Contexte

Depuis l’arrivée au pouvoir du président Maduro en 2013, l’intensification des violations et de la répression des droits humains au Venezuela est devenue alarmante, étouffant les voix dissidentes de l’opposition politique et de la société civile. L’insuffisance des stocks alimentaires et de médicaments essentiels a créé des conditions potentiellement mortelles . Plus de 2.3 millions de Vénézuéliens ont fui leur pays pour échapper à la crise humanitaire et à celle des droits humains. Dans son rapport présenté lors de la récente session du Conseil des droits humains de juin 2018, le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme (HCDH) a révélé l’existence d’un climat d’impunité totale au Venezuela, l’ex-Haut-Commissaire, Zeid Ra'ad Zeid Al-Hussein, ayant affirmé que « l’état de droit en est pratiquement absent ».

Dans son allocution d’ouverture de la 39ème session du Conseil, qui se déroule actuellement à Genève, la Haut-Commissaire Michelle Bachelet a noté que:

«Depuis la publication en juin de notre dernier rapport en date sur le Venezuela, le Bureau a continué de recevoir des informations relatives aux violations des droits économiques et sociaux – notamment des cas de décès consécutifs à la malnutrition ou à des maladies évitables –, ainsi que des droits civils et politiques, qu’il s’agisse de détentions arbitraires, de maltraitances et de restrictions à la liberté d’expression. Le gouvernement n’a pas fait preuve d’ouverture pour envisager de véritables mesures en vue d’établir les responsabilités s’agissant des abus documentés par le Bureau lors des manifestations massives de 2017. »

« Le Bureau exhorte le Conseil des droits de l’homme à prendre toutes les mesures envisageables pour remédier aux graves violations des droits humains documentées dans des rapports antérieurs », a-t-elle ajouté.

 

Répression civile et politique

Dans son dernier rapport en date, le HCDH a souligné que les agences de renseignement et les forces de sécurité vénézuéliennes recourent de plus en plus, depuis juillet 2017, à des arrestations et détentions arbitraires pour réprimer et intimider la société civile, les opposants politiques et museler toute voix susceptible de critiquer le gouvernement ou d’exprimer publiquement un mécontentement. Plus de 12 000 personnes ont été détenues de manière arbitraire depuis 2014, dont au moins 570 personnes, et parmi elles 35 enfants, qui l’ont été rien qu’au cours de la période de neuf mois qui courait d’août 2017 à mai 2018. De nombreux individus ont été placés en détention secrète et subi des traitements cruels, inhumains et dégradants, qui équivalent manifestement à des actes de torture, notamment des décharges électriques, des violents passages à tabac, des asphyxies et des abus sexuels, y compris des viols.

Nombre de ceux et celles qui protestent contre le gouvernement ont été sommairement exécutés par les forces de sécurité. La garde nationale bolivarienne a activement bloqué les tentatives d’identification des auteurs, ouvrant la voie à un climat d’impunité. Entre juillet 2015 et mars 2017, 505 personnes, dont 24 enfants, ont été assassinées par les forces de sécurité dans ce qui constitue des exécutions extrajudiciaires. En février, la procureure de la Cour pénale internationale (CPI), Fatou Bensouda, a annoncé l’ouverture par son bureau d’une enquête préliminaire sur le recours à une force excessive au Venezuela, notamment sur les meurtres et les détentions illégales.

Le rapport du HCDH documente de nombreux cas d’exécutions extrajudiciaires perpétrées en toute impunité, y compris ce témoignage d’une mère dont les deux fils ont été tués par les forces de sécurité gouvernementales :

« En août 2016, j’étais chez moi avec mes deux fils ; l’aîné avait 22 ans et le plus jeune 16. Je faisais la lessive dans la cour lorsque des agents du CICPC ont fait irruption chez moi…Un policier était penché sur mon fils qui se trouvait à terre et j’ai entendu [l’officier] demander à son supérieur s’il devait l’arrêter. Celui-ci a répondu que l’ordre avait été donné de le tuer. J’ai été emmenée dans une autre pièce et ai entendu deux coups de feu… S’il avait fait quelque chose de mal, ils auraient dû le présenter au tribunal au lieu de le tuer…

J’ai été conduite à un poste de police où l’on m’a interdit de m’asseoir sur une chaise. Ils ont commencé à me poser des questions sur mon fils. Ils m’ont battue et jetée à terre. Ils m’ont gardée un jour sans me donner de nourriture ni d’eau, me disant que j’étais responsable d’avoir donné naissance à un criminel. Les policiers m’ont aussi dit qu’ils se rendraient chez moi quand ils le voudraient et que, dans moins d’un an, ils reviendraient pour mon autre fils.

Le 19 juillet 2017, l’OLP est revenue dans mon quartier. Cette fois, ils ont arrêté mon plus jeune fils, qui se trouvait dans la rue avec des amis. Après l’avoir cherché dans les hôpitaux et les commissariats de police, j’ai été informée par quelqu’un qu’il se trouvait à la morgue. Ils m’ont montré une photo de son corps. »

 

Crise humanitaire

De graves pénuries de vivres et de médicaments rendent de plus en plus difficile pour de nombreux Vénézuéliens de nourrir leur famille et d’avoir accès aux soins de santé les plus basiques. La population a perdu en moyenne 11 kilos en 2017. La plupart des Vénézuéliens se couchent la faim au ventre et la malnutrition modérée à sévère chez les enfants âgés de moins de cinq ans est en hausse de plus de 50 % en 2017. Selon des données officielles rendues publiques par la ministre vénézuélienne de la Santé, rien qu’en 2016, la mortalité infantile a augmenté de 30 %, la mortalité maternelle de 65 % et les cas de paludisme de 76 %. Quelques jours plus tard, elle a été limogée.

Le Rapporteur spécial des Nations Unies sur le droit à l’alimentation a déclaré que les stratégies suivies en temps de crise ont « des effets considérables à long terme, en particulier pour les femmes et les enfants ». Des témoignages comme celui de Kim – une infirmière qui a occupé deux emplois pour subvenir aux besoins de ses enfants, tenter de guérir les malades en pleine pénurie de médicaments et d’articles de première nécessité, mais au prix de les voir à peine – montrent que la crise a des effets disproportionnés sur les femmes, qui restent, dans de nombreuses familles, les principales prestataires de soins pour les enfants ou les autres membres de leur famille.

En début d’année, un groupe d’experts dans le cadre des Procédures spéciales  – notamment les Rapporteurs spéciaux sur l’alimentation, sur la santé, sur le logement décent et sur l’extrême pauvreté – a publié une déclaration conjointe qui affirme qu’« un grand nombre de Vénézuéliens sont affamés, privés de médicaments essentiels et tentent de survivre dans une situation qui s’aggrave sans fin en vue ».

 

Crise des réfugiés

Selon le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), plus de deux millions de Vénézuéliens ont fui le pays en raison de la persécution politique, de la violence et de la crise humanitaire en cours. En conséquence, une hausse de 2 000 % des demandes d’asile a été enregistrée en Amérique latine depuis 2014. Les personnes piégées dans l’incertitude de ce statut sont « particulièrement vulnérables à l’exploitation, à l’extorsion, à la violence, notamment à la violence sexuelle et sexiste, à la traite des êtres humains, au recrutement forcé par des organisations criminelles, à la discrimination et à la xénophobie ». Néanmoins, de nombreuses personnes interrogées par HRW espèrent pouvoir rentrer chez elles, mais ne peuvent le faire tant qu’elles n’auront plus à craindre qu’elles, leurs familles ou leurs amis continueront d’être sous la menace d’exécutions, de la famine ou de disparitions forcées.

 

Nécessité d’une action du Conseil des droits de l’homme

Lors de la 38ème session du Conseil des droits humains en juin, une déclaration commune interrégionale émise par le Pérou au nom de 53 États a exprimé une vive préoccupation au sujet de la crise humanitaire et des violations des droits humains au Venezuela. Le Conseil devrait répondre à cet appel en adoptant une résolution au cours de la présente session pour garantir la continuité des rapports de la Haut-Commissaire et la poursuite des discussions à ce sujet par le Conseil, afin que celui-ci puisse envisager une réponse adéquate à la détérioration de la situation au Venezuela.