Des hommes transportent un cercueil ouvert dans lequel gît le corps, recouvert du drapeau irakien, d’un manifestant tué à Najaf le 8 octobre 2019.

© 2019 AP Photo/Anmar Khalil

(Beyrouth, le 10 octobre 2019) – Les forces de sécurité irakiennes ont eu recours à une force excessive et inutilement meurtrière face à des manifestants qui leur jetaient parfois des pierres, tuant au moins 105 personnes et en blessant plus de 4 000 depuis le 1er octobre 2019, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui. Les forces de sécurité ont poursuivi des manifestants lorsque ceux-ci se dispersaient, tirant sur eux et les aspergeant d’eau très chaude à l’aide de canons à eau.

Les manifestations ont commencé à Bagdad et dans les villes du sud de l’Irak le 1er octobre, les protestataires réclamant de l’État une amélioration de ses services et davantage d’actes pour combattre la corruption. Des personnes apparemment membres des forces de sécurité se sont interposées dans la couverture médiatique des manifestations et les autorités ont bloqué l’internet. Après la démission du gouverneur de Bagdad le 6 octobre, en réponse à des plaintes concernant le recours à une force excessive dans la capitale, le Premier ministre, Adil Abd Al-Mahdi, a formé une commission chargée d’enquêter sur les allégations d’usage excessif de la force, a ordonné le retrait de certaines unités de l’armée de quartiers spécifiques de Bagdad et a affirmé que des enquêtes sur le comportement de certains officiers avaient commencé. 

« Pendant plus d’une décennie, les gouvernements irakiens ont promis d’enquêter sur les abus commis par les forces de sécurité mais ils ne l’ont jamais fait », a déclaré Sarah Leah Whitson, directrice de la division Moyen-Orient à Human Rights Watch. « Les meurtres d’au moins 105 manifestants nécessitent l’ouverture d’une enquête transparente aboutissant à la publication des résultats et à ce que les responsables d’abus répondent de leurs actes devant la justice. »

Le nombre de personnes tuées par des tirs d’armes à feu ou par d’autres moyens est encore incertain. Le 10 octobre, une organisation non gouvernementale, le Haut-Commissariat indépendant irakien pour les droits de l’homme, a informé Human Rights Watch que ses antennes à travers le pays avaient affirmé qu’au moins 105 manifestants avaient été tués et 4 050 avaient été blessés. Le 6 octobre, le ministère de l’Intérieur a estimé le nombre des tués à 96 et celui des blessés à 6 100. Le ministère a également affirmé que huit membres des forces de sécurité avaient été tués et plus de 1 200 blessés.

Au total, Human Rights Watch s’est entretenu avec 14 témoins des manifestations à Bagdad et dans le gouvernorat de Dhi Qar. Cinq manifestants qui ont participé à trois journées de protestations à Dhi Qar, dans le sud de l’Irak, ont affirmé avoir vu divers membres des forces de sécurité ouvrir le feu sur la foule et alors que les manifestants se dispersaient, sans avertissement. Tous ont vu des manifestants lancer des pierres sur les forces de sécurité et incendier des pneus, des voitures et des permanences de partis politiques. Certains membres des forces de sécurité blessés ont été évacués en ambulance, ont-ils dit.

Cinq témoins de manifestations à Bagdad les 2, 3 et 6 octobre ont affirmé avoir vu les forces de sécurité tirer sur la foule. Ils ont également affirmé que les forces de sécurité avaient tiré au canon à eau en aspergeant les manifestants d’une eau très chaude, leur causant parfois de graves brûlures. Un manifestant a déclaré que lors de la manifestation du 3 octobre, il avait entendu les forces de sécurité avertir que si la foule ne se dispersait pas, elles ouvriraient le feu.

Lors de la manifestation du 3 octobre à Bagdad, un journaliste de l’agence Reuters a affirmé avoir vu un manifestant tomber au sol après avoir été atteint d’une balle dans la tête. Un cameraman de Reuters a vu un homme grièvement blessé d’une balle dans le cou après que des tireurs embusqués sur les toits eurent tiré sur la foule.

Les personnes qui se sont occupées de soigner les blessés n’ont pas été épargnées par les arrestations ou les attaques. Une infirmière de Bagdad a affirmé que lors de la manifestation du 3 octobre, les forces de sécurité l’avaient arrêtée dans l’ambulance dans laquelle elle prodiguait des soins médicaux à des manifestants. Un femme, témoin d’une manifestation à Bagdad le 5 octobre, a déclaré avoir vu les forces de sécurité tirer des cartouches de gaz lacrymogène directement sur un convoi d’ambulances, atteignant celle qui roulait en dernière position.

Human Rights Watch a examiné sept vidéos qui semblent montrer des tirs à balles réelles à proximité de manifestants qui fuyaient cette zone. Une vidéo affichée le 8 octobre montre un manifestant solitaire agitant un drapeau avant d’être abattu, apparemment par un tir d’arme à feu.

Human Rights Watch a également examiné trois vidéos qui semblent montrer des manifestants recourant à la violence. Une vidéo du 1er octobre montre des manifestants devant un bâtiment aisément reconnaissable de Bagdad, en train de détruire un véhicule de police. Aucun personnel des forces de sécurité n’est visible sur cette vidéo. Une autre vidéo mise en ligne le 6 octobre, indiquant qu’elle a été filmée dans le gouvernorat de Qadisya, montre des manifestants lançant des pierres dans une direction d’où viennent des tirs à balles réelles.

La plupart des personnes tuées lors d’une manifestation à Bagdad le 4 octobre ont été atteintes de balles dans la tête ou en plein cœur, a déclaré un porte-parole du ministère de l’Intérieur, Saad Maan. Il a ajouté que le ministère enquêtait sur ces décès, mais n’est pas entré dans les détails. Le 6 octobre, il a affirmé que les forces de sécurité n’avaient pas affronté les manifestants, mais que des « individus mal intentionnés » étaient derrière le fait qu’à la fois les manifestants et les forces de sécurité avaient été pris pour cibles. Il a affirmé que les manifestants avaient incendié 51 bâtiments publics et huit sièges de parti politique. Selon les normes internationales, les agents chargés de l’application des lois ne sont autorisés à utiliser des armes à feu délibérément dans un but létal que lorsque c’est absolument inévitable afin de protéger des vies.

Tous les témoins interrogés ont affirmé avoir vu les forces de sécurité arrêter des personnes lors des manifestations, y compris alors qu’elles fuyaient les lieux. Le 10 octobre, le Haut-Commissariat indépendant irakien pour les droits humains a déclaré que les autorités avaient arrêté au moins 923 manifestants mais que depuis lors, elles en avaient remis au moins 666 en liberté.

Un avocat faisant partie d’une équipe de bénévoles qui apporte une assistance juridique à environ 400 manifestants arrêtés à Bagdad a déclaré le 9 octobre qu’un grand nombre de ces manifestants étaient accusés de s’être rassemblés dans l’intention de commettre un crime, aux termes de l’article 222 du code pénal. D’autres ont été accusés d’insultes publiques à l’égard d’un organe gouvernemental selon l’article 226. Il a ajouté que la plupart des détenus qu’il avait interrogés lui avaient affirmé avoir été battus par les forces de sécurité au moment de leur arrestation.

Depuis le début des manifestations, les autorités semblent s’être ingérées dans la couverture médiatique des événements et dans les télécommunications, en violation du droit à la liberté d’expression, a déclaré Human Rights Watch. Dans une déclaration le 7 octobre, le Syndicat des journalistes irakiens a condamné les irruptions effectuées dans les locaux des organes de presse Al Arabiya, Dijlah, NRT, Al Hadath et TRT par des individus armés et masqués, dont certains étaient en uniforme militaire. Ces raids semblaient viser à empêcher la couverture des manifestations.

Du 2 au 8 octobre, les autorités irakiennes ont bloqué la plupart des accès à l’internet pour de longues périodes, rendant inaccessibles les réseaux sociaux et les applications de messagerie sur lesquels comptent les manifestants et d’autres personnes pour communiquer et pour documenter les abus du gouvernement. Le droit international en matière de droits humains protège la liberté d’expression, y compris le droit de rechercher, recevoir et fournir librement des informations sur internet et dans les autres médias. Même si la sécurité nationale est une base légitime pour restreindre la liberté d’expression, ces restrictions doivent être nécessaires et proportionnées afin de faire face à une préoccupation spécifique en matière de sécurité.

Le 3 octobre, le gouvernement a imposé le couvre-feu de jour et de nuit dans les gouvernorats de Bagdad, Babil, Diwaniya, Wasit, Muthanna et Dhi Qar, mais il a levé cette mesure le 5 octobre.

Le 6 octobre, Al-Mahdi a également annoncé une série de décisions exécutives axées sur la construction d’environ 100 000 logements pour locataires à bas revenus et sur l’amélioration des indemnités de chômage et de la formation professionnelle, afin de répondre à certaines revendications des manifestants. Il a également décrété que les personnes tuées lors des manifestations, qu’il s’agisse de manifestants ou de membres du personnel de sécurité, recevraient le statut de « martyr », ouvrant droit pour leurs proches à des prestations de la part de l’État.

Les autorités irakiennes, à l’échelon national et provincial, devraient enquêter de manière impartiale sur le recours à la force par les forces de sécurité lors des manifestations. Elles devraient enquêter sur toutes les allégations selon lesquelles les forces de sécurité se seraient interposées dans la fourniture de soins médicaux et s’assurer que tous les blessés aient accès à des soins immédiatement et sans entraves. Les membres des forces de sécurité, y compris les commandants, responsables du recours à une force meurtrière inutile ou excessive devraient faire l’objet de mesures de discipline ou être poursuivies en justice de manière appropriée.

Les victimes d’un usage illégal de la force par les membres des forces de sécurité devraient recevoir sans retard des indemnités adéquates. Les autorités devraient prendre des mesures spécifiques pour protéger les employés des médias contre les attaques et enquêter sur tout acte d’ingérence dans la couverture médiatique des manifestations. Les détenus qui n’ont pas été inculpés d’une infraction légitime devraient être immédiatement remis en liberté.

« Les autorités devraient ouvrir une enquête impartiale sur les décisions de tirer sur les manifestants et de les asperger d’eau brûlante », a affirmé Sarah Leah Whitson. « Les Irakiens méritent des réponses à cette question et le gouvernement ne devrait pas une nouvelle fois se contenter d’annoncer la formation d’une commission qui ne produirait aucun résultat. »

Des informations plus détaillées sont en ligne dans la version en anglais :

www.hrw.org/news/2019/10/10/iraq-lethal-force-used-against-protesters

--------------------

Tweets

À lire

Rapports