Des femmes font la queue pour chercher de l’eau dans un camp géré par la Mission des Nations Unies au Soudan du Sud (MINUSS), près de la ville de Bentiu.

© 2015 Samer Muscati/Human Rights Watch
(Nairobi) – Les forces gouvernementales du Soudan du Sud et les combattants qui sont leurs alliés ont commis d'innombrables meurtres et viols, ainsi que des incendies et des pillages systématiques de biens civils, lors d'une offensive militaire menée dans l'État d'Unité, avec pour conséquence de nombreux déplacements forcés, a déclaré Human Rights Watch dans un rapport publié aujourd'hui. Ces attaques, perpétrées délibérément contre des civils et contre leurs biens lors de cette offensive qui s'est déroulée entre avril et juin 2015, équivalent à des crimes de guerre, et les meurtres et les viols pourraient aussi constituer des crimes contre l'humanité.
 

Ce rapport de 42 pages, intitulé « They Burned it All: Destruction of Villages, Killings, and Sexual Violence in South Sudan’s Unity State » (« Ils ont tout brûlé: destruction de villages, meurtres et violences sexuelles dans l'État d'Unité au Soudan du Sud »), est basé sur plus de 170 entretiens réalisés en juin et juillet avec des survivants et des témoins. Plus de 125 de ces personnes ont été déplacées par les combats ou du fait d'attaques menées contre leurs villages par les troupes gouvernementales ou des miliciens appartenant au groupe ethnique des Bul Nuer et qui sont leurs alliés. Human Rights Watch a recueilli des récits choquants concernant les assassinats d'environ 60 civils, femmes, enfants et hommes, y compris des personnes âgées. Certaines victimes ont été pendues, d'autres tuées par balles et d'autres encore ont été brûlées vives. Les personnes interrogées ont été sélectionnées au hasard et le nombre des cas documentés par Human Rights Watch ne représente presque certainement qu'une fraction du total.

« Les forces pro-gouvernementales ont commis des meurtres horribles et des viols systématiques, et ont incendié d'innombrables habitations alors qu'elles déferlaient à travers de vastes étendues dans l'État d'Unité », a déclaré Daniel Bekele, directeur de la division Afrique à Human Rights Watch. « Cette offensive dévastatrice dans l'État d'Unité est le dernier épisode en date d'un conflit qui se caractérise par un mépris choquant pour la vie des populations civiles. »

Lors d'une visite en mai, des membres du personnel de la Mission des Nations Unies au Soudan du Sud (MINUSS) ont constaté que certaines zones de la ville de Nhialdiu, dans le comté de Rubkona, avaient été incendiées, notamment ces huttes.

 

© 2015 Privé

 

 

Les meurtres ont été commis dans des villes et des villages mais des combattants du groupe ethnique Bul Nuer qui appuient les forces gouvernementales ont aussi tiré sur des civils terrifiés qu'ils poursuivaient jusque dans des forêts et des marais. « Ils faisaient la chasse aux personnes et aux vaches », a déclaré une femme qui, comme beaucoup d'autres, a raconté avoir passé plusieurs jours à se cacher parmi les roseaux et les hautes herbes.

Human Rights Watch s'est entretenu avec des personnes originaires de plus de 25 villages ou hameaux qui ont affirmé que les forces gouvernementales et les milices qui sont leurs alliées avaient délibérément incendié leur village, en totalité ou en partie. Les militaires et les miliciens ont également détruit délibérément des réserves de nourriture et des semences destinées aux cultures.

La guerre au Soudan du Sud a commencé en décembre 2013, par une fusillade entre les forces fidèles au président Salva Kiir et celles de l’ancien vice-président Riek Machar. Le conflit a été marqué par des crimes de guerre, y compris des meurtres généralisés de civils commis sur la base de leur appartenance ethnique ou de leur allégeance politique présumée. Deux millions de personnes ont fui leurs maisons.

En avril 2015, le gouvernement a lancé une offensive à plusieurs volets afin de récupérer des territoires tenus par l'opposition dans l'État d'Unité. Cette campagne, menée par l'Armée populaire de libération du Soudan (APLS) et les milices qui lui sont alliées, a eu pour effet de déplacer au moins 100 000 personnes, selon les Nations Unies. Privées de nourriture, de bétail ou d'abri, des dizaines de milliers de personnes indigentes ont trouvé refuge dans une base des Nations Unies installée à Bentiu, la capitale de l'État, où beaucoup d'entre elles vivent entassées à l'étroit dans des conditions souvent insalubres. D'autres ont fui vers des zones marécageuses où les organisations humanitaires ont du mal à les atteindre.

Le Conseil de sécurité de l'ONU devrait élargir le champ des sanctions individuelles ciblées pour y inclure les commandants et les autres personnes responsables des graves crimes commis lors de l'offensive dans l'État d'Unité, et imposer un embargo sur les armes à destination des parties au conflit afin d'aider à endiguer les attaques contre les civils, a affirmé Human Rights Watch. Le président des États-Unis, Barack Obama, devrait prendre publiquement l'engagement de faire avancer la cause d'un embargo sur les armes lorsqu'il visitera le siège de l'Union africaine (UA) à Addis Abeba, en Éthiopie, fin juillet, a affirmé Human Rights Watch.

Le Conseil de sécurité devrait également promouvoir un moyen d'améliorer la détermination des responsabilités, tel que la création d'un tribunal hybride composé de magistrats et d'avocats sud-soudanais et internationaux pour enquêter sur les crimes les plus graves et poursuivre leurs responsables en justice, ou l'ouverture d'une enquête par la Cour pénale internationale (CPI), voire les deux à la fois. L'Union africaine, les gouvernements régionaux et les partenaires clés du Soudan du Sud comme les États-Unis, devraient apporter leur soutien à de telles idées.

Certaines des attaques documentées par Human Rights Watch ont consisté en des affrontements entre les forces pro-gouvernementales et des combattants de l'opposition et leurs alliés, en particulier dans les comtés de Mayendit et de Panyijiar, dans le sud de l'État d'Unité. Mais dans de nombreux cas, les attaques menées contre des hameaux dans les districts de Rubkona, Guit et Koch dans le centre de l'État d'Unité, ne se sont heurtées à aucune résistance car les combattants de l'opposition et leurs alliés avaient déjà pris la fuite afin de protéger leur bétail ou de peur d'être pris pour cibles. Les femmes, laissées sur place avec les enfants, ont dû faire face aux brutalités des assaillants.

Human Rights Watch a documenté 63 cas de viol, y compris des viols collectifs  lors desquels des femmes ont été violées par de nombreux combattants. Les militaires pro-gouvernementaux et les combattants Bul ont fréquemment battu ces femmes, parfois à plusieurs reprises, et les ont menacées de mort. De nombreuses femmes et enfants ont été forcés à transporter des biens provenant de pillages vers le pays Bul Nuer, parfois pendant des jours. D'autres femmes et filles ont été enlevées et emmenées elles-mêmes comme butin. Une seule des femmes interrogées par Human Rights Watch avait reçu des soins médicaux ou d'autres prestations de services.

Human Rights Watch s'est également entretenu avec près de 50 personnes déplacées du fait d'attaques gouvernementales et de combats entre les forces gouvernementales et alliées d'une part et des groupes civils armés qui s'étaient joints à des combattants de l'opposition d'autre part, dans une attaque distincte mais simultanée menée dans le sud de l'État d'Unité. Les militaires gouvernementaux ont totalement détruit le port de Taiyer et ont incendié partiellement d'autres villes et villages. Ils ont violé et enlevé des civils et ont tiré sur des personnes qui s'enfuiyaient, dont certaines ont été touchées, puis écrasées par les chars du gouvernement.

Il est essentiel que les enquêtes portent notamment sur le rôle des officiers occupant des postes de commandement dont les forces sont impliquées dans les abus qui ont été commis. Par exemple, l'enquête devrait déterminer toute responsabilité pénale éventuelle, sur la base du principe de la responsabilité directe ou de commandement, de Matthew Puljang et Thiab Gatluak Taitai, respectivement commandant adjoint et commandant de la 4ème Division des forces de l'APLS dans l'État d'Unité. Les forces de la 4ème Division ont pris part à l'offensive menée dans le centre de l'État d'Unité. Les commandants qui étaient chargés des offensives dans le sud de l'État d'Unité en mai devraient également faire l'objet d'une enquête, de même que le chef d'état-major, Paul Malong, pour son rôle dans la préparation des attaques et pour déterminer dans quelle mesure il était au courant, ou aurait dû l'être, des abus qui étaient en train d'être commis.

« Ce sont les femmes et les filles qui font les frais de cette brutale offensive car les combattants les prennent pour cibles pour commettre des viols, des enlèvements, des brutalités et pour les réduire au travail forcé », a affirmé Daniel Bekele. « Les attaques d'une grande violence perpétrées contre des civils en train de fuir, auxquelles s'ajoutent la destruction systématique par le feu de villages, de nourriture et d'autres biens indispensables à la survie laissent penser que le but du gouvernement était de déplacer de force ces personnes. »