Le monde commence enfin à faire attention à la tragédie qui se déroule dans la République centrafricaine, un pays enclavé de 4,6 millions de personnes au cœur de l’Afrique et un des endroits les plus pauvres de la planète. Avec des centaines de tués la semaine dernière à Bangui, la capitale, et le conflit qui prend un tournant dangereusement sectaire, la gestion de la crise en RCA va certainement se transformer en véritable test pour les défenseurs « responsabilité de protéger » (R2P).

Cette fois, l’ONU na pas été avare d’avertissements. « Nous avons une opportunité, et la responsabilité, de prévenir ce qui pourrait devenir des atrocités à grande échelle, » a averti Ban Ki-moon, le Secrétaire général de l’ONU, dans un récent rapport au Conseil de sécurité. Suite à un voyage dans le pays, John Ging, le directeur des opérations de l’ONU pour le Bureau de la coordination des affaires humanitaires, a déclaré le 13 novembre être « très préoccupé par le fait que les germes d’un génocide sont en train d’être semés ».

La R2P a été conçue pour s’attaquer à des situations explosives de ce type avant qu’il ne soit trop tard. Et pourtant, il est surprenant de constater que lors des discussions au sujet de la République d’Afrique Centrale, les partisans d’un plus grand engagement international et la plupart des décideurs politiques s’abstiennent d’invoquer la R2P. Même le gouvernement français, qui a justifié son intervention militaire en Lybie et en Cote d’Ivoire en invoquant la R2P, se garde de faire appel à cette norme.

Est-ce un signe que la R2P perd de sa pertinence ? Est-ce que cette norme est devenue si sujette à controverse qu’elle en deviendrait inutilisable ? Il n’y a pas de doutes que l'intervention de l'OTAN en Libye, en repoussant les limites de ce qui est permis dans le cadre de la R2P, a créé des dégâts durables. De la même manière, l’échec abyssal de la communauté internationale à réagir face aux massacres des civils syriens amène à se poser avec acuité la question de l’utilité de la R2P si celle-ci n’en a aucune pour les syriens.

Et pourtant, présager la fin de la R2P sur cette base reviendrait à passer à côté d’un élément crucial. Bien qu’elles ne soient pas évoquées explicitement, les idées qui façonnent la R2P influencent implicitement une grande partie de la réflexion actuelle sur la manière d’éviter le pire en République centrafricaine. Un signe éventuel, que loin d’être inadéquate, la R2P est devenue une réalité. La plus grande acceptation de la R2P aide en fait à expliquer pourquoi un pays oublié, sans ressources naturelles ou intérêt stratégique réel, gagne lentement une place au centre de l’attention du monde.

La crise actuelle a commencé en mars, quand les groupes armés à majorité musulmane du nord, appelés les Seleka (« l’alliance »), ont lancé une violente offensive, chassant du pouvoir le président François Bozizé pour installer au pouvoir à Bangui, la capitale, un de leurs dirigeants, Michel Djotodia, le premier président musulman de cette nation majoritairement chrétienne.

Sans agenda politique ou religieux clair, et comme documenté dans notre rapport du mois de septembre "Je peux encore sentir la mort : La crise humanitaire oubliée en République centrafricaine, les Seleka ont violé, pillé et brûlé, massacrant en grand nombre femmes, enfants et personnes âgées. Alors que les communautés musulmanes n’étaient pas toujours épargnées, les Seleka furent particulièrement cruels avec les civils chrétiens.

Les actes de violence des Seleka ont contribué à la résurgence de milices majoritairement chrétiennes, connues sous le nom de « anti-balaka » (« anti-machettes »), constituées de civils mal armés soutenus par un certain nombre d’anciens militaires encore loyaux envers Bozizé. Alors qu’ils revendiquaient protéger leurs villages contre les attaques des Seleka, beaucoup ont mené des représailles contre les civils musulmans sans défenses avec la même cruauté et brutalité.

Lors d’une mission de recherche dans le nord de la République d’Afrique Centrale le mois dernier, j’ai parlé à Massadou Bichefou, un berger âgé de 55 ans, qui m’a indiqué s’être caché dans les herbes hautes pendant qu’un homme anti-balaka armé d’un couteau tranchait la gorge de chacun de ses 11 enfants et petits-enfants puis de ses deux femmes. Dans un village appelé Votovo, les survivants m’ont décrit comment plusieurs douzaines d’hommes anti-balaka étaient arrivés fin septembre et avaient forcé tous les musulmans à sortir de leur maison, avaient séparé les hommes et les garçons des femmes et des plus jeunes enfants en criant qu’ils allaient « exterminer tous les musulmans ». Ils ont tranché la gorge d’un des hommes et ont tué par balle trois personnes de plus, y compris un garçon de 14 ans, avant que les autres hommes du village ne s’échappèrent. Les survivants m’ont dit que lorsque les autres hommes étaient revenus après la tombée de la nuit, 21 femmes et enfants manquaient. Leurs maisons avaient été brûlées et seules les têtes de leurs troupeaux morts gisaient sur le sol.

Ce cycle de violence a déjà coûté de nombreuses vies, mais aussi mauvaises qu’elles puissent être les choses pourraient devenir bien pires.

Dans un pays au bord de l’anarchie, où le peu d’institutions de l’État encore en place ont été confisquées par des hommes installés au pouvoir par la force et dont les combattants sont impliqués dans de sérieux actes de violence, la R2P qui s’appuie principalement sur l’État pour protéger ses propres civils n’a pas beaucoup de sens. Que peut donc faire la communauté internationale ?

Pour l’instant, le plan est de déployer une force de 6000 hommes sous la bannière de l’Union Africaine (MISACA) qui est autorisée à prendre toutes les mesures nécessaires pour protéger les civils en vertu de la résolution 2127 du Conseil de sécurité de l’ONU unanimement adoptée le 5 décembre. La résolution donne aussi aux troupes françaises qui sont aujourd’hui dans le pays la mission de soutenir la MISCA.

Il est prévu que la MISCA prenne la relève et incorpore 2600 soldats mal équipés qui sont déjà sur le terrain dans le cadre d’une mission régionale de maintien de la paix appelée MICOPAX, sous l’égide de la Communauté Économique des États d’Afrique Centrale. Alors que le déploiement de la MICOPAX avait pour but de sécuriser Bangui et de prévenir les violences les plus graves, les forces de maintien de la paix ne sont pas à même de faire face aux défis qui se présentent aujourd’hui au pays.

Sur le terrain, nous les avons rarement vus patrouiller sur des routes peu sûres ou à proximité de communautés vulnérables. À Bossangoa, dans le nord, même s’ils ont parfois fait preuve de beaucoup de courage au combat, nous les avons également vu être malmenés par des combattants Seleka en tongs, en train de vendre de la bière ou de fournir de la sécurité privée à des entreprises pour générer un revenu supplémentaire. Bien sûr, jusqu’à ce qu’une force plus aguerrie puisse être déployée, ces mécanismes régionaux ont besoin de tout le soutien possible, que ce soit en terme d’équipement, de logistique et de financement. Les États-Unis ont déjà engagé 40 millions de dollars US et une assistance logistique, et l’Union Européenne a promis une « assistance financière significative ».

Se rendant compte que la MISCA ne pouvait pas accomplir sa mission, les français ont déjà augmenté leur présence en passant de 1200 à 1600 soldats. Il se peut qu’ils conviennent d’en faire davantage. Alors que ceci va clairement aider la MISCA à augmenter ses efforts de protection des civils, c’est une solution de court terme à un problème de long terme.

À plus long terme, comme proposé par Ban Ki-moon, une force de 6000 à 9000 casques bleus de l’ONU déployée avec un mandat fort pour protéger les civils aiderait à ramener la sécurité dans le pays. Ceci permettrait à des dizaines de milliers de personnes qui vivent aujourd’hui dans la peur, dans des camps insalubres, ou au fond de la savane où sévit le paludisme, de rentrer chez eux et reconstruire leur vie. Une telle mission devrait aussi être accompagnée de l’expertise civile nécessaire pour reconstruire l’administration publique et les mécanismes de la justice, ainsi que pour soutenir les élections et établir une surveillance des droits de l’homme.

Déployer une telle mission prend du temps, au moins six mois, c’est pourquoi les membres du Conseil de sécurité devraient l’autoriser sans perdre de temps. Jusqu’à présent, les États-Unis ont été réticents pour autoriser une autre mission coûteuse de l’ONU. Avec la République centrafricaine présentant un intérêt stratégique limité pour les membres du Conseil de sécurité, autre que celui de la déstabilisation potentielle de la région causée par la chute d’un autre État, il n’y a pas eu beaucoup de pressions incitant à agir. Mais l’absence d’un agenda caché pourrait faire de cette intervention une forme « plus pure » de R2P.

Le discours sur la responsabilité des États de protéger leurs citoyens est devenu un lieu commun dans les déclarations du Conseil de sécurité. Mais quand les États faillissent à leurs responsabilités, le discours de la R2P ne s’est que rarement traduit par des actes. Et comme la déclaré le président Obama, « prévenir les atrocités de masse et les génocides est un intérêt central de sécurité nationale et une responsabilité morale essentielle des États-Unis. »

Les avertissements précoces ont marché en RCA. La communauté internationale a pris conscience de cette « crise oubliée ». Reste maintenant la responsabilité de protéger les civils du pays qui sont terrorisés.