Pouvez-vous expliquer ce qu’est l’OIT ?

L’Organisation internationale du travail est une institution spécialisée de l’ONU qui traite de toutes les questions liées à l’emploi et au travail. C’est là que sont établies les normes minimales concernant tout ce qui touche aux droits des travailleurs. Ces questions sont débattues une fois par an au cours d’une conférence d’une durée d’une semaine.

Comment vous êtes-vous retrouvée impliquée dans cette convention et son adoption ?

J’ai été nommée membre du Conseil d’administration de I’OIT en novembre 2014 par la Confédération syndicale internationale. C’est là que sont débattues toutes les questions qui concernent les travailleuses et les travailleurs, qu’il s’agisse de la Convention sur la violence et le harcèlement ou de sujets comme la chaîne logistique éthique, afin de mieux protéger leurs droits. Le Conseil d’administration est constitué de 56 membres représentant trois groupes : 28 membres gouvernementaux, 14 membres travailleurs et 14 membres employeurs. Ces groupes débattent et conviennent de sujets qui feront l’objet des débats de la Conférence internationale du travail.

Il m’a été demandé l’an dernier, aux alentours de mars d’être la porte-parole des travailleurs pour la convention et sa recommandation qui allait être négociée. La convention est ce qui doit être fait et la recommandation, les directives aidant les gouvernements à mettre la convention en application. Cela serait la première fois qu’une norme de l’OIT allait être négociée sur ces sujets.

Que souhaitiez-vous obtenir de ces négociations ?

Nous voulions faire en sorte que la convention couvre la totalité des travailleurs dans toutes les situations. Nous la voulions également robuste, de manière à avoir un impact important sur les travailleurs, notamment ceux et celles qui subissent violence et harcèlement.

Nous voulions aussi qu’elle soit ratifiable, autrement dit que les gouvernements puissent dire « d’accord, oui, nous pouvons appliquer cela, il n’y a pas de problème. »

Que dit exactement la convention ?

En premier lieu, elle définit la violence et le harcèlement, puis elle traite des personnes qu’elle protégerait et enfin elle examine ce qu’est un lieu de travail et donc les lieux dans lesquels les personnes sont protégées.

Que voulez-vous dire par définir la violence et le harcèlement ?

Les travailleuses et travailleurs ont beaucoup insisté dès le début sur le fait que la violence et le harcèlement recouvrent un large éventail de comportements. Cela débute parfois par de l’intimidation ou des injures susceptibles d’évoluer en une situation violente et c’est cela que nous voulions exprimer dans la définition.

Vous avez aussi déclaré que la convention définit les personnes protégées en vertu de ces lois ?

Oui, elle le fait, et je le redis, nous avons pu y inclure toutes les situations. Elle indique les secteurs auxquels elle s’applique et cela englobe tous les secteurs : privé, public, économie formelle et informelle dans les zones urbaines et rurales. Elle protège toute personne qui travaille quel que soit son statut contractuel et cela englobe les demandeurs d’emploi, les personnes en formation, les stagiaires, les apprentis et les travailleurs licenciés. Cette dernière catégorie a suscité une énorme opposition, mais à force de lutte, nous avons fini par la faire inclure.

D’autres domaines ont-ils suscité de l’opposition ?

Les chercheurs d’emploi avant même qu’ils se portent candidat pour un poste. Nous avons connu beaucoup de résistance dans ce domaine car les personnes ont déclaré que cela était impossible à vérifier. Néanmoins, si vous regardez le mouvement #MeToo, un grand nombre de femmes qui ont accepté de témoigner n’étaient pas demandeuses d’emploi officielles. Elles s’entretenaient simplement d’emploi avec un employeur potentiel.

Quoi d’autre a été inclus ?

Les employeurs affirment souvent qu’ils ne sont responsables que de ce qui se passe sur le lieu de travail, qui se limite pour eux à l’immeuble ou au bureau. Mais nous avons dit non. Nous sommes en 2019 et le monde du travail est en train de changer. Les personnes travaillent sur internet depuis chez elles, ou un café. Les employées de maison sont dans des foyers. Les vendeurs de rue qui font partie de l’économie informelle, travaillent à l’extérieur sur les routes ou dans les rues.

Nous voulions nous assurer qu’ils étaient tous couverts. Nous avons même réussi à obtenir une couverture pour les lieux où les travailleurs prennent leurs pauses ou leurs repas ou utilisent des installations sanitaires. Nous avons aussi veillé à ce qu’Internet soit couvert, y compris les communications par réseaux sociaux.

Vous avez fait allusion à #MeToo auparavant : ce travail est-il une réaction à ce mouvement ?

Il était déjà entamé lorsque le mouvement #MeToo a débuté. Toutefois, il a débuté à un moment particulièrement propice pour nous car nous avons pu dire : « Vous ne pouvez pas dire que ces choses ne se produisent pas. Elles sont partout dans les médias. »

Pouvez-vous nous faire part de quelques-unes des histoires que vous avez entendues en rassemblant des preuves ?

Quand vous entendez leurs histoires, vous en restez bouche bée.

Je crois que nous avons recueilli des exemples de tous les secteurs. Dans l’économie informelle, donc les vendeurs de rues et métiers de de genre, les femmes étaient forcées à consentir des faveurs de nature sexuelle pour obtenir leur permis ou le coin qu’elles souhaitaient pour installer leur étal.

Les femmes de chambre entraient dans les chambres et des hommes, sachant qu’elles allaient venir faire le ménage s’exhibaient nus sous la taille sur le lit.

Les femmes ont plus particulièrement fait l’objet d’intimidation, de harcèlement, et dans certains cas de menaces de violence ou de répercussions violentes si elles en parlaient.

Nous avons des histoires de gouvernantes et d’employées de maison qui ont été contraintes à avoir des relations sexuelles pour pouvoir garder leur emploi ou envoyer de l’argent à leur famille dans leur pays.

L’ampleur de ces violences dépasse l’imagination.

Les gens sont-ils surpris lorsque vous dites que c’est la première fois que des travailleurs sont officiellement protégés de cette manière ?

Ils sont très surpris car ils pensaient tous que ces choses étaient couvertes par les lois sur la santé et la sécurité, ce qui est le cas pour certaines, mais pas de manière explicite.

L’une des composantes de cette convention est la dynamique du genre. Nous incluons dans la définition la violence fondée sur le sexe et le harcèlement qui est également énorme. Je pense que c’est la première fois qu’une convention de l’OIT est juridiquement contraignante pour les gouvernements qui la ratifient.

Qu’est-ce qui vous satisfait le plus d’avoir pu garder dans la convention ?

Nous avons lieu d’être fiers de beaucoup de choses. Je crois, le fait de pouvoir réaffirmer que les gens ont le droit de travailler sans crainte de violence et de harcèlement.

Je suis contente qu’il ait été possible d’inclure les travailleurs de l’économie informelle. Cela était primordial pour nous. Les travailleurs de l’économie informelle nous avaient parlé de harcèlement constant par les autorités publiques et ils sont désormais mieux protégés.

Nous sommes parvenus à introduire des protections pour les personnes travaillant avec le public général, ou tierces parties comme nous les avons appelées dans la convention et la recommandation, comme les travailleurs de la santé frappés par des patients, les enseignants maltraités par des élèves ou des parents ou encore les employés du secteur des transports maltraités par des membres du public.

Je suis contente que nous ayons fini par obtenir une convention qui ne laisse personne pour compte.

Après tout ceci et deux années de négociations, pouvez-vous décrire l’atmosphère régnant dans la salle au moment de l’annonce des résultats ?

Dans notre comité, l’annonce « adoptée », par le président a déclenché une explosion de joie dans la salle. Pour ma part, l’enthousiasme ne m’a pas saisie sur le champ. Le reste de la salle, notamment les travailleurs du secteur informel se sont mis à chanter et à danser, et même quelques représentants de gouvernements et un petit nombre d’’employeurs se sont joints à eux. L’un des employeurs s’est rué de notre côté, m’a fait lever et serrée dans ses bras. C’est alors que j’ai réalisé pour la première fois que nous avions vraiment fait quelque chose qui allait aider tout le monde, pas seulement une poignée de personnes.

Une fois arrivée en séance plénière et que le président de la conférence a finalement annoncé « adoptée », je me suis mise à sangloter.

Que faut-il qu’il se produise ensuite ?

Il nous faut continuer à pousser pour garantir la ratification et la mise en œuvre de la convention. Je n’anticipe pas de problèmes concernant la ratification par les gouvernements. Je pense qu’aucun d’entre eux ne veut être pointé du doigt comme gouvernement qui admet la violence et le harcèlement dans le monde du travail.

Cette interview a été légèrement modifiée en vue de l’abréger et de la clarifier.

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