(Singapour, le 7 décembre 2005) Des femmes émigrées, employées domestiques, sont victimes de graves abus tels que des violences physiques et sexuelles, la privation de nourriture et la séquestration dans leur lieu de travail, a déclaré Human Rights Watch dans un nouveau rapport publié aujourd’hui.

Depuis 1999, au moins 147 domestiques émigrées ont trouvé la mort des suites d’accidents de travail ou de suicide, la plupart en sautant ou tombant des immeubles résidentiels. Elles gagnent la moitié du salaire des ouvriers singapouriens exerçant dans des métiers semblables tels que les agents d’entretien et les jardiniers. Des cas de salaires non payés s’accroissent d’avantage.

“Plusieurs domestiques peinent pendant des mois sans salaire parce qu’elles remboursent des dettes aux bureaux de placement, elles travaillent de longues heures, sept jours par semaine, ou sont séquestrées dans leurs lieux de travail,” a déclaré Kenneth Roth, directeur exécutif de Human Rights Watch. “Le refus de Singapour d’étendre la simple protection des travailleurs pour protéger les domestiques les laisse vulnérables aux abus.”

Le rapport de 124 pages, “Maid to Order: Ending Abuses against Migrant Domestic Workers in Singapore. » est basé sur plus de 100 entretiens détaillés avec des domestiques, représentants du gouvernement, et agents recruteurs. Ce rapport expose en détails une série d’abus subis par des domestiques à Singapour et la réaction du gouvernement de Singapour.

Des familles à Singapour emploient environ 150,000 femmes, comme domestiques, principalement d’Indonésie, des Philippines, et du Sri Lanka. Human Rights Watch a annoncé que le gouvernement de Singapour a institué des réformes encourageantes au cours des deux dernières années. Il s’agit de mettre sur pied des programmes d’orientation obligatoires à l’intention des employeurs et domestiques, d’engager des poursuites judiciaires contre des cas de salaires non payés et des violences physiques, et d’introduire un programme d’accréditation au près des bureaux de recrutement.

Mais les principales conditions de travail telles que les salaires, les heures de travail, et les retenues salariales sont déterminées par des employeurs et des agences, alors que les domestiques n’ont pas ou peu de possibilité de négocier. Human Rights Watch a ajouté que les autorités n’ont pas pris en compte les employées domestiques dans les principales lois du travail du pays. A partir de janvier, les domestiques qui signent de nouveaux contrats auront droit à une journée de congé chaque mois.

“Une journée de congé une fois par mois est une piètre solution,” a indiqué Roth. “Les domestiques méritent une journée de congé par semaine et une protection sous la loi du travail de Singapour, comme pour les autres ouvriers.” Singapour impose une taxe mensuelle sur les employeurs des domestiques émigrés afin de réglementer l’offre. Les employeurs versent 200-295 dollars Singapour [soit 118-174 dollars américains], chaque mois, dans un fonds central gouvernemental, soit plus que les salaires des domestiques eux-mêmes. Aucun de ces fonds, environ 360-531 millions de dollars Singapour (soit 212-313 millions de dollars américains), n’est réservé pour des services qui plaident la cause des domestiques émigrées.

Une rude compétition auprès de plus de six cent bureaux de recrutement les a amené à transférer le coût du recrutement, du transport, de la formation, et du placement des employeurs aux domestiques. Afin de payer ces frais, plusieurs domestiques peinent de 4 à 10 mois sans salaires ou très peu. Certains bureaux de recrutement n’apportent pas d’assistance en cas d’abus de la part de l’employeur, alourdissent le fardeau de la dette des domestiques en exigeant des frais excessifs à celles qui changent d’employeur, et saisissent des articles religieux tels que les vêtements de prières et les livres saints.

Afin de contrôler l’immigration clandestine, le gouvernement de Singapour impose une caution sur tout employeur qui perd alors 5,000 dollars Singapour [soit 2,950 dollars américains] si son domestique s’enfuit. Les règlements sur l’immigration interdisent aux domestiques de tomber enceintes. Selon Human Rights Watch, ces politiques incitent les employeurs à limiter les déplacements des domestiques afin de les empêcher de s’enfuir ou d’avoir de petits amis. A titre d’exemple, certains employeurs ne leur accordent pas de journées de congés hebdomadaires, leur interdisent de parler avec des voisins, et parfois, les enferment sur leurs lieux de travail. Des endettements importants et des séquestrations à la maison signifient que certains domestiques ne peuvent pas échapper à des abus graves sur leurs lieux de travail.

“Je n’avais pas le droit de sortir. Je ne suis jamais sortie, même pour jeter les ordures…,” a affirmé Mulvani (le prénom a été changé), une domestique interviewée par Human Rights Watch. “J’avais l’impression d’être en prison. C’était vraiment de l’emprisonnement… Je voyais seulement le monde extérieur quand je faisais sécher les vêtements.”

Roth a ajouté, “De la même manière que le gouvernement a poursuivi les employeurs qui portent la main sur leurs domestiques, les représentants doivent affronter les agences, qui demandent aux ouvriers dix mois de leurs salaires, et les employeurs qui séquestrent les domestiques sur le lieu de travail.”

Compte tenu du fait qu’elles sont isolées dans des résidences privées, il est difficile de déterminer la proportion exacte de domestiques émigrées qui sont victimes d’abus. L’ambassade indonésienne estime qu’elle reçoit cinquante plaintes par jour, surtout de la part des domestiques. L’ambassade des Philippines et le Haut Commissariat du Sri Lanka estiment recevoir entre quarante et quatre-vingt plaintes de domestiques chaque mois. Human Rights Watch a dit que beaucoup d’abus ne sont probablement pas signalés, surtout si l’employeur renvoie le domestique avant qu’elle n’ait l’occasion de chercher de l’assistance.

Les lois et les règlements à Singapour protègent beaucoup plus les domestiques que dans les pays voisins comme la Malaisie. Singapour est encore loin derrière Hong Kong qui prend en compte les domestiques dans ses principales lois du travail, leur accordant le droit d’avoir une journée de repos hebdomadaire, un salaire minimum, un congé maternité, des jours fériés, et des congés annuels rémunérés.

Human Rights Watch a exhorté le gouvernement singapourien de mettre en place des protections complètes pour les domestiques émigrées, en modifiant la législation sur l’emploi et, en règlementant les frais imposés par les agences pour que les domestiques ne travaillent pas de 4 à 10 mois, uniquement pour rembourser leurs dettes. Singapour devrait envisager le réajustement des taxes mensuelles afin de transférer le coût aux employeurs.

“Dans un pays bien connu pour l’application rigoureuse des lois afin de promouvoir l’ordre et l’efficacité, l’absence d’une protection adéquate et égale à toute une catégorie d’ouvriers est une anomalie,” a affirmé Roth. “En mettant en application des réformes englobantes, Singapour peut devenir un modèle dans la région pour les domestiques émigrées.”

Sélection de témoignages de domestiques, à Singapour, figurant dans le rapport :

Parfois, il n’y avait pas assez de nourriture…Ils ramenaient de la nourriture, mais ce n’était pas pour moi. S’il était en colère, [l’employeur] jetait ma nourriture à la poubelle…j’étais effrayée. Mon employeur m’a dit, “Demain tu serras punie, pas de nourriture.” J’ai pris mon sac. J’ai couru, couru, couru. J’ai appelé ma soeur, “J’ai faim et mon employeur est un vaut rien. Si je reste plus longtemps, je pense que je irai à l’hôpital.” Je veux manger tous les jours, je veux manger suffisamment.
---Adelyn Malana (le prénom a été changé), domestique, 22 ans, Singapour, 21 février 2005

J’avais peur que si je m’enfuyais, la police m’arrête. Madame était toujours en colère contre moi, se plaignait auprès de l’agence, et l’agence aussi était en colère contre moi. [L’agent a demandé] “Que veux-tu?” J’ai dit, “Je veux mourir, madame, parce que les personnes ici sont méchantes, tout ce que je fais est mauvais, on m’appelle toujours idiote et stupide.” [Les choses se sont empirées,] je ne savais plus quoi faire, donc j’ai bu le raticide. Je me suis évanouie, et Madame m’a amenée à l’hôpital…quand l’incident s’est produit, je travaillais déjà depuis sept mois. J’avais gagné 90 dollars Singapour [soit 53 dollars américains].
--- Muriyani Suharti (le prénom a été changé), domestique, 22 ans, 8 mars 2005.

L’employeur se mettrait en colère… si elle était très fâchée, elle me frapperait plusieurs fois. Je n’avais pas encore terminé mon contrat. Elle m’a dit que je ne pouvais pas rentrer. Je ne pouvais plus tolérer ça. Quand j’ai raconté à l’agent que l’employeur m’avait frappé, elle a juste dit, “tu dois souffrir. Tu dois contrôler tes émotions.” Si une bonne n’a pas fini le versement de sa retenue salariale, et qu’elle appelle l’agent, ce dernier se fâche. L’agent m’a aussi frappé, ils ne voulaient pas que je rentre sans avoir terminé mon contrat et payer la retenue salariale.
--Wati Widodo (le prénom a été changé), domestique, 20 ans, 10 mars 2005