J'ai récemment rencontré "Birhan" dans un centre d'accueil pour mineurs non accompagnés du sud de la France. Birhan est un adolescent érythréen de 17 ans plein de gentillesse : il a accepté de se confier et m'a proposé de me faire du thé, ce que j'ai accepté avec gratitude. Il faisait froid ce jour-là.

Birhan n'a pas eu droit à beaucoup de gentillesse pendant son long périple jusqu'à la France. En Libye, avec d'autres migrants, il a été emprisonné pendant quatre mois par des passeurs qui l'ont battu et soumis à un régime impitoyable : un seul repas par jour, pas d'eau propre. Après avoir dû payer pour sortir, il a embarqué sur un bateau pour l'Italie, survécu à la périlleuse traversée de la Méditerranée puis gagné le camp de fortune de Calais dans l'espoir de rejoindre son frère au Royaume-Uni.

Des mineurs non accompagnés attendent d’être interrogés par des représentants du Ministère de l’Intérieur britannique au camp de migrants de Calais, le 22 octobre 2016.

© 2016 Zalmaï / /Human Rights Watch

Mais les choses ne se sont pas passées comme cela : en octobre, les autorités françaises ont démantelé le camp et fait monter Birhan dans un bus à destination d'un CAOMI (Centre d'accueil et d'orientation pour mineurs non accompagnés), un centre d'hébergement provisoire, dans le sud de la France. Il devait y rester le temps que sa demande de se rendre au Royaume-Uni soit examinée.

De nombreux adolescents et de jeunes hommes comme Birhan voyagent seuls sur les routes de l'exil. Fuyant des régimes répressifs ou des pays déchirés par la guerre comme l'Afghanistan, l'Irak, la Syrie, l'Érythrée, l'Éthiopie ou le Soudan, ils ont, comme Birhan, un objectif en tête : gagner Calais, dernière étape avant le Royaume Unis où se trouvent famille ou amis. Après la fermeture du camp, les autorités ont enregistré plus de 1 900 enfants migrants, qui ont été répartis dans 85 CAOMI à travers toute la France. Des fonctionnaires britanniques sont venus les interroger pour déterminer leur admissibilité en vertu des règles européennes sur le regroupement familial et d'une disposition humanitaire de la loi britannique de 2016 sur l'immigration, "l'amendement Dubs", qui concerne les mineurs non accompagnés. Ils ont également évalué leur âge et découvert que certains étaient en fait de jeunes adultes.

Mi-décembre, ce processus était en grande partie terminé : le Royaume-Uni admettrait environ 550 enfants migrants au titre du regroupement familial et 200 autres en vertu de l'amendement Dubs. Les adultes, eux, ont été exclus du processus.

J'ai rencontré Birhan le lendemain du rejet de sa demande par le Royaume-Uni -qui avait décrété que son frère de 24 ans était trop jeune pour s'occuper de lui. Birhan était à la fois abasourdi, triste et en colère. "Il a son propre domicile à Londres, un emploi et la nationalité [britannique]", m'a-t-il expliqué.

Depuis le 8 février, la situation des enfants migrants s'est encore dégradée. Le ministre britannique de l'immigration, Robert Goodwill, a annoncé que le Royaume-Uni mettait fin aux transferts en vertu de l'amendement Dubs -contredisant les déclarations du gouvernement qui, lors du débat parlementaire sur cette disposition humanitaire, avait dit qu'il accepterait entre 1 000 et 3 000 enfants. Ce revirement ternit sérieusement l'histoire du Royaume-Uni, terre d'asile pour des milliers d'enfants réfugiés pendant la Seconde Guerre mondiale. Le pays devrait au contraire réaffirmer son engagement en faveur de l'amendement Dubs et veiller à ce qu'une application trop étroite des critères ne conduise pas à des décisions injustes ou arbitraires.

De l'autre côté de la Manche, les jeunes migrants dont les demandes ont été rejetées ont le sentiment que leurs rêves ont été brisés. Birhan m'a récemment envoyé ces SMS : "Salut Julyana, je vais bien... Je suis à calise [Calais]". "Je dors dans la rue". "Il n'y a pas d'abri tous les gens dorment dans endroit différent". Depuis le début de l'année en effet, nombre d'entre eux ont quitté les centres d'accueil et 300-400 mineurs non accompagnés seraient retournés à Calais et ses environs, reposant essentiellement sur la solidarité des associations locales d'aide aux réfugiés qui leur distribuent nourriture, couvertures et sacs de couchage. Malgré le froid, parfois glacial, ils dorment à la rue, mettant leur santé ou même leur vie en danger. Ils peuvent aussi être confrontés à l'hostilité de certains habitants et à des abus policiers, sans parler de ceux de la part des passeurs censés les emmener au Royaume Uni ou encore des risques d'accidents à bord des camions qui les transportent.

Le sort de ces jeunes dépend aussi de la réponse du gouvernement français, qui les a maintenus dans un flou juridique au sein de structures provisoires, les CAOMI, en marge du système d'asile et de protection de l'enfance. Les organismes mandatés pour gérer ces centres n'ont pas tous les mêmes compétences et si certains d'entre eux font un excellent travail, d'autres manquent d'expérience en matière de soutien aux enfants non accompagnés. La communication entre les jeunes migrants et les travailleurs sociaux et fonctionnaires français est souvent difficile du fait de l'absence de traducteurs qualifiés. En décembre, dans un centre d'hébergement que je visitais, une foule de jeunes migrants s'est rassemblée autour de moi pour exprimer sa colère et sa méfiance à l'égard du personnel qui dirigeait le centre.

Les CAOMI devaient officiellement fermer le 31 janvier. C'est effectivement le cas pour certains, mais d'autres ont été prolongés. Mi-février, les autorités ont finalement commencé à conduire des entretiens avec les migrants pour déterminer leur âge. Les moins de 18 ans sont réorientés vers la protection de l'enfance, auprès de laquelle ils recevront une aide pour déposer leurs demandes d'asile. Les plus de 18 ans devraient être orientés vers les procédures d'asile habituelles destinées aux adultes. Des responsables ont déclaré à Human Rights Watch que près de la moitié des migrants interrogés dans ce cadre étaient en fait des adultes.

Il relève de la responsabilité des autorités françaises à veiller à ce que tous les migrants – adultes et enfants – soient informés de leurs droits et des procédures d'asile en cours, y compris celle portant sur le regroupement familial prévue par le règlement de Dublin. Il est essentiel que les jeunes migrants aient accès au plus vite au soutien dont ils ont besoin, ainsi qu'à des cours de français et à l'école. Retarder ce processus rendra leur intégration plus difficile et augmentera les risques qu'ils quittent les centres.

Pour les jeunes migrants de la région de Calais, une nouvelle approche est nécessaire. Par le passé, la police française de Calais a harcelé et maltraité des migrants. Cela doit changer, à défaut de quoi la confiance ne pourra être reconstruite et les jeunes migrants éviteront tout contact avec les représentants de l'État, alors même qu'ils ont désespérément d'aide. Les autorités françaises devraient immédiatement mettre en place des mesures d'urgence de protection de l'enfance dans le nord de la France pour se rapprocher des enfants migrants et s'assurer qu'ils sont hébergés, nourris et protégés. Ces services ont aussi besoin de la coopération des policiers, ces derniers ayant de grandes chances d'être les premiers à entrer en contact avec les enfants migrants et à les identifier.

Dans un contexte électoral propice à la rhétorique populiste et xénophobe, protéger les droits des jeunes migrants peut être un combat difficile. Raison de plus pour qu'en France comme au Royaume-Uni, Birhan et tous les enfants migrants non accompagnés reçoivent le soutien dont ils ont besoin.