Une femme appartenant à la minorité musulmane Rohingya, originaire de Birmanie (Myanmar), photographiée dans un camp de réfugiés mis en place à Kutupalong, près de la ville portuaire de Cox's Bazar, dans le sud-est du Bangladesh, le 4 février 2017.

(New York, le 6 février 2017) – Fin 2016, les forces de sécurité birmanes ont commis des viols et d’autres violences sexuelles à l’encontre de femmes et de jeunes filles rohingyas, dont certaines n’avaient que 13 ans , lors d’opérations sécuritaires menées dans l’État de Rakhine dans le nord du pays, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui. Le gouvernement birman devrait autoriser rapidement une enquête internationale indépendante sur les allégations d’abus dans l’État de Rakhine, notamment au sujet des viols systématiques des femmes et jeunes filles appartenant à l’ethnie Rohingya.

Des membres de l’armée birmane et de la police des frontières ont pris part à des viols, des viols collectifs, des fouilles corporelles invasives et des agressions sexuelles dans au moins neuf villages dans le district de Maungdaw entre le 9 octobre et mi-décembre, a affirmé Human Rights Watch. Des survivants et des témoins, ayant identifié des unités de l’armée et de la police des frontières grâce à leurs uniformes, leurs foulards, leurs brassards et leurs écussons, ont décrit des attaques en groupe par les forces de sécurité, certains d’entre eux maintenant les femmes à terre ou sous la menace d’une arme tandis que d’autres les violaient. De nombreux survivants ont déclaré avoir été insultés et menacés à cause de leur appartenance ethnique ou religieuse au cours des attaques.

« Ces agressions horribles menées par les forces de sécurité contre des femmes et des jeunes filles rohingyas constituent un nouveau chapitre violent du long passif répugnant de l’armée birmane en matière de violences sexuelles contre les femmes », a déclaré Priyanka Motaparthy, chercheuse senior sur les situations d’urgence à Human Rights Watch. « Les commandants de ces unités de l’armée et de la police devraient être tenus responsables de ces crimes s’ils n’ont pas fait tout ce qui était en leur pouvoir pour y mettre fin ou pour punir les personnes impliquées. »

De décembre 2016 à janvier 2017, les chercheurs de Human Rights Watch ont interrogé 18 femmes au Bangladesh, dont 11 avaient survécu à des agressions sexuelles, ainsi que 10 hommes. Dix-sept hommes et femmes, y compris des femmes ayant survécu aux attaques, ont été témoins de violences sexuelles, notamment contre leurs épouses, leurs sœurs ou leurs filles. En tout, Human Rights Watch a répertorié 28 viols et autres agressions sexuelles, certains incidents impliquant plusieurs victimes. Un rapport publié par le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme (HCDH) le 3 février a révélé que plus de la moitié des 101 femmes interrogées par les enquêteurs de l’ONU ont déclaré avoir été violées ou avoir subi d’autres formes de violence sexuelle. D’après un total de 204 entretiens, le rapport a conclu que les attaques, dont les viols et les autres violences sexuelles, « semblaient avoir été étendues et systématiques, signe de la perpétration très probable de crimes contre l’humanité ».

Après les attaques menées par des militants rohingyas contre des postes de gardes-frontières le 9 octobre 2016, l’armée birmane a lancé une série d’« opérations de nettoyage » dans l’État de Rakhine au nord. Les forces de sécurité ont exécuté sommairement des hommes, des femmes et des enfants, ont pillé des propriétés et ont brûlé au moins 1 500 maisons et autres bâtiments. Plus de 69 000 Rohingyas ont fui vers le Bangladesh, tandis que 23 000 autres ont été déplacés à l’intérieur du pays dans la division de Maungdaw.

Plusieurs femmes ont décrit la façon dont les soldats ont cerné leurs villages ou leurs domiciles, puis ont rassemblé les villageois à l’extérieur, séparant les hommes des femmes, et les ont détenus pendant de nombreuses heures. Les soldats ont souvent abattu les villageois et violé, séparément ou collectivement, les femmes et les jeunes filles. « Ayesha », femme rohingya d’une vingtaine d’années, a déclaré à Human Rights Watch : « Ils ont rassemblé toutes les femmes et ont commencé à nous battre avec des bâtons de bambou et à nous donner des coups de pied avec leurs bottes. Après nous avoir battues, les militaires ont emmené 15 femmes de mon âge environ [et moi] et nous ont séparées... [Les soldats] m’ont violée à tour de rôle, déchirant mes vêtements. »

Au cours de ces descentes dans les maisons, les forces de sécurité ont fréquemment battu ou tué les membres des familles et violé les femmes. « Noor », femme d’une quarantaine d’années, a déclaré que 20 soldats avaient envahi sa maison et les avaient saisis, elle et son mari : « Ils m’ont emmenée dans la cour de la maison. Deux autres ont placé un fusil contre ma tempe, ont déchiré mes vêtements et m’ont violée... Ils ont assassiné [mon mari] devant moi avec une machette. Puis trois autres hommes m’ont violée... Au bout d’un moment, j’ai commencé à saigner gravement. Je souffrais d’une douleur sévère dans le bas-ventre et tout mon corps me faisait mal. »

Les violences sexuelles ne semblent pas s’être produites de manière aléatoire ou opportune, mais relever d’une attaque coordonnée et systématique contre les Rohingyas, en partie à cause de leur appartenance ethnique et de leur religion, a précisé Human Rights Watch. De nombreuses femmes ont déclaré à Human Rights Watch que les soldats les avaient menacées ou insultées en proférant des paroles axées sur leur statut de musulmanes rohingyas ; ils les ont traitées de « salope de bengali » ou de « salope de musulmane » tout en les battant ou en les violant. Une femme a entendu des soldats lancer cette menace : « Nous allons vous tuer parce que vous êtes musulmans. » D’autres femmes ont rapporté que les forces de sécurité leur avaient demandé si elles « abritaient des terroristes », puis les avaient battues et violées lorsqu’elles avaient répondu non. Une femme d’une vingtaine d’années, ayant déclaré que des soldats avaient essayé de la violer dans sa maison, a ajouté qu’ils lui avaient dit : « Tu élèves tes enfants pour nous tuer, alors nous allons tuer tes enfants. »

Les autorités birmanes n’ont pris aucune mesure concrète pour enquêter sérieusement sur les allégations de violences sexuelles ou d’autres abus signalées par des organisations non gouvernementales, dont Human Rights Watch. Une commission d’enquête nationale sur la situation dans le district de Maungdaw, dirigée par le premier vice-président et composée de représentants du gouvernement actuels et passés, a publié un rapport intermédiaire le 3 janvier 2017. Elle affirme avoir traité les allégations de viols et « interrogé les villageois et les femmes localement à l’aide de diverses méthodes... [mais les preuves récoltées sont] insuffisantes pour intenter des actions en justice à ce jour. » De plus, contrairement aux conclusions des groupes de défense des droits humains, la commission a rejeté les récits d’abus graves et de persécution religieuse et déclaré qu’il n’y avait aucun cas de malnutrition.

Le 26 décembre 2016, le Comité d’information de la Conseillère d’État Aung San Suu Kyi a publié un communiqué de presse portant sur « les rumeurs selon lesquelles des femmes avaient été violées au cours des opérations de nettoyage menées par les forces de sécurité à la suite des violentes attaques dans le canton de Maungdaw ». Annexé d’une image titrée « Faux viol », le communiqué affirmait que la commission d’enquête avait interrogé deux femmes dont les témoignages étaient contradictoires sur le fait qu’elles avaient été violées et que les chefs de village avaient réfuté leurs récits par la suite. Cependant, la vidéo de la visite de la commission montre un enquêteur posant à l’une des femmes des questions sur les violences subies par d’autres femmes auxquelles elle avait assisté, et non sur son expérience personnelle. Rien dans le témoignage vidéo ne suggère qu’elle ait menti au cours de l’entretien. Celui-ci semble agressif et non conforme aux directives agréées de conduite d’entretiens auprès de victimes de violences sexuelles. Les circonstances problématiques dans lesquelles les autorités ont mené ces entretiens, ainsi que les risques encourus par les femmes, notamment lorsque les autorités ont dévoilé leurs noms et leurs identités aux médias, soulèvent de sérieux doutes sur la crédibilité du communiqué de presse du Comité d’information.

 « Le gouvernement devrait cesser de contester ces allégations de viol et offrir plutôt aux survivants un accès au soutien nécessaire, aux soins de santé et à d’autres services », a déclaré Priyanka Motaparthy.

Les Rohingyas victimes d’agression sexuelle sont confrontés à un accès limité aux soins de santé d’urgence, y compris pour éviter toute grossesse non désirée à la suite d’un viol et toute infection par le VIH, et pour traiter d’autres maladies sexuellement transmissibles, a déclaré Human Rights Watch. Bien que le gouvernement birman ait permis à certains secours d’atteindre l’État de Rakhine au nord, il continue d’empêcher l’aide internationale d’accéder à la population civile. Nous ne savons pas combien de rescapées de viol se trouvent toujours dans la région et si elles ont reçu les soins de santé adéquats. Aucune des femmes interrogées par Human Rights Watch n’a eu accès à des installations médicales avant d’atteindre le Bangladesh. Nombre d’entre elles ont rapporté qu’elles manquaient d’informations sur les services disponibles au Bangladesh, ou qu’elles ne pouvaient pas faire soigner leurs enfants ni se payer le transport jusqu’à une clinique.

« L’échec du gouvernement à enquêter sur les viols et les autres crimes commis contre les Rohingyas devrait faire comprendre aux amis de la Birmanie et aux bailleurs de fonds qu’il faut absolument une enquête internationale indépendante pour faire la lumière sur ces abus effroyables », a conclu Priyanka Motaparthy.

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Complément d'information sur les abus dans l’État de Rakhine (nord de la Birmanie)

Viols et agressions sexuelles commis à l’encontre de femmes et de jeunes filles rohingyas

Les incidents suivants se sont produits entre le 9 octobre 2016 et mi-décembre 2016. Des pseudonymes ont été utilisés afin de protéger les personnes interrogées, ainsi que leurs proches restés en Birmanie, contre d’éventuelles représailles par le gouvernement.

Cas de viols individuels et de viols collectifs

Human Rights Watch a interrogé neuf femmes rohingyas ayant déclaré avoir été violées ou violées collectivement par des membres des forces de sécurité birmanes lors d’attaques menées contre leurs villages dans l’État de Rakhine. Plusieurs femmes ont décrit la façon dont les forces de sécurité sont entrées de force dans leurs maisons, ont pillé leurs biens et ont soumis les femmes à des fouilles corporelles invasives avant de violer une ou plusieurs des femmes ou jeunes filles de la famille. Fatima, une femme rohingya âgée d’une vingtaine d’années, a décrit l’attaque menée par des soldats contre elle et ses jeunes enfants dans le village de Kyet Yoe Pyin à la mi-novembre. Elle a dit :

Quatre soldats ont attaqué et sont entrés soudainement chez nous. L’un d’eux a attrapé les enfants, deux autres ont saisi mes deux bras... Ils étaient armés de fusils, de pistolets, de couteaux petits et longs, et certains portaient des ceintures à munitions.

Ma fille aînée [âgée de 5 ans] a crié et dit « S’il vous plaît, laissez-nous. » ... Alors, ils l’ont tuée... avec une machette. Ils l’ont assassinée devant moi.

Lorsqu’ils l’ont tuée, j’étais complètement bouleversée. [Les soldats] m’ont dit plein de choses que je ne comprenais pas et ont mis un pistolet sur ma tempe... Ils m’ont donné des coups de pieds dans le bassin et dans le dos et m’ont battue sur la tête avec un bâton de bois.

[Puis] l’un des soldats a arraché mes vêtements. Deux soldats m’ont violée à tour de rôle. Ils avaient entre 30 et 35 ans. Ils m’ont touché à tellement d’endroits en me faisant très mal – ils ont touché ma poitrine, mes parties génitales. Ils ont été rapides, ils n’ont ouvert que leurs braguettes, ils n’ont pas enlevé leurs pantalons. Lorsqu’un autre soldat a essayé de me violer, j’ai résisté. Ils ont alors brûlé ma jambe avec du plastique, ils l’ont éteint sur ma jambe.

 

Noor, une femme d’une quarantaine d’années, a déclaré qu’une vingtaine de soldats avaient pris d’assaut sa maison dans la ville frontalière de Shein Kar Li au début du mois de décembre, et les ont saisis, elle et son mari :

Deux d’entre eux ont maintenu mes bras fermement. Je ne pouvais pas bouger. Ils m’ont emmenée dans la cour de la maison. Deux autres ont placé un fusil contre ma tempe, ont arraché mes vêtements et m’ont violée... Pendant qu’ils me tenaient, mon mari était également maintenu. Ils l’ont assassiné devant moi avec une machette. Puis trois autres hommes m’ont violée. J’ai commencé à saigner sévèrement. Au bout de quelque temps, je ne savais plus ce qu’il se passait, j’ai perdu connaissance... Je me suis réveillée le lendemain matin. J’ai pris mes bijoux en or, je suis allée au ghat le plus proche [escaliers permettant d’accéder à la rivière] et je les ai donnés au batelier [pour pouvoir faire la traversée jusqu’au Bangladesh]. Pour y arriver, j’ai dû marcher très lentement, car je souffrais. Je souffrais d’une douleur sévère dans le bas-ventre et tout mon corps me faisait mal.

 

Des témoins ont également décrit des forces de sécurité rassemblant des femmes dans des zones publiques (des rizières ou des cours d’école) et les détenant avant de choisir des femmes à violer. Ayesha, une femme d’une vingtaine d’années, du village de Pyaung Pyit, a déclaré :

Ils ont rassemblé toutes les femmes et ont commencé à nous battre avec des bâtons de bambou et à nous donner des coups de pied avec leurs bottes. En tout, ils ont battu entre 100 et 150 femmes, garçons et filles. Après nous avoir battues, les militaires ont emmené 15 femmes de mon âge environ et moi, et nous ont séparées [du groupe].

Ils nous ont menées jusqu’à une école à proximité, nous ont laissées en plein soleil, debout face au champ. Ils nous ont obligées à nous mettre face au soleil. Puis trois soldats m’ont emmenée jusqu’à une mare à côté.

Alors qu’ils se préparaient à me violer, ils ouvraient leurs pantalons. Tout ce que je pouvais voir, c’était leurs sous-vêtements. Lorsque l’un d’eux eut fini de me violer, je résistais avec ma jambe et un autre m’a frappé dans l’œil... L’un d’eux m’a donné un coup de pied dans le genou et m’a blessée. Ils m’ont aussi mordue au visage et griffée avec leurs ongles.

J’ai commencé à saigner. Lorsque je me suis mise à saigner sévèrement au niveau des parties génitales et de la jambe, ils m’ont laissée. Je ne sentais plus rien. Lorsque j’ai repris mes esprits, j’ai découvert mes vêtements déchirés autour de moi. J’ai pris ma jupe et me suis enroulée dedans.

 

Ayesha a expliqué que son ventre et ses parties génitales avaient rougi et enflé, et qu’elle a continué à avoir mal pendant au moins une semaine après l’attaque.

Une femme d’une trentaine d’années du village de Kyet Yoe Pyin a raconté que quatre soldats l’avaient violée, puis que l’un d’eux l’avait violée de nouveau en insérant le canon de son fusil dans son vagin.

Viols de jeunes filles

Cinq personnes ont indiqué à Human Rights Watch avoir vu les forces de sécurité violer ou agresser sexuellement des jeunes filles, dont certaines n’avaient que 13 ans, ou vu des filles se faire enlever, entendu leurs cris et appris peu de temps après qu’elles avaient été violées. Certaines de ces victimes étaient des membres de leur famille.

Sayeda, une femme d’une quarantaine d’années du village de Kyet Yoe Pyin, a déclaré que, mi-novembre, des soldats avaient violé collectivement sa fille de 16 ans devant ses yeux, puis avaient brûlé sa maison :

Après la prière du soir, des militaires sont arrivés et ont cerné notre maison, puis ils sont entrés. Trois soldats nous ont attrapées mes [sept] filles et moi, et nous ont emmenées vers la rizière. Ils nous ont battues avec leurs fusils.

Juste devant mes yeux, quatre militaires ont violé [ma fille aînée]. Puis l’un des soldats l’a emmenée ailleurs. Lorsque les soldats l’ont attaquée, je me suis emparée de mes autres filles et j’ai couru. Nous avons couru jusque dans les buissons. D’autres personnes m’ont appris plus tard qu’elle était morte. Je n’ai pas vu son corps.

 

Amina, une femme d’une vingtaine d’années du village de Hpar Wut Chaung, a rapporté que des soldats avaient violé et tué sa sœur de 13 ans lors d’une descente dans leur maison début décembre, ainsi que cinq autres de ses frères et sœurs. Elle a dit :

Lorsqu’ils sont entrés [chez nous], nos frères dormaient sur la véranda et nous [les cinq sœurs] étions couchées. Ils ont abattu mes [frères] et ont maintenu les filles pour qu’elles ne puissent plus bouger.

Ils ont immédiatement tiré dans la tête de ma plus petite sœur. Pendant [qu’une autre de mes sœurs] s’enfuyait, il [lui ont également] tiré dessus.

Ils ont emmené mon autre sœur [de 13 ans] dans une autre pièce où ils l’ont violée. Nous l’avons entendu [crier]. Elle a crié « Venez m’aider ! Il essaie de me déshabiller ! » D’après ce que j’ai vu de l’extérieur, 10 autres personnes sont entrées dans cette pièce avec ma sœur.

 

Amina et son père ont réussi à s’échapper et ont fui jusqu’à un village voisin. Là, sa voisine qui avait également fui lui a annoncé qu’elle avait vu la sœur d’Amina morte, sans aucun vêtement sur elle.

Agressions sexuelles

Plusieurs femmes ont déclaré à Human Rights Watch avoir subi des fouilles corporelles invasives menées par les forces de sécurité, au cours des descentes dans les villages, soit chez elles soit une fois les villageois rassemblés à l’extérieur. Des soldats ont passé leurs mains sous les vêtements des femmes et ont appuyé fortement sur leur poitrine et leurs parties génitales, ces fouilles constituant des agressions sexuelles. Ils ont battu ou giflé certaines femmes et les ont menacées avec des machettes et des pistolets. Ils ont aussi arraché les bijoux portés par les femmes et ont pris l’argent qu’elles gardaient sur elles. Certaines femmes ont déclaré avoir été fouillées deux fois.

Taslima, une femme de 25 à 30 ans du village de Dar Gyi Zar, a déclaré que, début novembre, après qu’elle a fui vers le village voisin de Yae Twin Kyun, des soldats sont venus dans la maison où elle résidait et les ont traînées, elle et d’autres femmes du village, à l’extérieur dans la cour :

Lorsque [les militaires] sont entrés dans la maison, l’un d’eux m’a fouillée à la recherche d’or et de bijoux et m’a demandé de l’argent. Comme je ne leur ai pas donné, des soldats m’ont attrapée et m’ont fouillée. Ils ont cherché sous mes vêtements... Ils ont appuyé très fort sur ma poitrine. Ils ont découvert que je cachais de l’argent au niveau de la poitrine. Ils ont aussi touché mes hanches et mes parties intimes [génitales].

 

Elle a expliqué qu’ils l’ont ensuite traînée à l’extérieur : « Il y avait 10 à 12 femmes debout dans la cour, toutes du même âge que moi à peu près. Ils nous ont toutes touchées, de façon très désobligeante. Ils ont utilisé [leurs fusils] et leurs machettes pour nous menacer. »

Sara, du village de Sin Thae Pyin, a déclaré que, fin novembre, une quinzaine de soldats sont entrés chez elle où elle se trouvait avec sa belle-mère et sa nièce de 15 ans. Elle a rapporté qu’ils avaient d’abord fouillé les placards, mais comme ils ne trouvaient rien de valeur, ils se sont mis à fouiller les femmes :

Lorsqu’ils nous ont fouillées, un soldat a cherché sur ma poitrine, il a mis les mains dans mes vêtements. Je me suis alors mise à pleurer. Lorsque j’ai commencé à pleurer, ils nous ont frappées. Ils nous ont giflées, ma belle-mère, la fille aînée de ma belle-sœur et moi. Ils ont arraché mes vêtements et ont tenté de me violer, mais j’ai crié très fort, ils sont alors partis.

 

Plusieurs femmes ont déclaré avoir été soumises à des fouilles corporelles invasives ou à d’autres attouchements non consensuels par des soldats. Plusieurs hommes et femmes ont signalé avoir assisté à ces fouilles.

Accès aux soins et aux services

 

Les rescapées d’agression sexuelle ont besoin d’accéder à des services médicaux d’urgence et de longue durée, à une aide juridique et à un soutien social pour traiter les blessures causées par l’agression, pour éviter toute grossesse, toute infection par le VIH ou d’autres maladies sexuellement transmissibles, ainsi que pour recueillir des preuves visant à poursuivre en justice les auteurs de ces crimes.

Des organisations internationales telles que l’Organisation internationale pour les migrations et Médecins Sans Frontières assurent la maintenance ou le financement de cliniques dans le district de Cox’s Bazar au Bangladesh, où les femmes interrogées par Human Rights Watch ont fui. Ces établissements peuvent fournir des soins essentiels et salvateurs, d’autres traitements médicaux et un soutien psychologique aux rescapées d’agression sexuelle. Les rescapées peuvent également être envoyées vers des hôpitaux du gouvernement bangladais en cas de soins plus importants ou de longue durée.

Cependant, bien que plusieurs femmes interrogées aient déclaré avoir reçu des soins dans ces établissements au Bangladesh, y compris une aide psychologique, une seule a eu accès aux installations médicales dans un délai de 24 heures après son agression. Le batelier qui l’avait transportée de Birmanie au Bangladesh l’a dirigée vers une clinique après avoir remarqué l’étendue de ses blessures ; elle y est donc allée tout de suite après avoir franchi la frontière. Les autres femmes se sont fait soigner plusieurs jours après avoir été agressées, une fois en sécurité ailleurs en Birmanie ou une fois qu’elles avaient trouvé refuge et des nécessités de base au Bangladesh. Elles ont ainsi dépassé le délai pendant lequel les professionnels de santé peuvent administrer efficacement une contraception d’urgence (120 heures) et un traitement prophylactique post-exposition au VIH (72 heures), comme le recommande l’Organisation mondiale de la santé. Une femme a dit que des villageois en Birmanie lui avaient donné des contraceptifs alors que d’autres n’ont pris que du paracétamol, un antalgique léger, après leur agression.

Ne connaissant pas les services disponibles et ne sachant pas comment y accéder, des femmes n’ont pas pu se faire soigner, même au Bangladesh. De nombreuses autres femmes ont déclaré ne pas avoir cherché de soins médicaux, y compris dans des établissements gouvernementaux ou humanitaires au Bangladesh où elles auraient pu recevoir des traitements gratuitement, car elles croyaient, à tort, qu’elles devraient payer ces services ou car elles ne savaient pas qu’elles pouvaient y accéder. Certaines femmes ont également évoqué des difficultés financières pour payer les transports jusqu’à ces établissements, ou indiqué qu’elles n’avaient personne pour surveiller leurs enfants en leur absence. Aucune des femmes interrogées par Human Rights Watch n’est retournée dans ces centres médicaux pour des visites de suivi, bien que certaines aient déclaré avoir encore mal ou ne pas être allées au bout de leur traitement car elles devaient renouveler leur ordonnance.

Fatima nous a expliqué : « Maintenant, j’ai des problèmes urinaires. Lorsque je me trouvais à [la clinique], ils m’ont donné des médicaments, mais je n’ai pas réellement retrouvé un [débit urinaire normal]... Par la suite, je n’y suis pas retournée... Car j’avais peur de devoir payer les médicaments. » Mumtaz a déclaré : « J’ai toujours mal à l’épaule et à la poitrine [où ils m’ont frappée]... ainsi que dans le bas-ventre et dans le dos. J’ai terminé mes médicaments mais je n’ai pas d’argent pour consulter un médecin, et [je ne peux pas] laisser mon enfant seul à la maison. »

Les personnes interrogées ont également précisé qu’elles n’étaient pas retournées pour des consultations de suivi psychologique, même lorsqu’elles continuaient de faire des cauchemars sur les violents incidents ou souffraient d’autres signes de traumatisme. Nombre d’entre elles ont indiqué ne pas savoir ce qu’était l’accompagnement psychologique. Une femme ayant suivi une première séance d’accompagnement a déclaré qu’elle n’y retournerait pas car elle se sentait trop accablée par les épreuves rencontrées et ne se sentait pas capable d’y retourner. « Je n’irai plus. Je me sens faible, trop fatiguée pour y aller », a-t-elle affirmé.

La plupart des femmes interrogées ont expliqué qu’elles étaient venues au Bangladesh avec leurs enfants uniquement ou avec d’autres femmes ou filles de leur famille, et qu’elles luttaient pour subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs enfants. Leurs époux ou les autres hommes de la famille avaient été soit tués par l’armée birmane, soit séparés d’elles au cours des accès de violence. Beaucoup de femmes ne savaient plus où se trouvaient leur époux ou s’ils étaient toujours vivants. Plusieurs des personnes interrogées ayant fui avec leurs enfants uniquement ont lutté pour satisfaire leurs besoins élémentaires d’alimentation et de logement. Elles ont indiqué qu’elles survivaient grâce aux distributions caritatives limitées, en mendiant ou en envoyant un jeune enfant au marché local pour mendier.

Les gouvernements et les agences internationales concernés devraient continuer de soutenir les soins médicaux et psychosociaux des rescapées de violences sexuelles en Birmanie, y compris de celles ayant fui vers le Bangladesh. Il faut également fournir d’autres efforts pour encourager et éduquer les personnes susceptibles d’avoir besoin de ces services afin qu’elles sachent comment y accéder.

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