Capture d’écran d’un episode de l’émission en ligne “1 Dîner 2 Cons” enregistré à Casablanca, au Maroc. 

© 2018 1D2C / YouTube

(Tunis) – Les autorités marocaines devraient renoncer immédiatement à dissoudre l’association culturelle Racines à cause d’un talk-show critique qu'elle a hébergé, ont déclaré aujourd'hui Human Rights Watch et Amnesty International.

Racines a été ciblée parce qu’un épisode de l'émission « 1 Dîner 2 Cons » avait été enregistré dans ses locaux à Casablanca, le 5 août 2018. Ahmed Benchemsi, de Human Rights Watch, était l’un des six participants invités à commenter l'actualité marocaine, lors de cet épisode qui a été posté sur YouTube le 24 août. Pendant l'émission, des invités ont critiqué les discours et la politique du roi Mohammed VI, dans un contexte d'intensification de la répression policière des manifestations de rue. L'épisode a réalisé plus d'un demi-million de vues.

« Le talk-show ‘1 Dîner 2 Cons’ est l'un des très rares espaces où l'expression libre et non censurée est encore possible au Maroc », a déclaré Sarah Leah Whitson, directrice Moyen-Orient et Afrique du Nord de Human Rights Watch. « En cherchant à dissoudre l'organisation qui l'a hébergé, les autorités envoient un message glaçant aux journalistes et commentateurs critiques, qui se font de plus en plus rares au Maroc ; et ce message est: ‘Taisez-vous !’» 

Le 9 octobre, le gouverneur de Casablanca-Anfa, un haut responsable au ministère de l'Intérieur, a écrit au procureur général de Casablanca pour réclamer la dissolution de Racines, au motif que l'association avait « organisé une activité incluant des interviews parsemées d'outrages évidents aux institutions (… et dans lesquelles) ont été exprimées des opinions politiques très éloignées des objectifs pour lesquels l'association a été créée. » La lettre du gouverneur fait référence à l'épisode de « 1 Dîner 2 Cons » enregistré le 5 août. Le 13 novembre, le procureur général a transmis au tribunal une requête en vue de dissoudre Racines, pour les raisons invoquées dans la lettre du gouverneur.

Racines n’a ni organisé « 1 Dîner 2 Cons », ni mis en ligne l’émission sur son site Internet ou sa chaîne YouTube. Ce sont les créateurs de l’émission qui ont posté, sur leur propre chaîne YouTube, l’enregistrement de l’épisode litigieux. « L'association s'est contentée de prêter son bureau de Casablanca comme plateau pour l'enregistrement de l'émission, à la demande de ses créateurs et animateurs, les journalistes Amine Belghazi et Youssef El Mouedden », a déclaré le président de Racines, Raymond Benhaim, à Human Rights Watch. Le 26 décembre, le tribunal a statué en faveur du procureur et ordonné la dissolution de Racines. Le 15 janvier, l'association a publié un communiqué dans lequel elle annonçait sa décision de faire appel.

 « La décision de dissoudre Racines est un mauvais coup, manifestement destiné à intimider les critiques et les réduire au silence. Personne ne devrait être puni pour avoir exprimé ses opinions pacifiquement ou critiqué les institutions. Si les autorités marocaines prennent au sérieux leurs engagements constitutionnels et internationaux à garantir la liberté d'expression et d'association, elles devraient renoncer immédiatement à fermer Racines », a déclaré Heba Morayef, directrice Moyen-Orient et Afrique du Nord d’Amnesty International.

Dans son jugement écrit, le tribunal de première instance a invoqué l'article 36 de la Loi sur les associations, qui stipule que « toute association se livrant à une activité autre que celle prévue par ses statuts peut être dissoute. » En évoquant un article des statuts de Racines établis en 2015, et qui cite parmi ses objectifs « faciliter l'accès à la culture, élaborer une politique culturelle au Maroc et organiser des événements culturels », le tribunal semble suggérer qu’héberger une émission comme « 1 Dîner 2 Cons » outrepassait la mission de l'association. Mais ses statuts de 2015 mentionnent que Racines « milite pour (…) la liberté d'expression ». Ses statuts actualisés de 2018 ajoutent qu'une partie de la mission de Racines consiste à mettre en œuvre des « débats (…) concernant la liberté d'expression citoyenne. »

Les associations devraient être libres de déterminer leurs statuts et leurs activités et de prendre leurs décisions sans ingérence de l'État. Les règles régissant les organisations ne devraient pas être utilisées comme prétextes pour réprimer l'exercice de droits humains tels que les libertés d'expression, de rassemblement pacifique et d'association, ont affirmé Human Rights Watch et Amnesty International. 

« 1 Dîner 2 Cons » est un talk-show sur YouTube dans lequel les deux présentateurs, se présentant eux-mêmes comme les « cons » du titre, invitent des journalistes, des artistes, et d'autres à débattre sur un ton libre et parfois décalé, lors d'un dîner, de sujets politique et sociaux qui font polémique. L’émission est diffusée depuis 2016. C'est la première fois que les autorités y répondent par une action en justice.

Dans l'épisode en question, intitulé « La saga des nihilistes » et consultable en ligne (en trois segments), figurent le directeur de la communication et du plaidoyer de Human Rights Watch pour le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord Ahmed Benchemsi, le journaliste Omar Radi, le chanteur Barry, l’activiste des libertés religieuses Jawad El Hamidi, l’activiste culturel et membre de Racines Aadel Essaadani, et l’économiste Rachid Aourraz. Plusieurs participants ont critiqué l’incapacité du roi Mohammed VI à garantir la reddition des comptes, dans un contexte d’intensification de la répression policière. Un participant a également mentionné la corruption qui, selon lui, entachait la gestion par le ministère de l'Intérieur d'un important programme social lancé par le roi en 2005.

Depuis les années 2000, de nombreux organes de presse indépendants ont fermé au Maroc et leurs fondateurs ont quitté le pays, après des années de harcèlement et d'intimidation. L’État a emprisonné des journalistes, confisqué des publications, saisi des biens, soumis des journalistes à des amendes disproportionnées à l'issue de procès injustes, et orchestré des boycotts publicitaires. Plusieurs journalistes et commentateurs, dont des détracteurs de la politique de l'État, sont actuellement en prison. Les chaînes de télévision basées au Maroc s'abstiennent de toute critique de la politique du roi et de ses pratiques.

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Dans les médias

AtlasInfo.fr (réaction des autorités)

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