Un groupe de badauds, parmi lesquels des enfants, filment et photographient le cadavre calciné d'un homme qui vient d'être lynché par des militaires en uniforme, à Bangui (RCA). Les soldats ont accusé la victime d'être un membre de l'ancienne rébellion, la Séléka, et l'ont lardé de coups de machette, lui ont fracassé la tête avec de grosses pierres et lui ont coupé un pied et une jambe. Puis ils ont traîné son cadavre au milieu de la rue, ont empilé des pneus dessus et y ont mis le feu. 5 février 2014.

© 2014 Marcus Bleasdale/VII pour Human Rights Watch

Le gouvernement de la République centrafricaine devrait immédiatement enquêter et poursuivre en justice les militaires en uniforme qui ont lynché en public un homme qu'ils soupçonnaient d'être un combattant de la Séléka, a déclaré Human Rights Watch aujourd'hui. Cette exécution extrajudiciaire, suivie de mutilation, s'est déroulée le 5 février 2014, juste après que la nouvelle présidente du pays, Catherine Samba-Panza, eut prononcé un discours devant plusieurs milliers de militaires, exprimant sa fierté après la reconstitution de l'armée nationale.

Quelques minutes après la cérémonie, un groupe de soldats en uniforme a accusé un homme habillé en civil d'appartenir à l'ancien groupe de rebelles Séléka. Les soldats ont lardé cet homme de coups de machettes, lui ont fracassé la tête avec de grosses pierres et lui ont coupé un pied et une jambe. Puis ils ont placé le cadavre au milieu de la rue, ont empilé des pneus dessus et y ont mis le feu.

« Ce qui aurait dû être un moment d'espoir pour la sécurité en République centrafricaine a dégénéré en une scène horrible de carnage et de mutilation », a déclaré Peter Bouckaert, directeur de la division Urgences à Human Rights Watch. « Il est absolument essentiel que la présidente Samba-Panza condamne cet acte de barbarie et traduise ses auteurs en justice. »

Pendant plus d'une demi-heure, un grand nombre de badauds, y compris des enfants, se sont rassemblés sur place et ont regardé le cadavre brûler, filmant la scène avec leurs téléphones. Quand des soldats de la force française Sangaris sont arrivés sur place, ils ont ordonné à la foule de se disperser et ont réagi avec horreur quand un jeune homme s'est approché d'eux tenant à la main la jambe sectionnée de la victime, puis l'a jetée dans le feu.

De telles scènes de lynchage d'une extrême brutalité sont devenues courantes à Bangui, la capitale, alors que la violence dans la ville est de plus en plus incontrôlée. Au cours des deux dernières semaines, des chercheurs de Human Rights Watch ont été les témoins de scènes semblables, lors desquelles des foules se sont livrées à deux lynchages, et ils ont observé trois autres tentatives qui ont été mises en échec par des membres des missions de maintien de la paix. Dans l'un de ces cas, l'équipe de Human Rights Watch a interposé son véhicule entre la foule et l'homme qu'elle visait et a mis celui-ci en sûreté en l'emmenant à la base des militaires rwandais de la MISCA, la force de l'Union africaine. 

Lors d'un autre lynchage dont Human Rights Watch a été témoin, le 29 janvier, des combattants anti-balaka ont tué deux commerçants musulmans près de l'aéroport de Bangui, puis ont mutilé leurs corps, leur coupant les mains et sectionnant le pénis d'un des deux hommes pour le lui mettre dans la bouche. Des soldats de la force française de maintien de la paix étaient à proximité de cette scène pendant plus de 40 minutes mais ne sont pas intervenus pour empêcher la profanation des cadavres. Après que Human Rights Watch eut exprimé sa préoccupation au sujet de cette passivité, le commandant de la force Sangaris a ordonné l'ouverture immédiate d'une enquête. Lors du lynchage du 5 février, des membres de la force française Sangaris sont intervenus pour empêcher le corps de la victime de subir davantage de mutilations.

Les forces à majorité musulmanes de la Séléka ont pris le pouvoir en République centrafricaine en mars 2013 et se sont livrées pendant 10 mois à d'innombrables violations des droits humains. De nombreux soldats de l'armée nationale ont fui les violences, qui étaient très souvent dirigées contre les personnes soupçonnées d'être restées fidèles au président renversé, François Bozizé. La cérémonie à laquelle a participé Mme Samba-Panza, en présence de dignitaires, de diplomates et des commandants de la force française Sangaris et de la MISCA, était consacrée à proclamer la reconstitution de l'armée nationale centrafricaine.

« Les autorités de la République centrafricaine doivent appeler les militaires et la population, fortement et fréquemment, à cesser de se livrer au type de brutalité dont nous avons été témoins mercredi», a affirmé Peter Bouckaert. « Après avoir enduré tant d'exactions, les habitants du pays attendent de leur gouvernement qu'il apporte la paix et la justice, et non pas davantage de violences».