Idrak Abbasov, un journaliste de renom azerbaïdjanais, après avoir été passé à tabac par la police et par des membres du personnel de sécurité de la compagnie énergétique de l'État, alors qu'il tentait de filmer les démolitions de maisons dans la banlieue de Bakou le 18 avril 2012.

2012 IRFS

(Berlin, le 3 mai 2012) – À quelques semaines du Concours Eurovision de la Chanson2012, L'Union Européenne de Radio-Télévision (UER) devrait dénoncer le bilan effroyable de l'Azerbaïdjan en matière de liberté d'expression, a déclaré Human Rights Watch dans une vidéo diffusée aujourd'hui. L’Eurovision se déroulera en effet à Bakou, en Azerbaïdjan, du 22 au 26 mai prochains. L'UER, association professionnelle de radiodiffuseurs nationaux, est chargée d'organiser le concours tous les ans.

Le 2 mai, à la veille de la Journée mondiale de la liberté de la presse, l’UER a tenu un atelier à Genève sur la liberté de la presse en Azerbaïdjan. Toutefois, l’UER n’a pas utilisé cette opportunité pour interpeller le gouvernement azerbaïdjanais ou pour s’exprimer publiquement sur le bilan déplorable de l’Azerbaïdjan en matière de liberté d’expression.

«L'existence même de l'UER dépend de la liberté d'expression», a rappelé Hugh Williamson, directeur de la division Europe et Asie centrale à Human Rights Watch. «Le fait que l’UER ne se soit pas exprimée hier de manière claire, audible et dictée par des principes sur la détérioration de la liberté des medias en Azerbaïdjan médias soulève des questions quant à son attachement à ces principes.»

La vidéo de Human Rights Watch présente des journalistes, chanteurs et défenseurs de la liberté d'expression qui s'élèvent publiquement pour dénoncer à voix haute la répression contre la liberté d'expression mise en œuvre par le gouvernement azerbaïdjanais, et la réticence dont fait preuve l'UER pour la dénoncer publiquement.

Human Rights Watch avait prévu de diffuser cette vidéo à l'atelier du 2 mai, mais l'UER a refusé de la diffuser à la dernière minute, invoquant des raisons techniques. L'UER a également refusé de diffuser des vidéos que le gouvernement azerbaïdjanais a cherché à présenter lors de l'événement.

La vidéo de Human Rights Watch expose la manière dont des journalistes indépendants et de l'opposition en Azerbaïdjansont fréquemment victimes d'actes de harcèlement, d'intimidation et d'agressions physiques. La police ne mène pas d'enquête efficace sur ces agissements dont les auteurs restent impunis.

Le 18 avril, un mois avant l'arrivée de centaines de journalistes européens à Baku pour couvrir l'Eurovision et d'autres aspects de la vie moderne en Azerbaïdjan, des agents de sécurité travaillant pour le compte de la Compagnie Nationale de Pétrole d’Azerbaïdjan (SOCAR) ont passé à tabac Idrak Abbasov, un journaliste azerbaïdjanais de renom, tandis qu'il filmait l'expulsion forcée et la démolition de maisons par la société pétrolière. Après l'avoir roué de coups, ils l'ont laissé inconscient, souffrant de commotion cérébrale et de multiples ecchymoses.

En mars, une journaliste travaillant à Radio Liberty, Khadija Ismailova, a été victime d'une campagne de diffamation abjecte. Une vidéo de nature personnelle la concernant, et enregistrée secrètement, été postée sur Internet le 14 mars, en rétorsion à son refus de céder aux menaces visant à la réduire au silence. La veille de la diffusion, un journal progouvernemental avait publié un long article calomnieux sur elle, s'en prenant à sa vie privée.

Les autorités engagent de plus régulièrement de fausses poursuites pénales à l'encontre des journalistes et activistes qui étrillent le gouvernement. Les accusations portées incluent l'extorsion, la fraude fiscale et la détention de drogues, charges pouvant mener celles et ceux qui en sont victimes à de lourdes peines d'emprisonnement.

Les pouvoirs publics font également usage d'autres méthodes répressives pour faire taire leurs détracteurs. Des journalistes ont rapporté à Human Rights Watch que les annonceurs et imprimeurs travaillant avec des publications ouvertement hostiles au gouvernement ont été appelés par des représentants gouvernementaux qui les ont incités à cesser leurs relations professionnelles au risque de devoir en subir les conséquences.

Le gouvernement restreint en outre la liberté d'expression par d'autres moyens, notamment en dispersant les manifestations pacifiques, souvent par la violence, et en arrêtant et en condamnant protestataires, organisateurs et participants aux manifestations pacifiques.

En mars, la police a arrêté Jamal Ali, chanteur d'un groupe connu, et Natig Kamilov, bassiste, alors qu'ils participaient à une manifestation publique. L'arrestation a fait suite à une échauffourée avec des hommes dont l'identité est restée inconnue, en réponse aux propos prétendument outrageants de Jamal Ali à l'encontre du gouvernement. La police aurait frappé Jamal Ali et condamné les musiciens et l'un des organisateurs de la manifestation à la détention administrative pour «houliganisme» lors de procès expéditifs qui se sont tenus à huis clos.

Au moins 11 personnes arrêtées et condamnées à la suite de rassemblements pacifiques dans le pays en avril 2011 sont toujours derrière les barreaux.

L'UER s'est engagée publiquement à promouvoir la liberté d'expression dans les pays où ses membres radiodiffuseurs opèrent. La 64e Assemblée générale de l’UER qui s’est déroulée à Bakou en 2010 a adopté la Déclaration sur la liberté d'expression, l’indépendance des médias et la démocratie. Dans celle-ci, l'UER a pris l'engagement d'œuvrer en faveur du droit à la liberté d'expression et a fait un certain nombre de recommandations à destination des autorités, notamment azerbaïdjanaises, visant à accroître la liberté d'expression et celle des médias.

Des représentants d'associations non gouvernementales azerbaïdjanaises et internationales, de même que des responsables d'organisations intergouvernementales, notamment le Conseil de l'Europe, ont participé à l’atelier d’un jour organisé par l’UER sur la liberté des médias à Genève. Un groupe de fonctionnaires azerbaïdjanais dirigé par Ali Hasanov, un haut fonctionnaire de l'administration présidentielle, a également participé à l’atelier. Des officiels de la chaîne de télévision publique Ictimai TV ainsi que du radiodiffuseur-hôte organisateur du concours y ont également pris part.

«Il est décevant de voir que l'UER n’a même pas saisi l’occasion présentée par son propre atelier sur la liberté d’expression pour prendre publiquement position de manière claire contre l’environnement oppressif pour la liberté d'expression en Azerbaïdjan»,a déclaré Hugh Williamson. «Alors que la planète entière aura les yeux rivés sur le concours de l'Eurovision, on ne pourrait rêver d’un meilleur moment pour que l'UER s’exprime publiquement sur le bilan catastrophique de l'Azerbaïdjan en la matière.»