Un membre des forces de sécurité égyptiennes pointe son arme en direction d’une foule de manifestants qui fuient lors de la dispersion violente d’un sit-in sur la place Rabaa al-Adawiya, au Caire, le 14 août 2013.

© 2013 AFP / Getty Images

(New York) – Les nouveaux dirigeants de l'Égypte ont systématiquement effacé les progrès fragiles accomplis par le pays en matière de respect des droits humains depuis le soulèvement populaire de 2011, emprisonnant des dizaines de milliers de personnes et réduisant les derniers espaces encore existants où pouvaient s'exercer les libertés d'expression et de rassemblement, a déclaré Human Rights Watch aujourd'hui dans son Rapport mondial 2015. Depuis son arrivée au pouvoir en juin 2014, le président Abdel Fattah al-Sissi a laissé s'instaurer une situation d'impunité qui a permis aux forces de sécurité de commettre des meurtres de masse sans être inquiétées et d'emprisonner des centaines de manifestants pacifiques.

Les autorités égyptiennes ont emprisonné plus de 41 000 personnes, selon des chercheurs indépendants dignes de foi, depuis qu'al-Sissi – alors ministre de la Défense – a pris la tête du mouvement qui en juillet 2013 a renversé Mohamed Morsi, le premier président civil librement élu de l'histoire de l'Égypte. Environ 29 000 des personnes emprisonnées sont des membres ou des partisans des Frères musulmans, le plus important mouvement d'opposition d'Égypte, et parmi les autres figurent des détracteurs du gouvernement appartenant à un large éventail de tendances politiques. La campagne d'arrestations massives a causé un surpeuplement des prisons du pays, entraînant une augmentation des décès en détention, selon l'Autorité de médecine légale du ministère égyptien de la Justice.

« L'Égypte se trouve au pire moment de sa phase post-révolutionnaire et à l'heure actuelle, on ne voit pas de lumière à la sortie du tunnel », a déclaré Sarah Leah Whitson, directrice de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord. « La situation de milliers d'Égyptiens s'aggrave de jour en jour. »

Cette 25e édition annuelle du Rapport mondial de Human Rights Watch, dont la version anglaise comprend 656 pages (et la version abrégée en français 186 pages), examine les pratiques en matière de droits humains dans plus de 90 pays. Dans son introduction, le directeur exécutif Kenneth Roth invite les gouvernements du monde à reconnaître que les droits humains constituent un repère moral efficace lors de périodes agitées, et que les violations de ces droits risquent de déclencher ou d’aggraver de graves problèmes sécuritaires. Les avantages à court terme obtenus en portant atteinte aux valeurs fondamentales que sont la liberté et la non-discrimination compensent rarement le coût à long terme de telles violations.

Certains juges et procureurs égyptiens ont été complices de la répression dans leurs pays. En avril et juin 2014, un juge dans le gouvernorat de Minya a condamné 220 accusés à la peine de mort et 495 autres à la prison à perpétuité, à l'issue de deux procès entachés d'irrégularités. En décembre, un autre juge, dans le gouvernorat de Gizeh, a prononcé de manière préliminaire des peines de mort à l'encontre de 188 personnes accusées d'avoir attaqué un poste de police. D'autres magistrats ont régulièrement autorisé des mises en détention provisoire dans des affaires où les éléments à charge étaient très minces, voire inexistants. En juillet, le ministère de l'Intérieur a déclaré que 7 389 personnes arrêtées en relation avec les désordres qui se sont produits au moment du renversement de Morsi, étaient toujours en détention préventive un an plus tard. En octobre, al-Sissi a émis un décret par lequel il étendait dans une large mesure le champ de compétence des tribunaux militaires pour juger des civils et depuis lors, au moins 820 civils ont été déférés devant des tribunaux militaires pour être jugés.

Les autorités ont également appliqué avec zèle une loi de 2013 sur les rassemblements publics, conduisant à des centaines de condamnations, y compris de militants et de défenseurs des droits humains en vue comme Yara Sallam, Ahmed Maher et Alaa Abdel Fattah. Cette loi confère au ministère de l'Intérieur le pouvoir quasi-discrétionnaire d'interdire tout rassemblement de plus de 10 personnes qu'il n'a pas lui-même autorisé. Les forces de sécurité se sont servies de cette loi à plusieurs reprises pour disperser avec violence des manifestations non autorisées, causant un certain nombre de morts.

Les autorités ont aussi réprimé les organisations indépendantes, exigeant qu'elles sollicitent leur homologation officielle aux termes d'une loi particulièrement contraignante de 2002, qui permet au gouvernement de limiter leurs activités et leur financement. Al-Sissi a par ailleurs signé un amendement au code pénal, qui rend passible d'une peine de prison à perpétuité quiconque reçoit des fonds d'origine étrangère sans autorisation officielle.

Les autorités ont en outre pris pour cible d'autres sources de contestation. L'ex-président par interim Adly Mansour a placé toutes les mosquées et tous les imams sous le contrôle de l'État. Six journalistes ont été tués à la suite du coup d'État de juillet 2013 et 11 autres sont toujours détenus, dont trois journalistes de l'antenne anglophone de la chaîne de télévision Al Jazeera qui ont été condamnés à des peines de prison allant de 7 ans à 10 ans. Des interventions continuelles des forces de sécurité ont abouti à l'arrestation de plusieurs centaines d'étudiants, dont cinq ont été déférés devant un tribunal militaire. Par décret, le président al-Sissi s'est attribué l'autorité d'engager et de congédier les présidents des universités.

D'autre part, personne n'a été amené à rendre des comptes devant la justice pour la mort de plus de 1 000 manifestants pro-Morsi au milieu de l'année 2013 – événement qui a constitué l'une des pires tueries des temps modernes et probablement un crime contre l'humanité.