Une photo de Hauwa Nkatai, 16 ans, élève de l’école gouvernementale secondaire de Chibok, dans l’État de Borno, au Nigeria. Elle est toujours en captivité, avec 219 autres élèves de cette école qui ont été enlevées par des membres de Boko Haram le 14 avril 2014.

(Londres, le 27 octobre 2014) – Les femmes et les filles enlevées par le groupe islamiste Boko Haram sont contraintes de se marier et de se convertir et sont victimes d’abus physiques et psychologiques, de travail forcé et de viol en captivité, a déclaré Human Rights Watch dans un rapport publié aujourd’hui. Ce groupe a enlevé plus de 500 femmes et filles depuis 2009 et a intensifié les enlèvements depuis mai 2013, période à laquelle le Nigeria a imposé un état d’urgence dans les zones où Boko Haram est particulièrement actif.

Le rapport de 63 pages, intitulé « “Those Terrible Weeks in Their Camp”: Boko Haram Violence against Women and Girls in Northeast Nigeria » (« “Ces semaines horribles passées dans leur camp” : Les violences de Boko Haram contre les femmes et les filles dans le nord-est du Nigeria »), s’appuie sur des entretiens avec plus de 46 témoins et victimes d’enlèvements commis par Boko Haram dans les États de Borno, Yobe et Adamawa.

Parmi ces victimes figurent des jeunes filles qui faisaient partie du groupe de 276 filles de l’école secondaire de Chibok enlevées par Boko Haram en avril 2014, et qui ont réussi à s’échapper. Leurs témoignages laissent entendre que le gouvernement nigérian n’a pas protégé de manière adéquate les femmes et les filles de nombreux abus, ne leur a pas apporté de soutien efficace ni de soins médicaux et psychologiques après leur captivité, n’a pas garanti l’accès à des écoles bénéficiant de conditions sécuritaires adaptées, ou n’a pas mené d’enquêtes et poursuivi en justice les auteurs de ces abus.

« La tragédie de Chibok et la campagne #BringBackOurGirls ont attiré une attention internationale indispensable sur la vulnérabilité terrifiante des filles dans le nord-est du Nigeria », a expliqué Daniel Bekele, directeur de la division Afrique à Human Rights Watch. « Maintenant le gouvernement nigérian et ses alliés doivent intensifier leurs efforts pour mettre un terme à ces enlèvements violents et apporter une aide médicale, psychologique et sociale aux femmes et filles qui ont réussi à s’échapper. »

Au-delà des entretiens menés avec des femmes et des filles victimes d’enlèvements, les chercheurs de Human Rights Watch ont interrogé des travailleurs sociaux, des membres d’organisations non gouvernementales nigérianes et internationales, des diplomates, des journalistes, des chefs religieux et des représentants des gouvernements fédéral et des États.

 

L’enlèvement, le 14 avril 2014, de 276 filles à Chibok, une ville rurale de l’État de Borno, est le seul incident d’enlèvements de grande ampleur commis par Boko Haram. Cependant, Boko Haram a enlevé de nombreuses autres personnes, avant et après Chibok. La facilité relative avec laquelle Boko Haram a mené les enlèvements de Chibok semble les avoir encouragés à intensifier les enlèvements ailleurs.

Le chef d’état-major des forces armées nigérianes, Alex Badeh, a annoncé le 17 octobre que le Nigeria et Boko Haram avaient convenu d’un cessez-le-feu. Un conseiller du président nigérian Goodluck Jonathan, Hassan Tukur, a indiqué qu’un accord pour la libération des filles enlevées à Chibok avait également été convenu. Cependant, le responsable du Centre national d’information, Mike Omeri, a précisé plus tard que la libération des lycéennes était toujours en cours de négociation.

Alors que Boko Haram a kidnappé certaines victimes arbitrairement, il semble que le groupe vise plus particulièrement les étudiants et les chrétiens. Le groupe menace les victimes de coups de fouet, de violences physiques ou de mort jusqu’à ce qu’elles se convertissent à l’islam, qu’elles arrêtent de se rendre à l’école et qu’elles portent le voile ou hijab. « Boko Haram » se traduit à peu près de la langue haoussa comme « L’éducation occidentale est interdite » d’un point de vue religieux.

À Konduga, dans l’État de Borno, une élève d’école secondaire âgée de 19 ans a raconté à Human Rights Watch que lorsque les insurgés armés de Boko Haram ont arrêté le véhicule dans lequel elle et cinq autres étudiantes se rendaient à l’école en janvier dernier, un des insurgés s’est écrié : « Ah ! Voici les personnes que nous cherchons. Vous êtes les filles à la tête dure qui s’entêtent à aller à l’école alors que nous avons dit “boko” est “haram”. Nous allons vous tuer ici aujourd’hui. »

Les étudiantes ont été détenues pendant deux jours dans le camp des insurgés au plus profond de la forêt de Sambisa, d’une superficie de 518 kilomètres carrés. Elles ont été relâchées après avoir prétendu être musulmanes et promis de ne jamais retourner à l’école. Les jeunes femmes ne sont pas retournées à l’école, venant gonfler le nombre déjà important d’étudiantes ayant abandonné l’école secondaire dans le nord-est du Nigeria. D’autres femmes et filles ont été enlevées à leur domicile et dans leur village, ou lorsqu’elles travaillaient dans leur ferme, allaient chercher de l’eau ou vendaient des marchandises dans la rue.

À la suite de l’enlèvement de grande ampleur à Chibok, les gouvernements fédéral et des États au Nigeria, avec le soutien d’agences internationales et de gouvernements étrangers, ont affecté des fonds pour les 57 étudiantes qui se sont échappées de Boko Haram. Cependant, ces fonds semblent ne pas avoir largement profité aux nombreuses autres victimes d’abus perpétrés par Boko Haram. Aucune des autres femmes et filles interrogées par Human Rights Watch n’avait reçu ou n’avait connaissance de soins médicaux ou psychologiques financés par le gouvernement. Beaucoup ont peur de discuter du traumatisme qu’elles ont subi.

« Les survivantes des violences de Boko Haram ne doivent pas avoir honte ni avoir peur de parler », déclare Daniel Bekele. « C’est Boko Haram qui doit avoir honte des abus qu’il a commis contre des femmes et des filles dans son interprétation extrême de textes religieux. »

Avant le milieu de l’année 2013, Boko Haram avait enlevé un petit nombre de femmes et de filles, à leur domicile ou dans la rue, dans deux villes : Maiduguri, la capitale de l’État de Borno et ancien bastion du groupe, et à Damaturu, la capitale de l’État de Yobe. Dans les cas documentés par Human Rights Watch, Boko Haram a enlevé des femmes mariées en guise de châtiment pour ne pas soutenir l’idéologie du groupe, et ont également pris des femmes et des filles non mariées pour épouses après avoir hâtivement offert une dot aux familles, qui n’ont pas osé refuser par crainte de représailles.

Après l’imposition par le gouvernement nigérian en mai 2013 d’un état d’urgence dans les États d’Adamawa, de Borno et de Yobe, Boko Haram a commencé à cibler de plus en plus de groupes vulnérables, y compris les femmes, les enfants, les étudiants et les résidents des communautés rurales. Le leader du groupe, Abubakar Shekau, a averti que ses combattants exerceraient des représailles contre les familles des membres des forces de sécurité nigérianes qui ont arrêté et détenu les femmes et les enfants d’insurgés. Le 7 mai 2013, par exemple, les insurgés ont capturé quatre femmes et huit enfants à la caserne de police de Bama, dans l’État de Borno.

Human Rights Watch estime que, depuis 2009, plus de 7 000 civils ont été tués dans les centaines d’attaques menées par Boko Haram dans le nord-est du Nigeria et dans la capitale fédérale, Abuja. Au moins 4 000 de ces personnes ont été tuées entre mai 2013 et septembre 2014. Les preuves recueillies par Human Rights Watch indiquent clairement que la situation dans les États de Borno, Yobe et Adamawa, notamment dans l’État de Borno, constitue un conflit armé auquel le droit international humanitaire, appelé également droit de la guerre, s’applique.

Human Rights Watch a précédemment documenté des abus généralisés commis par les forces de sécurité nigérianes en réponse aux attaques de Boko Haram. Depuis 2009, les forces de sécurité usent d’une force excessive, incendient des maisons, maltraitent physiquement les résidents, ont fait « disparaître » des victimes et procèdent à des exécutions sommaires de personnes suspectées de soutenir Boko Haram.

Des témoins ont indiqué à Human Rights Watch que le gouvernement nigérian aurait pu empêcher certains abus commis par Boko Haram si les forces de sécurité avaient agi sur la base des informations fournies par les résidents au sujet d’attaques récentes, voire imminentes. Les témoins ont ajouté que les forces de sécurité semblaient dépassées soit en raison d’un effectif inadapté, soit en raison de stocks de munitions insuffisants.

Les autorités nigérianes devraient de toute urgence prendre des mesures adéquates pour protéger les communautés vulnérables, y compris garantir la sécurité des écoles et le droit à l’éducation, et veiller à ce que les victimes d’enlèvements et d’autres violences aient accès à des services médicaux et psychologiques, a déclaré Human Rights Watch.

Les autorités nigérianes devraient aussi mener des enquêtes et traduire en justice, conformément aux normes internationales en matière de procès équitables, ceux qui ont commis des crimes graves pendant le conflit, y compris des membres de Boko Haram, des forces de sécurité et des groupes d’autodéfense pro-gouvernementaux.

« Les abus commis par Boko Haram et les réponses inadaptées du gouvernement laissent de nombreuses personnes en proie à la peur et à l’angoisse dans le nord du Nigeria », a déclaré Daniel Bekele. « Le gouvernement et ses alliés devraient renforcer leur protection, les services de soutien, et les poursuites judiciaires pour les abus perpétrés par les deux camps, afin de faire cesser ce cycle de terreur. »

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