La militante azerbaïdjanaise des droits humains Leyla Yunus dénonce l’arrestation du journaliste Hilal Mammadov lors d’une rencontre avec d’autres journalistes à Bakou, le 22 mai 2013.

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(Berlin, le 2 mai 2014) – Les autorités azerbaïdjanaises ont recours à des tactiques de harcèlement et à des méthodes oppressives à l’encontre d’une éminente militante des droits humains, a déclaré Human Rights Watch aujourd'hui. Le gouvernement azerbaïdjanais devrait mettre fin au harcèlement de la défenseure des droits humains, Leyla Yunus, et de son mari, Arif.

Les partenaires internationaux de l'Azerbaïdjan, en particulier les autres membres du Conseil de l'Europe, devraient indiquer clairement que le harcèlement persistant des défenseurs des droits humains, et des Yunus en particulier, aura une incidence sur leurs relations avec le gouvernement de l'Azerbaïdjan.

« Leyla et Arif Yunus figurent parmi les nombreuses personnes que les autorités azerbaïdjanaises considèrent comme ‘ gênantes’» », a déclaré Rachel Denber, directrice adjointe de la division Europe et Asie centrale à Human Rights Watch. « Aucun gouvernement ne devrait pouvoir prendre pour cible des défenseurs des droits humains en toute impunité, alors même qu'il cherche à accroître son prestige international. »

Le 28 avril 2014, la police de l'aéroport de Bakou a empêché le couple de quitter le pays, confisqué leurs passeports et les a soumis à une épreuve de 24 heures qui a conduit à l'hospitalisation de Arif Yunus. Le bureau du procureur les a ensuite désignés comme témoins dans une enquête pour trahison contre le journaliste azerbaïdjanais et militant des droits civiques Rauf Mirgadirov, qui a été expulsé de Turquie le 19 avril, puis arrêté à Bakou.

Les autorités devraient immédiatement restituer les passeports des Yunus et cesser l'ingérence arbitraire dans leur liberté de mouvement et leur droit de quitter leur pays, selon Human Rights Watch. Il n'existe aucune disposition dans la législation azerbaïdjanaise interdisant aux personnes désignées comme témoins dans une enquête criminelle de quitter le pays.

Le président français, François Hollande, sera en Azerbaïdjan les 11 et 12 mai à l’occasion d’une visite officielle, et il est prévu que Leyla Yunus puisse le rencontrer lors de son séjour à Bakou. En 2013, l'Ambassadeur français chargé des droits de l’homme a remis à Leyla Yunus les insignes de Chevalier de l’Ordre national de la Légion d'honneur, en reconnaissance de son courage et de son action en faveur des droits humains. Le président Hollande devrait insister pour rencontrer les Yunus à Bakou et indiquer clairement que leur liberté, ainsi que celle de Rauf Mirgadirov, revêt une grande importance pour lui, et pour les relations franco-azerbaïdjanaises.

Le 15 mai, l'Azerbaïdjan assumera la présidence tournante du Conseil de l'Europe, le principal organisme européen dédié à la défense des droits humains. Le secrétaire général du Conseil, Thorbjorn Jagland, devrait exprimer sa vive préoccupation au sujet du harcèlement dont les Yunus font l’objet et du traitement de Mirgadirov, ainsi que de la vaste campagne de répression contre les militants civiques et les journalistes en cours depuis l'année dernière en Azerbaïdjan, qui s'est intensifiée ces derniers mois.

« Le harcèlement des Yunus n'est que le dernier exemple des efforts déployés par le gouvernement azerbaïdjanais pour étouffer les voix critiques », a déclaré Rachel Denber. « Les hauts dirigeants du Conseil de l'Europe devraient intervenir immédiatement et déclarer que ce comportement est tout à fait inapproprié pour un gouvernement qui est sur ​​le point de prendre le relais de la présidence de l'organisation. »

Leyla Yunus est la directrice de l'Institut pour la paix et la démocratie, une organisation de défense des droits humains formé en 1995 qui a mis l'accent sur ​​la lutte contre les poursuites à motivation politique, la corruption, la violence contre les femmes et les expulsions illégales de maisons. Cette organisation a également été impliquée dans des projets visant à améliorer le dialogue interpersonnel entre les peuples d’Azerbaïdjan et d’Arménie, dans le contexte du conflit non résolu du Haut-Karabakh, une enclave autonome principalement peuplée de personnes appartenant à l’ethnie arménienne en Azerbaïdjan.

Lors de l'incident du 28 avril, vers 23 heures la police de l'aéroport a empêché les Yunus de monter à bord d'un avion, a fouillé leurs biens, et confisqué un ordinateur portable et des documents. Leyla Yunus a indiqué à Human Rights Watch que le ministère de la Sécurité nationale et des représentants du bureau du procureur général ont interrogé le couple à l'aéroport, en refusant de permettre à leur avocat de les voir.

Vers trois heures du matin, des agents des forces de l’ordre ont accompagné le couple à leur appartement et ont tenté de le fouiller. Étant donné que les fonctionnaires ont refusé de montrer un mandat de perquisition à Leyla Yunus, elle n’a pas voulu les laisser entrer. Au cours de l'épisode à l’appartement, Arif Yunus, qui avait été hospitalisé la semaine précédente en raison d’une pression artérielle élevée et d’une affection cardiaque, est tombé malade et a été transporté à l'hôpital. Il se trouve actuellement en soins intensifs.

Le lendemain matin, après une nuit blanche, Leyla Yunus a été interrogée pendant des heures au bureau du procureur général, cette fois en présence de son avocat. Vers 16 heures, elle a été libérée sans inculpation. Le soir même, la police, en possession d'un mandat, a fouillé son domicile et son bureau, confisquant entre autres des livres écrits par Arif Yunus, un livre en arménien, une photocopie de la pièce d'identité de Mirgadirov et des ordinateurs.

L'avocat de Leyla Yunus a déclaré à Human Rights Watch que toutes les questions du procureur étaient liées à leur travail sur le renforcement du dialogue avec les Arméniens et sa relation avec Mirgadirov, qui se trouve sous le coup d’accusations d'espionnage pour l'Arménie dans le cadre de voyages qu'il a faits en Arménie, en Géorgie et en Turquie en 2008 et 2009.

Mirgadirov avait été impliqué dans une « diplomatie alternative » entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan au sujet du Haut-Karabakh. Il a participé à des réunions organisées par des organisations non gouvernementales en Arménie visant à améliorer le dialogue interpersonnel entre les parties en conflit. L'Institut pour la paix et la démocratie a organisé conjointement certains de ces programmes.

Dans un article du 29 avril, le service de presse du bureau du procureur général a déclaré que les Yunus étaient témoins dans une enquête criminelle et il a allégué qu'ils avaient ignoré une tentative antérieure pour leur remettre une convocation à un interrogatoire ainsi que les appels téléphoniques postérieurs leur demandant de comparaître pour interrogatoire.

L'avocat de Leyla Yunus a déclaré à Human Rights Watch que le 24 avril un fonctionnaire s’est rendu chez les Yunus afin de délivrer une citation à comparaître pour interrogatoire sous plusieurs heures, que Leyla Yunus a refusée, en affirmant qu'elle n'avait pas reçu un préavis suffisant. Une autre personne proche de l’affaire a déclaré à Human Rights Watch que cet incident avait provoqué l’hospitalisation antérieure d’Arif Yunus pour hypertension.

Les autorités azerbaidjanaises se sont souvent servies dans le passé de fausses accusations - notamment d’accusations de trahison - pour emprisonner des opposants, selon Human Rights Watch.

En août 2011, en violation d'une injonction du tribunal, les autorités de Bakou ont démoli sans avertissement un immeuble appartenant à Leyla Yunus dans le cadre d'une habilitation de terres du gouvernement pour faire place à un parc et à une zone d'affaires. Le bâtiment abritait l'Institut pour la paix et la démocratie et deux autres organisations de défense des droits humains. Leyla Yunus avait à plusieurs reprises critiqué les plans de réaménagement du gouvernement pour cette zone.

« L'épreuve à laquelle les autorités ont soumis les Yunus porte toutes les marques d'un gouvernement se préparant à bondir sur deux personnes qu’il a longtemps eu dans sa ligne de mire », a conclu Rachel Denber. « Le gouvernement doit faire marche arrière et le président Hollande comme le Conseil de l'Europe doivent l’indiquer clairement. »