L’ex-sénateur Russ Feingold (démocrate de Wisconsin) est sur le point de quitter ses fonctions d’envoyé spécial des États-Unis dans la Région des Grands lacs en Afrique. Alors que la politique étrangère de l’administration Obama fait face à de gros obstacles au Moyen-Orient et semble bloquée en Europe de l’Est, Russ Feingold a joué un rôle essentiel au nom du gouvernement américain en s’attaquant à l’une des pires crises humanitaires et des droits humains dans le monde aujourd’hui. L’administration Obama doit entretenir cette dynamique.

Le leadership énergique de Russ Feingold a contribué à mettre fin à une rébellion violente dans l’est de la République démocratique du Congo et a renforcé la lutte contre l’impunité pour les crimes graves commis dans le pays. Son insistance régulière sur l’importance de la liberté d’expression et de la nécessité pour les dirigeants congolais de respecter la constitution du pays pourrait contribuer, d’ici quelque temps, à voir la démocratie s’imposer dans ce pays. Certains de ces progrès pourraient cependant s’éroder rapidement si le Département d’État américain minimise l’importance du poste ou tarde à nommer un successeur.

Malgré la dure réalité dans l’est de la RD Congo, la crise continuelle n’a reçu pendant des décennies qu’une attention limitée de la part de Washington. Pourtant les tristes statistiques ne manquent pas : près de 2,7 millions de personnes sont toujours déplacées, plus d’une vingtaine de groupes armés contrôlent de vastes portions du territoire et beaucoup de civils vivent dans la peur de la prochaine attaque. Des milliers de personnes ont été tuées lors de massacres, ont subi des viols et des violences sexuelles atroces et ont vu leurs enfants se faire enrôler de force dans les groupes armés. Les soldats de l’armée congolaise sont aussi responsables de graves abus, s’attaquant à la population qu’ils sont censés protéger.

Lorsque Russ Feingold a pris ses fonctions il y a 20 mois, l’est de la RD Congo était le théâtre d’une vague de violentes attaques menées par le M23 – un groupe armé soutenu par le Rwanda et responsable de nombreux crimes de guerre. Pendant de nombreuses années, les acteurs internationaux, impressionnés par les progrès du Rwanda en matière de développement, d’économie et de soins de santé, ont choisi d’ignorer son ingérence dans l’est de la RD Congo et son piètre bilan national en termes de droits humains. Cette position a considérablement changé avec la montée du M23. Suite aux fortes pressions exercées par les États-Unis et d’autres gouvernements, le gouvernement rwandais a cessé de soutenir le M23 en novembre 2013, précipitant sa défaite et forçant ses leaders à s’enfuir vers les pays voisins.

Russ Feingold a joué un rôle crucial dans le soutien d’une solution politique à la fin du M23 et dans la signature des « Déclarations de Nairobi » en décembre 2013. Ces déclarations prévoyaient que les responsables d’abus graves seraient arrêtés et traduits en justice, un changement important par rapport aux accords de paix antérieurs infructueux en vertu desquels les anciens rebelles ont été intégrés en masse dans l’armée congolaise et les criminels de guerre se sont vus attribuer des postes, des richesses et des pouvoirs, souvent pour au final déserter à nouveau et créer un nouveau groupe armé.

Mais la chute du M23 n’a pas marqué la fin de la violence, puisque de nombreux autres groupes armés violents continuent de terroriser les civils dans l’est de la RD Congo. Les chefs du M23 sont toujours en liberté, efficacement protégés de toute poursuite judiciaire par les gouvernements rwandais et ougandais, malgré le fait que beaucoup figurent sur les listes de sanctions des États-Unis et des Nations Unies et font l’objet de mandats d’arrêt congolais pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité.

Le gouvernement congolais a finalisé ses plans de mise en œuvre d’un nouveau programme de démobilisation concernant 12 000 membres du M23 et autres combattants, mais la mise en application du plan s’est avérée lente et tragique : plus de 100 anciens combattants et membres de leurs familles sont décédés l’année dernière dans un camp de démobilisation isolé, alors qu’ils attendaient les denrées alimentaires et les soins médicaux que devait fournir le gouvernement. Contribuer à faire avancer le programme de démobilisation devrait être une priorité du prochain envoyé des États-Unis.

Parallèlement, une crise politique couve dans la capitale, Kinshasa, constituant peut-être la plus grave menace pour la stabilité du pays. D’après la constitution de la RD Congo, le président Joseph Kabila devrait quitter ses fonctions en 2016 après deux mandats successifs, une perspective qui ne semble pas enchanter le président et une grande partie de son entourage. Bien que les élections n’aient lieu que dans un an, les tensions montent dans le pays. Plus tôt cette année, au moins 40 personnes ont été tuées et plusieurs leaders civiques et dirigeants de partis d’opposition ont été arrêtés lors de manifestations à Kinshasa et dans d’autres villes contre les changements proposés à la loi électorale de la RD Congo qui auraient retardé les élections et permis à Kabila de prolonger son mandat.

Russ Feingold a joué un rôle primordial parmi les diplomates étrangers pour exiger de Kabila qu’il respecte la constitution et que le peuple congolais puisse parler librement et manifester pacifiquement. Comme il l’a indiqué dans son dernier discours en tant qu’envoyé spécial le 24 février dernier : « Une société civile et une opposition pacifiques sont des parties prenantes essentielles dans le processus électoral, et elles doivent avoir la possibilité de s’exprimer sans crainte de représailles. Les abus commis par les forces de sécurité contre ceux qui cherchent pacifiquement à promouvoir le processus démocratique méritent d’être condamnés et nuisent aux relations bilatérales. »

De nombreux Congolais ont soutenu les actions de Russ Feingold, qui ont fait écho aux positions prises par l’Église catholique en RD Congo et les principaux groupes de défense des droits humains locaux. Dans un récent sondage mené à Kinshasa par une société de sondage locale réputée, 84 pour cent des personnes interrogées ont indiqué qu’elles approuvaient le processus de paix appuyé par les États-Unis, qui plaide en faveur d’une responsabilisation démocratique et d’une fin de l’ingérence par les voisins de la RD Congo.

La période à venir sera critique pour tenter de faire en sorte que ces tensions ne s’étendent pas et ne conduisent pas à des abus généralisés à l’avenir. Des soutiens internationaux forts seront essentiels pour s’assurer que les droits fondamentaux des citoyens congolais soient protégés au milieu des turbulences politiques.

Pour poursuivre les progrès réalisés pendant le mandat de Russ Feingold en tant qu’envoyé dans la Région des Grands Lacs et garantir l’engagement continu des États-Unis, les États-Unis devraient nommer un successeur solide dès que possible. Le nouvel envoyé devrait aussi jouer un rôle plus important à l’égard des voisins de la RD Congo, à savoir le Burundi et le Rwanda, où des élections sont également prévues en 2015 et en 2017 respectivement. Mais ces deux pays ont imposé des restrictions sur la liberté d’expression, ont réprimé les opposants et les détracteurs du gouvernement et ont permis une impunité quasi totale pour les abus commis par les forces de sécurité.

Il y a six ans, Barack Obama a déclaré lors de son premier déplacement en Afrique : « Nous devons nous élever contre l’inhumanité parmi nous. C’est un arrêt de mort, pour toute société, que de forcer des enfants à tuer dans une guerre. C’est une marque suprême de criminalité et de lâcheté que de condamner des femmes au risque de viols commis sans relâche et de manière systématique. Nous devons rendre témoignage de la valeur de chaque enfant au Darfour et de la dignité de chaque femme en RD Congo. »

Le président Obama devrait respecter cette promesse en nommant rapidement un envoyé ayant une stature et une expertise similaires à celles de Russ Feingold. En agissant ainsi, il indiquerait clairement que l’engagement des États-Unis vis-à-vis du peuple congolais ne se limite pas à un seul individu, mais qu’il est permanent et qu’il constitue une composante centrale de sa politique en Afrique.

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Jason Stearns est directeur du Congo Research Group au Center on International Cooperation de la New York University. Ida Sawyer est chercheuse senior sur l’Afrique à Human Rights Watch et réside en RD Congo depuis 2008.