(Nairobi, le 24 septembre 2015) – Les autorités rwandaises arrêtent arbitrairement et détiennent illégalement dans un centre de détention non officiel des personnes parmi les plus vulnérables du pays, a déclaré Human Rights Watch dans un rapport publié aujourd’hui.

Le rapport de 55 pages, intitulé  « ‘Pourquoi ne pas appeler cet endroit une prison ?’: Détention illégale et mauvais traitements au Centre de transit de Gikondo au Rwanda », décrit les détentions prolongées et illégales dans ce centre, situé dans la capitale rwandaise Kigali, entre 2011 et 2015. La détention arbitraire à Gikondo (appelé familièrement Kwa Kabuga) de personnes telles que des vendeurs ambulants, des travailleuses du sexe, des mendiants, des sans-abri et des personnes soupçonnées de délits mineurs est le reflet d’une politique non officielle consistant à garder loin des regards du public ceux que les autorités considèrent « indésirables ». Jusqu’en 2014, de nombreux enfants des rues y étaient également détenus.

Rwanda : Arrestations arbitraires dans la rue

Les autorités devraient fermer le centre de détention non officiel de Gikondo

« La capitale du Rwanda, Kigali, est souvent louée pour sa propreté et l’ordre qui y règne, mais ses habitants les plus pauvres paient le prix de cette image positive », a souligné Daniel Bekele, directeur de la division Afrique de Human Rights Watch. « Le contraste entre les rues immaculées de Kigali et l’extrême saleté du centre de Gikondo ne pourrait être plus prononcé. »

Le rapport est basé sur des recherches approfondies menées au Rwanda, ainsi que sur des entretiens avec 57 anciens détenus, des membres des familles de détenus et d’autres sources. Human Rights Watch a constaté que de nombreux habitants pauvres de la ville sont harcelés, visés par des rafles de la police et envoyés à Gikondo sans aucun respect des règles procédurales. Ils sont détenus dans des conditions déplorables pendant des périodes allant de quelques jours à plusieurs mois, sans inculpation, en violation de la loi rwandaise, du droit international et des obligations régionales et internationales du Rwanda.

La capitale du Rwanda, Kigali, est souvent louée pour sa propreté et l’ordre qui y règne, mais ses habitants les plus pauvres paient le prix de cette image positive. Le contraste entre les rues immaculées de Kigali et l’extrême saleté du centre de Gikondo ne pourrait être plus prononcé.

Daniel Bekele

directeur de la division Afrique de Human Rights Watch.

Plusieurs milliers de personnes sont probablement passées par ce centre au cours des dix dernières années. Ce nouveau rapport fait suite à de précédentes recherches sur le centre réalisées par Human Rights Watch en 2006.

« Tout le monde ici à Kigali peut être arrêté et emmené à Kwa Kabuga », a expliqué une ancienne détenue à Human Rights Watch. « Quand on passe une journée sans être arrêté, on dit que Dieu a été bon. »

Les mauvais traitements et les passages à tabac sont monnaie courante à Gikondo. Les policiers ou d’autres détenus appelés « conseillers », agissant sur ordre ou avec l’aval de la police, battent régulièrement les détenus pour les humilier, leur extorquer de l’argent ou les punir pour des actes aussi anodins que parler trop fort ou ne pas former une file ordonnée pour se rendre aux toilettes.

Les femmes détenues avec leurs enfants en bas âge ou leurs bébés sont particulièrement vulnérables, car elles sont souvent battues lorsque leurs enfants font leurs besoins par terre. Une femme qui avait été détenue avec son jeune enfant en 2014 a confié à Human Rights Watch: « Mon enfant avait mal au ventre et elle ne pouvait pas sortir pour aller aux toilettes…  J'ai essayé d'ouvrir la porte, mais la « conseillère » a refusé. Puisque mon enfant souffrait, j'ai décidé que je préférais qu'on me batte si ça lui permettait d'aller aux toilettes. Ça m'est arrivé deux fois. On donne son enfant à une amie, puis on s'allonge. Et là, la ‘conseillère’ vous frappe. »

Les conditions de vie dans le centre de Gikondo sont pénibles. D’anciens détenus ont affirmé que jusqu’à 400 personnes pouvaient être incarcérées dans une même pièce, beaucoup étant forcées de dormir à même le sol. L’approvisionnement en nourriture et en eau est insuffisant, les installations sanitaires et les conditions d’hygiène sont mauvaises, et l’accès à un traitement médical est inadapté. Les visites des familles, amis et avocats sont pratiquement impossibles.

La corruption de la police est fréquente. En l’absence de procédures judiciaires régissant les arrestations ou la détention au centre de Gikondo, le moyen le plus simple de sortir est de payer la police. Plusieurs anciens détenus ont signalé à Human Rights Watch qu’ils avaient eu des possibilités de verser des pots-de-vin pour sortir dès leur arrestation.

Une fois libérés, beaucoup ont repris l’activité qui avait mené à leur arrestation, faute d’alternatives. Par conséquent, ils se sont souvent à nouveau retrouvés à Gikondo. Trente-trois des 57 anciens détenus interrogés avaient été incarcérés dans ce centre plus d’une fois - certains, en particulier des travailleuses du sexe, plus de cinq fois. Plusieurs avaient cessé de compter. « Je fais encore le même travail », a confié une marchande ambulante détenue en mars 2014. « Je ne peux pas arrêter de travailler parce que c'est une question de vie ou de mort… Je préfère travailler plutôt que mourir de faim. »

À plusieurs reprises, Human Rights Watch a communiqué au gouvernement rwandais ses préoccupations quant aux violations des droits humains commises au centre de Gikondo. Dans une réponse écrite datée de novembre 2014, le ministre de la Justice a affirmé qu’il ne s’agissait pas d’un centre de détention, mais d’un lieu conçu pour assurer la réhabilitation sous forme d'aide sociale d'urgence et qui servait de point de transit vers d'autres centres de réhabilitation. Il a ajouté que cela « fait partie de la philosophie générale du Rwanda favorable à la réhabilitation plutôt qu’à une incarcération inutile ». Le ministre a en outre réfuté les allégations de mauvais traitements au centre de Gikondo, et affirmé que les conditions de vie y étaient « propices ». Il a néanmoins reconnu qu’il n’existait « actuellement aucun cadre légal pour [l’] administration [du centre] ».

« Ce vide juridique a créé un environnement dans lequel les personnes démunies ne bénéficient d’aucune protection de l’État et où leurs droits élémentaires sont oubliés », a déclaré Daniel Bekele. « Le gouvernement rwandais prétend que Gikondo est un centre de réhabilitation, mais les anciens détenus avec lesquels nous nous sommes entretenus n’y ont trouvé aucune forme de réhabilitation ni aucune assistance—juste de la souffrance et de l’humiliation ».

Le gouvernement rwandais devrait procéder à la fermeture immédiate du centre de Gikondo et la police devrait cesser d’arrêter arbitrairement des personnes vulnérables et marginalisées. Le gouvernement devrait plutôt leur apporter une assistance et un soutien.

Le gouvernement devrait libérer toutes les personnes détenues au centre de Gikondo, à moins qu’elles n’encourent une inculpation légitime pour infraction pénale. Dans ce cas, les autorités devraient les faire comparaître sans délai devant une instance judiciaire aux fins d’inculpation et, si elles y sont autorisées par un tribunal, elles devraient les transférer dans un centre de détention officiel. Les autorités devraient par ailleurs ouvrir enquêter sur les cas de mauvais traitements généralisés et d’abus par la police au centre de Gikondo et veiller à ce que les responsables soient suspendus et poursuivis.

Pendant de nombreuses années, une proportion importante des personnes détenues au centre de Gikondo étaient des enfants -- en particulier des enfants des rues. Dans une décision positive prise en août 2014, la Mairie de Kigali et la Commission nationale pour les enfants ont annoncé que les enfants ne seraient plus envoyés dans ce centre. Des adultes, dont des femmes accompagnées de jeunes enfants ou de bébés, y sont toutefois encore détenus.

« Ne plus envoyer les enfants au centre de Gikondo était la bonne décision à prendre », a noté Daniel Bekele. « Maintenant, les autorités devraient également cesser d’y envoyer des adultes et mettre un terme à ces détentions illégales une fois pour toutes. »

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