Des femmes appartenant à l'ethnie Murle attendent de recevoir de l’aide alimentaire d'urgence dans la ville de Pibor (Soudan du Sud).

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(Nairobi, le 13 septembre 2013) –L'armée du Soudan du Sud a tué illégalement des civils dans le cadre d'une campagne anti-insurrectionnelle et a soumis d’autres civils à de graves exactions, a déclaré Human Rights Watch aujourd'hui. Les actes commis dans l'État de Jonglei ont forcé des dizaines de milliers de personnes à fuir leurs maisons, les rendant ainsi plus vulnérables aux attaques des groupes ethniques rivaux. Le Soudan du Sud devrait exiger que les soldats auteurs d’exactions rendent des comptes pour leurs actes, et renforcer la justice militaire et civile afin de lutter contre de nouvelles violations.

Le rapport de 53 pages, intitulé « They are Killing Us: Abuses Against Civilians in South Sudan’s Pibor County » (« Ils nous tuent : Exactions contre des civils dans le comté de Pibor du Soudan du Sud »), documente 24 incidents d'homicides illégaux de près de 100 membres d'origine ethnique Murle entre décembre 2012 et juillet 2013, constituant de graves violations du droit international humanitaire et du droit relatif aux droits humains. La prise pour cible délibérée et le meurtre de civils durant un conflit armé constituent des crimes de guerre.

Le rapport décrit également comment les soldats de l'Armée de libération du peuple soudanais (SPLA) ont incendié et pillé des maisons, agressé des civils physiquement et verbalement, et détruit des écoles, des églises et les enceintes d'organismes d'aide fournissant une assistance vitale.

« Les soldats devraient protéger les civils Murle dans l'État de Jonglei contre les combats et le conflit ethnique », a déclaré Daniel Bekele, directeur de la division Afrique à Human Rights Watch. « Au lieu de cela, l'armée a tué ces personnes vulnérables et conduit des hommes, des femmes et des enfants terrifiés tout droit dans la gueule du loup. »

Une série d’homicides illégaux, notamment de femmes, d’enfants et de personnes souffrant de maladies mentales ont causé une panique générale parmi les Murle, exacerbant la perception qu'ils sont pris pour cible en tant que groupe ethnique. Les incidents se sont produits dans un contexte de conflit entre l'armée du Soudan du Sud et un groupe rebelle Murle. Des soldats et une unité de police « auxiliaire » spécialement formée dans le comté de Pibor de l'État de Jonglei ont illégalement tué plus de 70 civils Murle et jusqu'à 24 membres du groupe ethnique Murle appartenant aux forces de sécurité, ce qui constitue des violations graves du droit international humanitaire et relatif aux droits humains.

Le Soudan du Sud devrait faire en sorte que tous les soldats auteurs d’exactions soient tenus de rendre des comptes, et renforcer la justice militaire et civile afin de lutter contre de nouvelles violations. Les autorités devraient de toute urgence améliorer l’obligation de rendre des comptes pour les crimes commis par des soldats, mener des enquêtes sur les conflits ethniques violents dans l'État de Jonglei, qui ont continué pendant la contre-insurrection, et s'assurer que les forces de sécurité protègent adéquatement et impartialement toutes les communautés ethniques contre les attaques, a déclaré Human Rights Watch.

La Mission des Nations Unies au Soudan du Sud (MINUSS) a donné refuge à des dizaines de civils dans ses enceintes lors d'attaques contre des civils par les forces de sécurité dans les villes de Gumuruk et Pibor. Mais leur manque d'intervention lors de violations graves pendant de nombreux mois a sapé la confiance des Murle dans les casques bleus de l'ONU, a constaté Human Rights Watch.

L'armée du Soudan du Sud a reconnu que ses soldats étaient responsables d’atteintes aux droits humains dans le comté de Pibor et elle a pris quelques mesures pour assurer l’obligation de rendre des comptes. Cependant, il faudrait faire davantage pour mettre fin aux exactions, fournir une réparation et faire en sorte que l'armée protège la population Murle, au lieu de lui nuire.

Les recherches menées par Human Rights Watch à Juba et Jonglei en juin et juillet ont constaté que les soldats avaient à plusieurs reprises pris des civils pour cible à partir de décembre 2012, souvent apparemment à titre de représailles contre les civils Murle censés soutenir les rebelles. Lors d'un incident, le 4 décembre, les soldats ont exécuté 13 civils dans le village de Lotho.

Le 27 janvier 2013, des soldats ont ouvert le feu sur des civils et incendié des maisons dans la ville de Pibor à la suite d’une altercation entre d’anciens rebelles Murle et des soldats, tuant jusqu'à sept civils. Le 26 mai, les soldats ont attaqué des civils dans la ville de Manyabol et exécuté 12 hommes, dont trois chefs, conduisant toute la population civile de Manyabol à fuir.

« Nous ne sommes pas ceux qui lancent des attaques, nous ne sommes pas ceux qui se rebellent contre le gouvernement, mais nous sommes ceux qui se font tuer », a déclaré une femme déplacée à Human Rights Watch. « Nous avons l’impression qu’ils [le gouvernement] veulent en finir avec les Murle », a déclaré un homme.

Le conflit entre les rebelles et l’armée, et les exactions commises par les soldats, ont incité toute la population civile à fuir la plupart des grandes villes du comté de Pibor. Les civils Murle craignant de nouvelles violences de la part de l'armée ne sont pas retournés dans les villes, sauf pour obtenir l'aide alimentaire dont ils ont désespérément besoin, car ils y encourent le risque continu d’être attaqués. Les soldats ont tué deux femmes faisant la collecte de nourriture le 31 juillet dans la ville de Pibor, et en ont harcelé d'autres. Pendant ce temps les agences d'aide ont du mal à atteindre les dizaines de milliers de personnes déplacées dans les zones rurales difficiles d’accès.

Les combats ont repris en août 2012 entre l'armée et les rebelles dirigés par un aspirant politique Murle, David Yau Yau, qui a commencé une rébellion en 2010 après avoir échoué à remporter un siège aux élections. Les civils Murle ont affirmé à Human Rights Watch qu'un désarmement violent des civils effectué par l'armée en 2012 dans le comté de Pibor a alimenté la rébellion car les hommes Murle, exaspérés par les exactions et ne voulant pas renoncer à leurs armes, ont rejoint Yau Yau.

La rébellion de Yau Yau a contribué à déstabiliser l'État de Jonglei, où un cycle de conflit ethnique a fait des milliers de morts au cours des trois dernières années. Yau Yau, qui aurait probablement reçu des armes en provenance du Soudan, a refusé une offre d'amnistie de la part du gouvernement.

Il est possible que les rebelles de Yau Yau se soient également rendus responsables de graves violations des droits humains. Human Rights Watch a reçu des rapports indiquant qu'ils ont tué au moins cinq civils près de la ville de Gumuruk et pillé l'aide humanitaire. Human Rights Watch n'a pas pu confirmer les allégations selon lesquelles les forces de Yau Yau seraient également responsables d'autres graves exactions, notamment d'autres meurtres, d’enlèvements et d’attaques contre les civils dans des zones fortement peuplées. Ces allégations sont extrêmement graves et devraient être examinées d'urgence.

L'armée a reconnu des violations par des soldats gouvernementaux, invoquant un manque de formation et de discipline, ainsi qu’un commandement et un contrôle faibles dans une armée ayant encore du mal à restructurer et professionnaliser les anciens soldats de la guérilla après la séparation du Soudan du Sud d’avec le Soudan en 2011. Le 20 août 2013, l'armée a annoncé qu'elle avait arrêté le Brigadier Général James Otons, le commandant en poste dans la ville de Pibor depuis avril, parce que les troupes sous son commandement avaient tué des civils et commis d'autres violations des droits humains. Au moins deux autres soldats ont également été arrêtés et traduits en cour martiale pour le meurtre de civils.

« Ces arrestations sont un début pour assurer la justice pour les violations graves », a déclaré Daniel Bekele. « Les autorités du Soudan du Sud devraient continuer en enquêtant sur d'autres rapports crédibles d’exactions et en renforçant la justice civile et militaire dans la région. »

Le manque de juges militaires et de personnel judiciaire civil dans l’État de Jonglei a longtemps été un obstacle à la justice pour les victimes de violations graves. L'armée devrait faire rendre compte à l'Assemblée législative du Soudan du Sud ainsi qu’aux médias des progrès accomplis pour mettre fin aux violations et pour l'amélioration de la justice.

La mission de l’ONU, qui a commencé à patrouiller plus largement en août, devrait augmenter la fréquence et la couverture des patrouilles lors de la prochaine saison sèche, et être prête à utiliser la force pour protéger les civils sous la menace imminente, notamment des soldats gouvernementaux. La mission aurait dû condamner publiquement les violations des soldats beaucoup plus tôt et devrait renforcer de toute urgence son contrôle des droits humains et ses rapports publics pour aider à mettre fin aux exactions, selon Human Rights Watch.

Les fonctionnaires de la mission de l'ONU ont déclaré à Human Rights Watch que les forces de maintien de la paix n'ont pas d'hélicoptères et de matériel militaire de haute qualité pour leur permettre d'offrir une meilleure protection. L'ONU et les pays qui fournissent des contingents à la mission devraient s'assurer que la mission dispose d'un équipement suffisant pour faire son travail.

Les exactions aux mains des soldats ont eu lieu dans un climat de violence cyclique et d'anarchie dans l’État de Jonglei. Au cours des trois dernières années, les conflits ethniques ont tué des milliers de personnes appartenant aux groupes ethniques Dinka Bor, Lou Nuer et Murle de l’État de Jonglei. Le gouvernement a omis à plusieurs reprises d’enquêter sur les responsables de la violence ou de protéger les communautés de manière adéquate contre les attaques et les contre-attaques.

Les autorités du Soudan du Sud devraient également enquêter sur le conflit ethnique brutal dans l’État de Jonglei, qui a continué lors de la contre-insurrection, et s'assurer que les forces de sécurité protègent adéquatement et impartialement toutes les communautés ethniques contre les attaques, a déclaré Human Rights Watch.

Le conflit de contre-insurrection et les tendances évidentes de violence ont rendu les civils encore plus vulnérables aux conflits ethniques sous-jacents. Au début de 2013 des milliers de personnes appartenant au groupe ethnique Lou Nuer ont attaqué des régions Murle. Cette attaque massive est survenue dans la foulée de ce qui a été considéré comme des attaques Murle contre les Lou Nuer en 2012 et en février 2013, au cours desquelles au moins 85 personnes ont été tuées. Le plein impact de la riposte Lou Nuer n'est toujours pas connu, mais des responsables du gouvernement local ont déclaré que plus de 300 Murle ont été tués.

En juillet, tandis que l'attaque des Lou Nuer était encore en cours, le porte-parole de l'armée a déclaré à Human Rights Watch que les soldats ne quitteraient pas leurs positions dans les villes pour protéger les Murle déplacés. Les forces de sécurité n’ont également pas protégé adéquatement les communautés Lou Nuer. Néanmoins, certains responsables gouvernementaux ont activement encouragé les jeunes hommes Lou Nuer à prendre les armes, et Human Rights Watch a recueilli des allégations crédibles selon lesquelles l'armée a fourni un appui aux combattants Lou Nuer, notamment des munitions, au début du mois de juillet. Ce sont des allégations très graves et elles devraient être examinées, selon Human Rights Watch.

Le gouvernement devrait mener des enquêtes et engager des poursuites contre les meneurs chargés de mobiliser les attaques ethniques. Les autorités devraient également prendre des dispositions pour une enquête indépendante et approfondie sur la violence ethnique. Le gouvernement a accepté en 2012 d'organiser une enquête, mais n'a pas donné suite. L'enquête devrait se pencher sur les allégations de soutien gouvernemental aux combattants ethniques et devrait évaluer la pertinence des efforts réalisés pour protéger les communautés à travers l'État de Jonglei, et elle devrait être assistée par des experts internationaux, selon  Human Rights Watch.

« Le gouvernement doit assumer sa responsabilité de protéger les civils dans tout le Soudan du Sud », a conclu Daniel Bekele. « Il devrait mettre fin aux violences perpétrées par ses propres forces, améliorer la protection des civils contre la violence et faire justice pour les attaques ethniques meurtrières. »