Dans des écoles au Liban, des enseignants battent parfois des enfants, malgré l’interdiction officielle de recourir à la violence physique en guise de punition dans les établissements scolaires.

© 2019 Dadu Shin pour Human Rights Watch

(Beyrouth) – Les personnels enseignants au Liban omettent souvent de respecter l’interdiction officielle de frapper les écoliers, ou de les humilier verbalement et infliger d’autres formes de souffrance au nom de la discipline.

Ce rapport de 64 pages, intitulé « “I Don’t Want My Child to Be Beaten”: Corporal Punishment in Lebanon’s Schools » (« “Je ne veux pas que l’on batte mon enfant”:  Châtiments corporels dans les écoles du Liban »), documente le fait que les enfants subissent des châtiments corporels à l’école parce que les auteurs de ces sévices ne sont pas amenés à rendre des comptes. Human Rights Watch a affirmé que le Liban devrait faire respecter l’interdiction des châtiments corporels qui existe depuis longtemps, et a proposé des moyens par lesquels le ministère de l’Éducation pourrait, avec l’aide des bailleurs de fonds internationaux, mettre fin à ces abus.

Illustration de la couverture d’un rapport de Human Rights Watch sur les violences physiques, mais aussi verbales sous forme d’insultes ou d’humiliation, infligées par des enseignants dans des écoles au Liban.

© 2019 Dadu Shin pour Human Rights Watch

« Les châtiments corporels sont interdits depuis plusieurs décennies dans les écoles du Liban mais encore aujourd’hui, des enfants doivent choisir entre subir des abus et se passer d’une éducation », a déclaré Bill Van Esveld, chercheur senior sur les Droits de l’enfant à Human Rights Watch. « Des adultes battent des enfants dans les écoles libanaises et il est urgent que cela cesse. »

Le rapport, fondé sur 51 cas documentés d’enfants ayant subi des violences, dans des écoles publiques et privées réparties dans tout le Liban, fait apparaître que parmi les châtiments les plus communs figurent des humiliations, des insultes, ainsi que des gifles ou d’autres coups assénés avec la main. Certains enfants ont fait état d’abus plus graves, dont des bastonnades à l’aide de règles, de tuyaux de caoutchouc et de câbles électriques, et même de cas dans lesquels la prétendue « leçon de discipline » avait dégénéré en grave agression et fortes douleurs.

En mai 2018, le Ministère libanais de l'Éducation a mis en place une politique de protection des enfants à l'école. Cette mesure est importante en raison de cas comme celui de « Noor », une écolière dont le professeur lui avait violemment tiré les cheveux sans la moindre répercussion pour lui.

© 2019 Dadu Shin pour Human Rights Watch

Un enseignant a frappé un garçon au visage avec un livre, lui cassant deux dents, pour avoir demandé à aller aux toilettes. Un autre garçon a affirmé que son professeur lui avait fouetté la main avec un câble électrique, lui causant une estafilade profonde qui « a saigné pendant quelques jours ». Un professeur a infligé à une fille « une correction si sévère » que son visage était enflé et « rouge comme une tomate » quand elle est rentrée chez elle plusieurs heures plus tard, a affirmé son père. Dans aucun des cas documentés dans le rapport, le personnel scolaire n’a informé les parents des enfants de ce qu’il s’était passé.

Le ministère de l’Éducation a interdit les châtiments corporels dans les années 1970, et depuis 2014 le code pénal libanais ne contient plus aucune justification du crime d’agression d’élèves par le personnel enseignant. Cependant, les parents qui se sont plaints ont affirmé qu’en général ils avaient essuyé des rebuffades de la part des responsables de l’école, et dans certains cas les enseignants, voire même le directeur de l’école, avaient de nouveau frappé l’enfant en signe de représailles. Dans certains cas, des parents se sont plaints auprès de la police, sans résultat. Le ministère de l’Éducation n’a transmis aucun des cas documentés dans le rapport à la justice en vue d’une enquête pénale.

Les châtiments corporels peuvent causer à la fois de la douleur à court terme et des souffrances durables. Dans un article publié en 2018, quatre pédiatres libanais ont indiqué avoir constaté qu’une discipline violente peut prédisposer les enfants à « l’agressivité, à la délinquance et à la violence conjugale dans leur vie d’adulte », ainsi qu’à un comportement asocial, à des troubles dus à l’anxiété et à des problèmes comme la dépression et les tendances suicidaires. En revanche, « aucune étude n’a démontré que les châtiments corporels avaient un effet positif à long terme. »

« Fadi », un jeune garçon libanais atteint de leucémie, était souvent puni à l'école alors que ses difficultés étaient liées aux effets secondaires de son traitement. Sa mère s’est plainte auprès du directeur de l'école, mais en vain.

© 2019 Dadu Shin pour Human Rights Watch

Au lieu d’aider un garçon souffrant des effets secondaires d’un traitement anticancéreux qui avait des difficultés dans ses études, un enseignant l’a insulté, lui a tiré les cheveux et lui a ordonné de quitter la salle de classe.

« Charbel », un jeune garçon libanais, a raconté à sa mère en revenant de son école que son enseignante l’avait frappé si fort que le coup lui avait fracturé le nez. C'est l'un des cas cités dans un rapport de Human Rights Watch,

© 2019 Dadu Shin pour Human Rights Watch

L’institutrice d’un autre garçon lui a fracturé le nez pour avoir demandé pourquoi elle frappait un autre élève. La mère de ce garçon, mécontente du fait que l’établissement n’avait que temporairement suspendu cette enseignante, a alors inscrit son fils dans une autre école. Elle a déclaré à Human Rights Watch qu’il avait fallu à ce dernier un mois après avoir changé d’école pour comprendre que tous les professeurs n’étaient pas comme celle qui l’avait frappé.

Les enfants réfugiés syriens sont peut-être particulièrement vulnérables aux abus alors que règne au Liban un climat politique xénophobe, a constaté Human Rights Watch. Des enfants syriens ont affirmé qu’en plus de les frapper, les membres du personnel scolaire insultaient leur nationalité et, dans plusieurs cas, leur interdisait d’aller aux toilettes. Toutes les familles d’une communauté de réfugiés syriens ont cessé d’envoyer leurs enfants à une école publique locale pendant une semaine début 2018 en raison de ce genre d’abus, jusqu’à ce que l’école promette de mettre fin aux châtiments corporels et d’autoriser les enfants à aller aux toilettes.

Le ministère de l’Éducation a averti en 2014 qu’avec l’accroissement du nombre d’élèves venant de familles de réfugiés syriens, « les pratiques existantes de châtiments corporels sont susceptibles d’inspirer un recours croissant à la violence » de la part d’enseignants dont la formation laisse à désirer, citant une étude des Nations Unies selon laquelle plus de 70 % des enfants au Liban subissaient une discipline violente à l’école. En 2018, le nombre d’enfants syriens dans les écoles publiques libanaises était presque égal à au nombre d’enfants libanais, soit près de 210 000 élèves.

Le ministère de l’Éducation a créé une ligne de téléphone spéciale et un système de référence pour les plaintes relatives aux violences dans les écoles, mais les familles ont affirmé que généralement, elles n’avaient reçu que peu, voire pas du tout, d’informations sur la manière dont leurs plaintes avaient été reçues et traitées. Une famille syrienne qui s’est plainte a affirmé que le personnel de l’école avait menacé de la signaler à la police si elle persistait. Comme la plupart des réfugiés syriens au Liban, cette famille ne se trouvait pas en situation régulière dans le pays.

En mai 2018, le ministère de l’Éducation a adopté une politique visant à protéger les enfants à l’école, qui réaffirme l’interdiction des châtiments corporels. Cette politique constitue un pas dans la bonne direction et sera mise en œuvre dans toutes les écoles d'ici 2020. Toutefois, pour mettre fin aux châtiments corporels, le ministère devrait donner la priorité à l’application de la loi, a affirmé Human Rights Watch. Des mesures spécifiques en ce sens devraient inclure l’amélioration des mécanismes de dépôt de plaintes ; la publication d’informations sur les plaintes déclarées recevables, leur résultat et les sanctions imposées aux auteurs d’abus ; une coopération avec les organisations non gouvernementales pour suivre les dossiers ; et des mesures pour faire en sorte que tous les enseignants suivent une formation effective.

Pour s’assurer que les parents et les enfants aient le sentiment qu’ils peuvent déposer des plaintes sans risques, le ministère de l’Éducation devrait communiquer publiquement son engagement à donner suite aux plaintes formulées anonymement. Le ministère devrait se donner les moyens de respecter le droit des enfants à la confidentialité tout en communiquant davantage d’informations sur les plaintes aux organisations non gouvernementales, qui transmettent souvent les plaintes à la justice et disposent de ressources et d’une expertise qui font défaut au système d’éducation nationale pour suivre les dossiers.

« Les enseignants ont besoin de recevoir une formation adéquate sur les meilleures manières d’inculquer la discipline aux enfants sans recourir à la violence, et les élèves ont besoin d’un système scolaire qui garantisse leur droit à recevoir une éducation à l’abri de la peur », a affirmé Bill Van Esveld. « Avec des réformes de bon sens, le Liban pourrait enfin faire cesser les châtiments corporels à l’école. »

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