Environ un million d'enfants comme Joshua travaillent dans des mines d'or artisanales de petite taille en Asie, en Afrique et en Amérique latine. De l'or qui se retrouve dans nos montres, nos smartphones ainsi que dans d’autres produits. Pour Juliane Kippenberg, de HRW, l'OCDE, qui organise un forum à Paris, doit agir. Et vite. Édité par Paul Laubacher

J’ai récemment rencontré Joshua* au Ghana. Joshua avait environ 7 ans et travaillait dans une mine d’or. Dans un nuage de poussière et sous le vacarme des concasseurs, son travail consistait à extraire de l’or avec une pelle et une batée. Joshua et ses amis respiraient en plus les émanations toxiques de mercure libérées dans l’air durant le traitement du minerai.

Un jeune garçon ghanéen âgé de 12 ans, qui travaille dans l’orpaillage, montre du mercure – une substance hautement toxique - qu'il utilise pour séparer l’or du minerai.

© 2014 Human Rights Watch

Environ un million d'enfants comme Joshua travaillent dans des mines artisanales de petite taille en Asie, en Afrique et en Amérique latine. Ces mines sont exploitées de manière rudimentaire et font souvent partie du secteur informel.

Cette semaine, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) a une chance d’agir à cet égard. L’OCDE organise un forum à Paris pour évaluer si l’approvisionnement actuel en minerais répond aux normes du Guide OCDE sur le devoir de diligence (« due diligence »). Le Guide énonce cinq mesures que les entreprises devraient prendre pour garantir qu’elles ne contribuent pas à des violations graves en matière de droits humains, telles que les pires formes de travail des enfants. Ces mesures valent non seulement pour les zones de conflit, mais également pour les régions à « haut niveau de risque »  qui souffrent de faiblesses institutionnelles comme le Ghana.

À ce jour, l’OCDE n’a toujours pas pris de mesures suffisantes pour lutter contre le travail des enfants dans les chaînes d’approvisionnement en minerais. L’OCDE a concentré ses efforts sur l’important problème des « minerais de la guerre », et sur les mesures que devraient prendre les entreprises pour assurer des chaînes d’approvisionnement responsables en minerais dans la région des Grands Lacs déchirée par les conflits. Beaucoup moins d’attention a été accordée à la question du travail des enfants, et les mesures prises par l’OCDE, les gouvernements et les entreprises restent insuffisantes.

Human Rights Watch a documenté les risques auxquels les enfants sont exposés lorsqu’ils travaillent dans des mines d’or artisanales de petite taille : morts dans l’effondrement des fosses minières, blessures dues à des accidents et empoisonnement au mercure. Le mercure, un métal liquide utilisé pour attirer les particules d’or pendant le traitement du minerai, provoque des lésions cérébrales, des maladies cardiaques et pulmonaires ainsi que d’autres dommages irréversibles pour la santé. Le travail dans les mines affecte également l’éducation des enfants : ceux qui travaillent dans ce secteur ont souvent des difficultés pour aller à l’école de manière régulière, et parfois décrochent complètement.  

D’après les recherches de Human Rights Watch au Ghana, au Mali, aux Philippines et en Tanzanie, les gouvernements et les entreprises ne prennent pas de mesures suffisantes pour lutter contre le travail des enfants dans le secteur minier. Ces pays ont des législations et des instances gouvernementales pour mettre fin au travail des enfants, mais les lois ne sont pas appliquées et les institutions sont faibles. Les entreprises échouent parfois à assurer leur devoir de diligence pour s’assurer que leurs chaînes d’approvisionnement ne recourent pas au travail des enfants. Beaucoup de commerçants d’or locaux ne vérifient par les conditions de travail dans les sites miniers auxquels ils s’approvisionnent, et vont parfois jusqu’à acheter de l’or à des enfants orpailleurs. C’est ainsi que cet « or sale » s’introduit dans les chaînes d’approvisionnement des sociétés internationales. Environ 15% de l’approvisionnement mondial en or provient de mines artisanales de petite taille.   

Au Ghana, nous avons constaté que les commerçants achetaient de l’or à des mines n’ayant pas de licence, où le travail des enfants était fréquent, et le vendaient à des sociétés d’exportation aux moyens de vérifications insuffisants pour identifier et filtrer l’or extrait par des enfants. Certaines de ces sociétés ont exporté de l’or vers d’importantes raffineries à Dubaï et en Suisse, comme Metalor, Emirates Gold et Kaloti. L’or traité par Joshua pourrait ainsi se retrouver dans nos montres, nos smartphones ainsi que dans d’autres produits.

Il existe des signes encourageants à l’OCDE. Cette semaine, lors du forum de l’OCDE, les participants vont débattre d’une éventuelle « boîte à outils » que les entreprises pourraient utiliser pour détecter le travail des enfants dans leurs chaînes d’approvisionnement. L’OCDE intègre aussi de plus en plus les questions relatives au travail des enfants dans son travail. Ces premières mesures sont bienvenues et pourraient convaincre les entreprises concernées qu’il est possible de mettre en place des garanties contre le travail des enfants dans les chaînes d’approvisionnement en minerais.

C’est un effort concerté de l’OCDE, des gouvernements et des entreprises qui est aujourd’hui nécessaire. Les entreprises devraient mener des contrôles robustes et à tous les niveaux de leur chaîne d’approvisionnement en matière de travail des enfants. Elles devraient avoir des systèmes de gestion pour identifier les risques en la matière ; réagir aux risques identifiés ; mettre en place des procédures de contrôles par une tierce-partie indépendante ; et rendre compte publiquement des résultats de leurs efforts de devoir de diligence. Les entreprises devraient de plus mener une initiative industrielle plus large englobant l’ensemble du secteur minier, à l’instar d’initiatives similaires conduites par d’autres industries sur le travail des enfants dans la production de cacao et de tabac. Le forum de l’OCDE devrait soutenir de tels efforts en fournissant conseils, espace de discussion et avis d’experts.

Enfin, l’OCDE et les États membres devraient renforcer leurs pressions. Les normes et les codes de conduite volontaires ne peuvent, à eux seuls, assurer un approvisionnement responsable des entreprises travaillant dans le secteur du minerai. L’OCDE devrait créer un mécanisme pour contrôler efficacement l’application des mesures prévues par leur Guide sur le devoir de diligence, et réexaminer ce mécanisme régulièrement et publiquement. A l’instar du projet de loi en discussion au Parlement français, les États membres devraient faire du devoir de diligence en matière de droits humains une exigence légale pour tous les secteurs économiques et voter pour un traité international sur les droits humains et les chaînes d’approvisionnement mondiales lors de la Conférence internationale du travail qui se tiendra à partir de fin mai.

Prendre ces mesures contribuerait à donner aux enfants comme Joshua un avenir meilleur.