Helen, une jeune Sud-Soudanaise âgée de 16 ans, son mari Jade, âgé de 50 ans, et leur nourrisson âgé de 8 mois, devant leur hutte à Kansuk, un village proche de la capitale, Djouba. Mariée à 15 ans, Helen a expliqué qu’elle aurait préféré rester à l’école, mais sa famille n’avait pas de quoi payer ses frais de scolarité. La dernière phase de sa grossesse s’est prolongée douloureusement sur cinq jours, avant son accouchement par césarienne. Photo prise en février 2013.

© 2013 Brent Stirton/Reportage - Getty Images pour Human Rights Watch

(Djouba) – Le gouvernement du Soudan du Sud devrait accentuer ses efforts pour mettre les jeunes filles à l’abri d’un mariage précoce, a déclaré Human Rights Watch dans un rapport publié aujourd’hui, à la veille de la Journée internationale de la femme. Le mariage des enfants, répandu dans le pays, creuse les écarts de scolarisation entre les filles et les garçons au Soudan du Sud, contribue à faire grimper le taux de mortalité maternelle et viole le droit des filles à ne pas subir de violences et à se marier seulement lorsqu’elles pourront et voudront exprimer leur libre consentement.

D’après les statistiques gouvernementales, près de la moitié (48%) des filles sud-soudanaises de 15 à 19 ans sont mariées, certaines même dès l’âge de 12 ans.

Le rapport de 95 pages, intitulé « ‘This Old Man Can Feed Us, You Will Marry Him’: Child and Forced Marriage in South Sudan » (« ‘Ce vieux peut nous donner de quoi manger, tu dois l’épouser’ : Le mariage forcé d’enfants au Soudan du Sud »), décrit en détail les conséquences du mariage infantile, l’absence presque totale de protection pour les victimes qui tentent de refuser de se marier ou fuient des unions abusives, ainsi que les nombreux obstacles qu’elles rencontrent pour accéder à des voies de recours. Ce rapport se fonde sur des entretiens avec 87 filles et femmes vivant dans les États d’Équatoria-Central, d’Équatoria-Occidental et de Jonglei, ainsi qu’avec des responsables du gouvernement, des chefs traditionnels, des professionnels de la santé, des juristes, des experts en droits des femmes, des enseignants, des responsables de prisons, et enfin des représentants d’organisations non gouvernementales, des Nations Unies et d’organismes donateurs.

« Les filles qui ont le courage de refuser un mariage précoce ont désespérément besoin de protection, de soutien et d’éducation », a déclaré Liesl Gerntholtz, directrice de la division Droits des femmes à Human Rights Watch. « Les dirigeants du Soudan du Sud doivent s’assurer que la gouvernement réagisse de façon coordonnée aux cas de mariages d’enfants et que les policiers et les procureurs soient davantage formés au droit des filles à être protégées. »

Des filles ont confié à Human Rights Watch qu’elles subissaient des pressions pour se marier de la part de membres de leur famille avides de recevoir une dot, ou parce qu’elles étaient soupçonnées d’avoir eu des relations sexuelles avant le mariage. L’une d’entre elles, Ageer M., a déclaré à Human Rights Watch : « Je ne voulais pas de [cet homme], mais ils m’ont violemment battue et amenée à lui de force. L’homme m’a forcée à avoir une relation sexuelle avec lui, donc j’ai été obligée de rester là-bas ». Au Soudan du Sud, peu de filles savent qu’elles ont le droit de demander de l’aide. Quant à celles qui essaient de résister aux mariages précoces forcés, elles en subissent les brutales conséquences aux mains de leurs familles – à savoir des insultes, des agressions physiques, parfois même le payant de leur vie.

Le rapport de Human Rights Watch relate l’histoire d’une jeune fille de 17 ans de l’État des Lacs, que son père a voulu marier de force à un homme âgé qui avait offert à la famille une dot de 200 vaches. La fille a refusé, disant : « Je ne connais pas cet homme, je ne lui ai jamais parlé, et il n’est même pas de mon âge ». Elle a été emmenée dans une forêt à proximité, attachée à un arbre et battue jusqu’à ce qu’elle meure.

Le rapport recommande que le gouvernement fixe clairement l’âge minimum du mariage à 18 ans; qu’il ratifie la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDEF, ou CEDAW en anglais), la Convention relative aux droits de l’enfant (CIDE) et les autres traités internationaux sur les droits humains; et enfin qu’il adopte une législation complète régissant le mariage, la séparation et le divorce.

Le mariage infantile perturbe ou interrompt la scolarité des jeunes filles, augmente le risque qu’elles subissent des violences et des abus, et met leur santé en danger. Par ailleurs, l’échec à combattre le mariage des enfants risque fort d’avoir de graves répercussions sur le développement futur du Soudan du Sud, a déclaré Human Rights Watch. Il compromet l’éducation, la santé, la sécurité et le progrès économique des femmes et des filles, de leurs familles et de leurs communautés.

« Le mariage infantile interrompt souvent l’éducation des filles – ou les en prive totalement », a déclaré Liesl Gerntholtz.

Des filles et des femmes interrogées ont confié que leurs rêves de poursuivre leurs études pour devenir comptables, enseignantes ou médecins avaient été brisés par leur mariage. Celles qui ont abandonné l’école ont eu des difficultés à la reprendre après s’être mariées ou être tombées enceintes.

Les statistiques gouvernementales montrent pour 2011 que seulement 39% des élèves de l’école primaire et 30% du secondaire sont des filles.  

Le mariage infantile signifie également, pour les jeunes filles, un plus grand risque de mourir ou d’avoir des problèmes de santé à cause de grossesses et d’accouchements précoces. Des études de santé reproductive montrent que la grossesse et l’accouchement font courir aux jeunes femmes de plus grands risques que les femmes plus âgées en raison de leur pelvis plus étroit et de leur corps immature – des problèmes accentués par le fait qu’au Soudan du Sud, les services de santé pré- et postnatale sont limités. Human Rights Watch a donc appelé le gouvernement sud-soudanais, avec le soutien de ses partenaires de développement, à :

·         Élaborer et mettre en place un vaste plan d’action national pour prévenir le mariage infantile et lutter contre ses répercussions;

·         Élaborer et mettre en place des directives indiquant aux ministères et agences gouvernementales, au niveau national et au niveau des États, comment ils devraient traiter les cas de mariage infantile;  

·         Organiser des formations pour les responsables concernés, au sein du gouvernement et des forces de l’ordre, sur les droits des filles au regard de la Loi relative à l’enfance, et particulièrement leur droit à être protégées du mariage infantile;

·         Mener une campagne nationale de sensibilisation informant le public des dégâts causés par le mariage infantile;

·         Travailler à réformer de fond en comble les lois sud-soudanaises s’appliquant au mariage, à la séparation, au divorce et aux questions associées; et

·         Prendre des mesures, déclinées en programmes et politiques, pour garantir que les filles et les femmes qui demandent de l’aide pour échapper à des mariages forcés puissent effectivement la recevoir.  

On estime que chaque année, 14 millions de filles dans le monde sont mariées avant leur 18ème anniversaire. Un rapport de l’UNICEF de 2012 indique que parmi les femmes de 20 à 24 ans, près d’une sur trois a été mariée avant d’atteindre 18 ans, et environ 11% avant l’âge de 15 ans. Le mariage infantile existe dans presque toutes les régions du monde, mais c’est en Asie du Sud, en Afrique subsaharienne, en Amérique latine et aux Caraïbes qu’on le rencontre le plus fréquemment.

« Le problème mondial du mariage infantile dépouille les femmes et les filles de leurs moyens d’existence et les expose à un risque élevé de violence », a conclu Liesl Gerntholtz. « Le gouvernement du Soudan du Sud doit tenir ses promesses d’égalité entre les sexes en mettant les droits humains des femmes et des filles au cœur de son programme de développement. »

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Sélection de témoignages
« Cet homme est venu voir mes oncles et a payé une dot de 80 vaches. J’ai refusé de me marier. Ils m’ont menacée, me disant : ‘Si tu veux qu’on prenne en charge tes frères et sœurs, tu dois épouser cet homme’. J’ai dit qu’il était trop vieux pour moi. Ils m’ont dit : ‘Tu vas te marier avec ce vieux, que tu le veuilles ou non, car il nous a donné de quoi manger’. Ils m’ont tellement battue ! Ils ont aussi battu ma mère parce qu’elle était contre le mariage. »
— Aguet N., comté de Bor, 15 mars 2012. Aguet, mariée en 2003 à l’âge de 15 ans, a expliqué à Human Rights Watch qu’elle était alors à l’école, en cinquième année, et qu’elle aurait voulu finir sa scolarité, mais que ses oncles l’avaient battue, ainsi que sa mère, pour la forcer à épouser un homme de 75 ans.

« Mon père a refusé que j’aille à l’école. Il a dit qu’éduquer une fille, c’était gaspiller de l’argent. Il a dit que me marier me donnerait le respect de la communauté. Maintenant j’ai grandi et je sais que ce n’est pas vrai. Je ne peux pas trouver de travail pour subvenir aux besoins de mes enfants, alors que je vois que les filles qui a reçu une éducation trouvent des emplois. »
— Mary K., comté de Yambio, 7 mars 2012.  

« L’homme que j’aimais n’avais pas de vaches et mes oncles l’ont rejeté. Mon mari a payé 120 vaches pour moi… Je n’ai pas voulu de lui, mais ils m’ont violemment battue et amenée à lui de force. L’homme m’a forcée à avoir une relation sexuelle avec lui, donc j’ai été obligée de rester là-bas. »
— Ageer M., comté de Bor, 15 mars 2012.

« Si vous décidez de retarder le mariage de votre fille, elle pourrait tomber enceinte. Alors l’homme pourrait ne pas payer autant de vaches. C’est pour ça que nous les marions jeunes. La grande crainte est que les filles tombent enceintes hors mariage. »  
— Yar B., comté de Bor, 15 mars 2012.

« Je ne le connaissais pas. Je ne l’aimais pas. J’ai dit à ma famille : ‘Je ne veux pas de cet homme’. Mes proches m’ont répondu :’Ce vieux peut nous donner de quoi manger, tu dois l’épouser. »
— Atong G., comté de Bor, 15 mars 2012. Atong a été forcée à épouser un homme de 50 ans en juillet 2011.