la France l’indépendance de l’Algérie en 1962.

Les poursuites pénales se fondent pour l’essentiel sur ce commentaire, a expliqué à Human Rights Watch un des avocats de Bouregaa, Abderrahmane Salah. Le 4 juillet, la chambre d’accusation du tribunal d’Alger a refusé de libérer Bouregaa sous caution. Il demeure en prison en attendant que le juge d’instruction termine son enquête — ce qui peut prendre jusqu’à une année, période au-delà de laquelle le tribunal a l’obligation de le juger ou de le libérer.

Bouregaa est un des derniers commandants en vie de l’Armée de libération nationale et un des fondateurs du Front des forces socialistes, un parti politique d’opposition. Dans les années 1970, il a été prisonnier politique sous la présidence de Houari Boumediene. À travers ses fréquentes apparitions dans les médias, Bouregaa est une personnalité bien connue des Algériens, dont certains l’appellent  « oncle Lakhdar ». Le 2 août, puis le 6 août, un chercheur de Human Rights Watch a entendu des foules de manifestants à Alger scander « Libérez Bouregaa ! » Des slogans similaires ont été scandés lors de manifestations de rue à Alger le 30 août.

Un important site d'informations bloqué et pris pour cible

Le 12 juin, Tout Sur l’Algérie (TSA), un site d’informations de premier plan en Algérie, a annoncé que ses adresses IP avaient été bloquées. Depuis, l’équipe du site a procédé à plusieurs analyses techniques et observé que, même si le site web était inaccessible depuis l’Algérie, sauf pour des périodes courtes et aléatoires, il était accessible sans interruption pour les utilisateurs situés en dehors de l’Algérie, et pour ceux qui utilisent une adresse VPN leur permettant de se connecter au réseau Internet national depuis une adresse IP étrangère.

Leur communiqué annonçant le blocage dénonçait un « acte de censure contre un média indépendant », ajoutant que « les anciennes pratiques des autorités n[avaient] pas cessé ».

TSA, un des rares sites web à critiquer ouvertement Bouteflika du temps de sa présidence, ainsi que ses proches, avait déjà connu des problèmes similaires en 2017. Cette année-là, le 5 octobre, sa direction avait observé que le site était inaccessible depuis Algérie Telecom et Mobilis, deux réseaux propriétés de l’État, mais restait accessible depuis les réseaux privés. Vingt jours plus tard, Ahmed Ouyahia, alors Premier ministre, avait répondu à une question sur le blocage partiel du site d’informations en invitant « les responsables du site à contacter leur prestataire [dhébergement Internet] pour connaître lorigine de la panne ». En décembre 2017, le site était redevenu accessible depuis les deux réseaux publics.

Le directeur de TSA, Hamid Guemache, a déclaré à Human Rights Watch le 5 août que son site web ne recevait aucune publicité de l’Agence nationale d'édition et de publicité (ANEP), organisme contrôlé par l’État et qui a le  monopole sur les dépenses de publicité des sociétés publiques. L’ANEP contrôle une part considérable du marché de la publicité en Algérie, a précisé Guemache.

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Dans les médias

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