Un garçon de 13 ans, qui a des troubles de l’apprentissage et a dû quitter l’École européenne où il était inscrit après qu’elle se soit déclarée incapable de répondre à ses besoins, rédige ses devoirs pour sa nouvelle école. 

© 2018 Lea Labaki/Human Rights Watch
(Bruxelles) – Les Écoles européennes, un réseau de 13 écoles intergouvernementales qui accueillent principalement les enfants des employés de l’Union européenne, font trop peu pour répondre aux besoins des enfants handicapés, ont déclaré Human Rights Watch et le Forum européen des personnes handicapées dans un rapport conjoint rendu public aujourd’hui.

Le rapport de 24 pages, intitulé « “Marche ou crève” : Les obstacles rencontrés par les enfants handicapés dans le système des Écoles européennes », révèle qu’en dépit de l’importance croissante accordée à la question de l’inclusion par ces établissements scolaires, les enfants handicapés continuent d’être rejetés, de subir des pressions pour changer d’école ou de ne pas bénéficier des aménagements et du soutien qui leur permettraient d’apprendre et de s’épanouir dans un environnement inclusif.

« Comment les institutions européennes peuvent-elles prétendre promouvoir l’inclusion et la diversité si les besoins des enfants de leurs propres employés ne sont pas satisfaits ? », a déclaré Lea Labaki, de la division Droits des personnes handicapées à Human Rights Watch. « Au cœur même du projet européen, le système des Écoles européennes ne fournit pas aux enfants handicapés l’éducation inclusive à laquelle ils ont droit. »

La réunion semestrielle du Conseil supérieur des Écoles européennes, qui se tiendra du 4 au 7 décembre 2018, comprendra une discussion sur un rapport interne sur l’éducation inclusive et une évaluation de la politique en matière de soutien éducatif dans ces écoles. Le Conseil supérieur devrait élaborer des mesures concrètes pour inclure les enfants handicapés dans ces établissements.

Human Rights Watch a documenté les cas de 12 enfants et d’un jeune adulte avec divers handicaps inscrits dans les quatre Écoles européennes de Bruxelles et une au Luxembourg, ou dont la demande d’inscription avait été refusée au cours des cinq dernières années. Human Rights Watch a interrogé 27 personnes, dont des enfants, des parents, des directeurs d’école, des coordinateurs du soutien, des spécialistes de l’éducation inclusive, le bureau du Médiateur européen, des fonctionnaires de la Direction générale des ressources humaines et de la sécurité de la Commission européenne et le secrétaire général adjoint des Écoles européennes.

« En dépit des améliorations apportées au fil des années, le sort des élèves handicapés reste préoccupant », a déclaré Yannis Vardakastanis, président du Forum européen des personnes handicapées. « Nous voulons que le système des Écoles européennes donne un exemple irréprochable au reste de l’Europe, en promouvant la diversité sous toutes ses formes et en assurant une éducation inclusive pour tous les élèves handicapés. »

L’UE et ses 28 États membres ont ratifié la Convention des Nations Unies relative aux droits des personnes handicapées (CDPH), qui garantit aux enfants handicapés le droit à une éducation inclusive.

Malgré les obligations des États en vertu de cette Convention, les Écoles européennes autorisent l’exclusion des enfants handicapés. Leur Politique en matière de soutien éducatif stipule que « [L]es Écoles européennes ne proposent pas un système éducatif pleinement inclusif... [L’école] a le droit de se déclarer incapable de rencontrer les besoins de l’élève. »

Neuf parents interrogés par Human Rights Watch ont déclaré s’être sentis poussés par les responsables de l’école à retirer leur enfant de l’établissement. Dans certains cas, les parents se sont sentis harcelés, les responsables de l’école les ayant convoqués à maintes reprises à des réunions pour les informer de plaintes au sujet du comportement de leur enfant ou de ses résultats scolaires.

« Louise », une fille de 15 ans qui a une dyslexie, a quitté l’École européenne après s’être battue pendant des années pour obtenir des aménagements de base pour ses difficultés d’apprentissage, tels que le droit d’utiliser un appareil pour prendre des photos du tableau. « Cette école c’était comme une fourmilière, chaque année ils filtraient les meilleurs pour ne garder que l’élite », a-t-elle déclaré. « Ceux qui sont un peu défectueux, ils font tout pour les rejeter. Ils voulaient qu’on se sente mal au point qu’on parte par nous-mêmes. »

Au titre de la Convention des Nations Unies, les enfants handicapés ont droit à des mesures de soutien individualisé et à des aménagements raisonnables à l’école, y compris à des méthodes, du matériel et des programmes pédagogiques adaptés, à la fourniture de technologies de soutien et à des formats d’examen différenciés. Selon les parents, ces aménagements n’étaient pas systématiques et dépendaient de la volonté du personnel scolaire.

En outre, les Écoles européennes ne proposent qu’un seul curriculum menant au Baccalauréat européen et qui ne peut être adapté aux divers besoins, atouts, difficultés et modes d’apprentissage d’enfants handicapés. Dans un cas, un directeur a déclaré aux parents d’un garçon ayant des troubles d’apprentissage que celui-ci pourrait passer en secondaire, mais qu’il ne pourrait jamais se mettre à niveau et que l’école se limiterait à « une sorte de garderie ».

Actuellement, quelque 27 000 élèves sont scolarisés dans 20 langues officielles de l’UE dans les 13 Écoles européennes que comptent l’Allemagne, la Belgique, l’Espagne, l’Italie, le Luxembourg et les Pays-Bas. Bien qu’il n’existe pas de données quant au nombre d’élèves handicapés, près de 4 % de la population scolaire bénéficie d’un soutien intensif qui cible les enfants qui ont des « besoins pédagogiques spécifiques ». Un nombre important de ceux-ci sont des enfants handicapés.

Les institutions européennes cofinancent l’inscription des enfants handicapés dans les écoles privées, où les frais de scolarité peuvent atteindre 50 000 euros par an. À elle seule, la Commission européenne fournit actuellement ce type de financement à quelque 70 enfants, pour un budget total supérieur à 1,5 million d’euros, ce qui représente une dépense substantielle des fonds de l’UE.

La plupart des parents interrogés ont reconnu que certains enseignants et assistants faisaient de leur mieux pour aider leur enfant et que les attitudes évoluaient de façon positive.

Pour que ces expériences positives deviennent la norme, le Conseil supérieur des Écoles européennes devrait adopter une politique en matière d’éducation inclusive, assurer la formation des enseignants et introduire de la souplesse dans le curriculum, ont déclaré Human Rights Watch et le Forum européen des personnes handicapées (FEPH). La Commission européenne, qui fournit plus de la moitié du budget des Écoles européennes, devrait quant à elle guider le processus et veiller à ce que son financement contribue à un système inclusif.

« Même si le personnel des Écoles européennes s’adapte, ce n’est pas de sa bonne volonté que devraient dépendre les besoins des enfants handicapés », a conclu Lea Labaki. « Les Écoles européennes devraient s’engager en faveur d’une éducation inclusive dans les politiques et les pratiques, et la soutenir à l’aide de ressources adéquates. »

--------------------

Dans les médias

Le Monde

Tweets