Des forces ivoiriennes montent la garde à un poste frontière jouxtant le village de Pekanhouebli, dans l’ouest de la Côte d’Ivoire, à la frontière avec le Libéria, le 20 avril 2011.

(Nairobi, le 6 juin 2012) – Des militants armés hostiles au gouvernement ivoirien ont recruté des enfants libériens et ont mené des raids transfrontaliers meurtriers dans des villages ivoiriens ces derniers mois, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui. Les autorités libériennes n’ont toujours pas pris de mesures pour enquêter et traduire en justice les dizaines de ressortissants libériens et ivoiriens qui sont entrés au Libéria après avoir commis des crimes de guerre pendant la crise postélectorale de 2010-2011 en Côte d’Ivoire, et dont certains ont été impliqués dans de récentes attaques, a indiqué Human Rights Watch.

Depuis juillet 2011, au moins 40 résidents de Côte d’Ivoire, dont des femmes et des enfants, ont été tués au cours de quatre attaques transfrontalières qui ciblaient des civils de groupes ethniques qui soutiennent dans une large mesure le président Alassane Ouattara. Dans les attaques les plus récentes, datant du 25 avril, huit personnes ont été tuées dans le village ivoirien de Sakré. Les attaquants, qui ont affirmé à Human Rights Watch qu’ils planifiaient de nouveaux raids transfrontaliers, sont pour l’essentiel des Libériens et des Ivoiriens qui ont combattu avec les forces de l’ancien président Laurent Gbagbo pendant la crise postélectorale ivoirienne et qui restent farouchement opposés au gouvernement Ouattara.

« Depuis plus d’un an, le gouvernement libérien pratique la politique de l’autruche face au flot de criminels de guerre qui ont franchi la frontière libérienne à la fin de la crise ivoirienne », a déclaré Matt Wells, chercheur sur l’Afrique de l’Ouest à Human Rights Watch. « Plutôt que d’assumer leur responsabilité de poursuivre en justice ou d’extrader les personnes impliquées dans des crimes internationaux, les autorités libériennes sont restées passives alors que beaucoup de ces personnes recrutent des enfants soldats et conduisent des attaques transfrontalières meurtrières. »

Entre le 25 avril et le 3 mai, Human Rights Watch a réalisé un travail sur le terrain dans les villes de Zwedru, Toe Town et Tempo dans le comté de Grand Gedeh au Libéria, qui est frontalier avec la Côte d’Ivoire, ainsi que dans des villages et des camps miniers aurifères près de la frontière ivoirienne. Human Rights Watch a interrogé 21 Libériens et Ivoiriens qui ont combattu pour les forces loyales à l’ancien président Gbagbo pendant la crise ivoirienne de 2010-2011. Human Rights Watch s’est aussi entretenu avec des agents de police, des fonctionnaires pénitentiaires, des procureurs et des résidents des régions où il existe une forte présence de militants impliqués dans la réalisation ou la planification d’attaques transfrontalières.

Human Rights Watch a documenté le recrutement et l’utilisation d’enfants libériens par les groupes armés menant des raids transfrontaliers. Un garçon de 17 ans a raconté avoir commandé une « unité » qui incluait d’autres enfants et avoir participé à des attaques transfrontalières. Des résidents de plusieurs villes frontalières libériennes ont décrit la présence d’enfants âgés de 14 à 17 ans dans un camp d’entraînement, tandis qu’un autre résident a signalé avoir vu plusieurs garçons armés parmi les militants qui revenaient de l’attaque du 25 avril.

Un résident d’une ville frontalière a indiqué qu’il avait signalé le recrutement d’enfants soldats aux autorités libériennes, mais elles lui avaient répondu que les preuves étaient insuffisantes pour procéder à des arrestations.

Human Rights Watch a appelé le gouvernement libérien à prendre des mesures immédiates pour protéger les enfants contre le recrutement par des groupes armés. Human Rights Watch a exhorté le gouvernement libérien à ratifier au plus vite le Protocole facultatif à la Convention relative aux droits de l’enfant, concernant l’implication d’enfants dans les conflits armés, qu’il a signé en 2004. Ce protocole interdit à tout groupe armé de recruter des enfants âgés de moins de 18 ans et oblige les gouvernements à prendre des mesures pour empêcher de telles pratiques et les qualifier de crime.

Plusieurs milliers de mercenaires libériens ont combattu en Côte d’Ivoire pendant la crise postélectorale de ce pays, majoritairement pour le camp Gbagbo. Les mercenaires, recrutés et financés par l’entourage immédiat de Gbagbo, se sont battus côte à côte avec des milices locales à composante ethnique dans l’ouest de la Côte d’Ivoire, où ils ont perpétré des meurtres à grande échelle ciblant des partisans supposés de Ouattara. Après que Gbagbo a été arrêté le 11 avril 2011, beaucoup de mercenaires et de miliciens ont traversé la frontière pour se rendre au Libéria, en partie en raison de la peur de représailles par les forces pro-Ouattara. Le Libéria et la Côte d’Ivoire partagent 700 kilomètres de frontière, mais la plupart des militants pro-Gbagbo ont traversé la frontière et se sont installés dans les comtés de Grand Gedeh, de River Gee et de Maryland au Libéria.

« Des combattants libériens ont été impliqués dans les atrocités perpétrées dans la sous-région pendant plus d’une décennie et représentent toujours une menace pour la Côte d’Ivoire et le Libéria alors que ces pays essaient de laisser derrière eux des périodes de violations massives des droits humains », a expliqué Matt Wells.

L’implication de mercenaires libériens dans le conflit ivoirien a été consignée dans le rapport de décembre 2011 du Groupe d’experts des Nations Unies sur le Libéria, commandé par le Conseil de sécurité des Nations Unies pour rendre compte des sanctions imposées au Libéria. Le Groupe d’experts a exprimé sa préoccupation concernant le recrutement et la mobilisation dans la zone frontalière et a conclu : « [L]es autorités libériennes ont apporté une réponse inappropriée au retour des mercenaires libériens de Côte d’Ivoire et à l’infiltration des miliciens ivoiriens. »

Même si quelques Libériens ont été arrêtés après leur retour, suite à leur participation active à des hostilités en Côte d’Ivoire, les autorités libériennes n’ont pas pris de mesures pour traduire en justice les auteurs de ces atrocités, malgré les dispositions du Code pénal du Libéria qui autorisent les poursuites judiciaires pour des crimes comme le meurtre ou le viol qui sont reconnus par la loi libérienne et considérés comme crimes de guerre par les traités internationaux auxquels le Libéria est partie. Le Code pénal du Libéria qualifie également de crime le « mercenarisme » en vertu de la Section 11.13, qui pourrait s’appliquer à un certain nombre de ses citoyens qui ont combattu en Côte d’Ivoire.

Le Libéria a l’obligation en vertu de la loi internationale, y compris des Conventions de Genève qu’il a ratifiées, d’arrêter, d’enquêter et de traduire en justice ou d’extrader les criminels de guerre suspectés sur son territoire. Human Rights Watch a appelé le Libéria à assumer sa responsabilité en tant qu’État membre de la Cour pénale internationale et à voter les lois nécessaires pour permettre les poursuites judiciaires au sein du pays pour des crimes d’atrocités commis partout ailleurs dans le monde.

Au moins deux Libériens de triste réputation vraisemblablement impliqués dans des atrocités en Côte d’Ivoire ont été libérés par les autorités libériennes après avoir été inculpés au départ pour « mercenarisme ». L’un d’eux est Isaac Chegbo, mieux connu sous le nom de guerre de « Bob Marley », dont Human Rights Watch a constaté l’implication dans la supervision de deux massacres en Côte d’Ivoire dans lesquels plus de 100 personnes ont été tuées. L’autre est A. Vleyee, connu sous le nom de guerre de « Bush Dog », qui était un adjoint sous les ordres de Chegbo et qui a également supervisé des forces qui ont perpétré des violations généralisées. D’après des rapports du Groupe d’experts des Nations Unies, ces deux hommes ont combattu en tant que mercenaires pendant la guerre civile ivoirienne de 2002-2003 et ses lendemains. Les forces libériennes, où ces hommes étaient basés, ont été impliquées dans des crimes de guerre, y compris des exécutions sommaires et le recrutement d’enfants soldats, pendant cette même période.

Plusieurs anciens combattants ont raconté à Human Rights Watch que « Bush Dog » était activement engagé dans les activités de recrutement et d’entraînement de militants, y compris des Libériens et Ivoiriens qui ont participé aux récentes attaques transfrontalières. Des représentants de la Mission des Nations Unies au Libéria (MINUL) ont exprimé des préoccupations similaires à propos de « Bob Marley ».

D’après les entretiens avec des hommes impliqués dans des groupes armés, qui ont décrit le nombre de combattants mobilisés dans leur village ou dans le camp d’entraînement, Human Rights Watch a identifié entre 100 et 150 personnes qui ont participé aux dernières attaques transfrontalières ou qui sont en train d’organiser des attaques à venir. Le nombre exact pourrait être plus important néanmoins. Les personnes interrogées ont rapporté une répartition quasi égale entre Ivoiriens et Libériens.

Des représentants des Nations Unies surveillant la zone frontalière ont indiqué à Human Rights Watch qu’ils ne pensaient pas que les groupes armés hostiles au gouvernement ivoirien disposent des forces suffisantes pour mener une attaque à grande échelle. Cependant, ils ont précisé que les militants armés ont la possibilité de poursuivre les raids transfrontaliers qui ciblent et tuent les partisans de Ouattara. De plus, les militants revendiquent ouvertement leur volonté de mener des attaques plus importantes, ce qui constitue une source de préoccupation majeure dans une sous-région marquée par l’insécurité, les conflits armés et les crimes graves pendant les deux dernières décennies, a déclaré Human Rights Watch.

Un certain niveau d’organisation parmi les personnes impliquées dans les attaques transfrontalières ressort clairement de la manière dont le recrutement et la mobilisation sont financés. Beaucoup de ceux impliqués dans les attaques sont engagés dans l’extraction artisanale d’or le long de la frontière libérienne et ont raconté à Human Rights Watch que les bénéfices remontent une chaîne de commandement. Plusieurs personnes impliquées dans la planification des attaques ont aussi indiqué à Human Rights Watch recevoir un soutien financier de personnes au Ghana, où une grande partie de l’élite militaire et politique pro-Gbagbo est exilée. Les autorités ivoiriennes ont émis des mandats d’arrêt à l’encontre de personnes au Ghana suspectées d’avoir été impliquées dans des crimes postélectoraux et ont transmis des demandes d’extradition via Interpol pour certaines d’entre elles, mais les autorités ghanéennes ne les ont pas mis à exécution.

Le 2 mai, suite à l’attaque du 25 avril, les hauts responsables des gouvernements de la Côte d’Ivoire et du Libéria se sont rencontrés à Abidjan pour discuter des problèmes de sécurité à la frontière. Les responsables libériens ont promis d’accroître le nombre de forces de sécurité le long de la frontière et de coopérer avec la Côte d’Ivoire en ce qui concerne les miliciens ivoiriens qui sont détenus au Libéria depuis juin 2011.

« Ce problème régional exige une réponse régionale » a expliqué Matt Wells. « Les autorités ghanéennes et ivoiriennes doivent faire preuve d’une plus grande volonté de poursuivre en justice ou d’extrader vers la Côte d’Ivoire les personnes qui ont commis ou supervisé des atrocités pendant la crise ivoirienne. »

Absence de poursuites judiciaires contre les criminels de guerre présumés vivant au Libéria
Le gouvernement libérien n’a pas pris de mesures pour extrader les Ivoiriens ou traduire en justice les Libériens et les Ivoiriens impliqués dans des crimes graves perpétrés pendant la crise postélectorale en Côte d’Ivoire. Cela a permis aux personnes suspectées de crimes de guerre de trouver refuge près de la frontière, où beaucoup ont mené des raids transfrontaliers et ont recruté et mobilisé des hommes pour des attaques à plus grande échelle.

La Section 1.4 du Code pénal du Libéria accorde une « compétence extraterritoriale sur un crime » lorsque, entre autres choses, elle est « conférée au Libéria par un traité ». Cela inclurait les crimes visés par les Conventions de Genève et le Statut de Rome, auxquels le Libéria est partie. La Section 1.5du Code pénal libérien limite cependant la compétence aux crimes spécifiquement énumérés dans le Code pénal « ou toute autre loi du Libéria ». Cela engloberait les crimes comme le meurtre et le viol, mais pas les crimes internationaux comme les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité. De plus, le Code pénal libérien qualifie de crime le « mercenarisme » défini en partie comme le « recrutement, l’enrôlement ou la tentative d’enrôlement dans ... des forces armées partiellement ou totalement […] de personnes non ressortissantes du pays envahi ... pour de l’argent, un intérêt personnel, un profit matériel ou toute autre récompense ».

Le gouvernement libérien doit faire en sorte que les dispositions du Statut de Rome et des autres traités internationaux soient entièrement transposées dans la législation nationale. Cela signifierait clairement que les personnes suspectées de crimes internationaux graves, y compris des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité commis partout dans le monde, pourront être jugées au Libéria. Cependant, même sans modifier le Code pénal actuel, il existe des dispositions suffisantes pour engager des enquêtes et des poursuites à l’égard des crimes graves commis en Côte d’Ivoire par des personnes vivant au Libéria.

Le Rapport spécial du Secrétaire général sur l’Opération des Nations Unies en Côte d’Ivoirede mars 2012 a constaté que parmi « 88 éléments armés, venant de Côte d’Ivoire principalement … détenus au Libéria en avril 2011 … deux Ivoiriens sont encore en détention, ainsi que trois Libériens soupçonnés d’être des mercenaires. Tous les autres détenus ont été relâchés le 13 mars. »

En juin 2011, 39 autres Ivoiriens ont été arrêtés après la découverte d’une importante cache d’armes à Fishtown, au Libéria, près de la frontière ivoirienne. Human Rights Watch a interrogé un responsable pénitentiaire du centre de détention de Zwedru qui a expliqué que les 39 Ivoiriens ainsi que quatre Libériens y sont incarcérés en détention provisoire depuis leur arrestation. Le responsable de la prison de Zwedru a déclaré que les Ivoiriens avaient été accusés de « mercenarisme », un crime qui, comme constaté par le Groupe d’experts des Nations Unies, « ne s’appliquerait apparemment pas aux combattants ivoiriens s’enfuyant au Libéria ».

Human Rights Watch a appelé les autorités libériennes à clarifier le statut de ces détenus et à les poursuivre en justice pour des crimes applicables en vertu du Code pénal libérien, à les extrader vers la Côte d’Ivoire à la demande éventuelle des autorités ivoiriennes ou à les libérer.

Le Groupe d’experts des Nations Unies a indiqué dans son rapport de décembre 2011 qu’il existait « de nombreux cas où des mercenaires et des miliciens ivoiriens étaient entrés au Libéria en échappant aux autorités [libériennes] ». Ceux qui « ont échappé aux autorités libériennes » sont bien plus nombreux que ceux qui ont été arrêtés et incluent des mercenaires et des chefs de milices dont Human Rights Watch et l’Opération des Nations Unies en Côte d’Ivoire (ONUCI) ont impliqué dans la supervision de crimes graves en Côte d’Ivoire.

Par exemple, les 39 Ivoiriens arrêtés en juin 2011 faisaient partie d’un convoi de plus de 100 personnes qui ont franchi la frontière pour entrer au Libéria en mai. Le reste des membres du convoi est toujours en liberté. Le Groupe d’experts a rapporté que « presque tous les individus ... étaient des combattants... Plusieurs chefs ivoiriens avaient servi dans les FANCI [les forces armées] ou dans la gendarmerie alors que d’autres étaient de hauts responsables des Jeunes Patriotes [une milice]. De nombreux détenus sont des partisans de l’aile dure, des combattants pro-Gbagbo qui ont continué à combattre à Yopougon, dans le district d’Abidjan, après la capture de l’ancien Président. »

Plusieurs combattants libériens bien connus, qui ont été arrêtés pour « mercenarisme » après avoir franchi la frontière libérienne, ont été depuis libérés sous caution ou en raison de preuves insuffisantes. Dans des entretiens avec Human Rights Watch, des procureurs des comtés de Grand Gedeh et de Montserrado ont fait part de leurs difficultés pour entamer des poursuites judiciaires, même lorsqu’ils étaient convaincus que ces personnes avaient été des mercenaires ou avaient été impliquées dans une activité criminelle connexe. Le problème semble être en partie lié au fait que les procureurs n’ont pas collaboré avec les autorités ou la société civile ivoiriennes pour obtenir ce qui serait, dans certains cas, un accès à des preuves non négligeables sur les crimes de ces individus en Côte d’Ivoire.

Deux cas soulignent l’absence de mesures de la part des autorités libériennes. Vleyee, ou « Bush Dog», a été arrêté par les autorités libériennes en avril 2011. Des recherches menées par Human Rights Watch et le Groupe d’experts révèlent que, pendant la crise, Vleyee occupait un poste de commandement auprès des mercenaires et des miliciens impliqués dans des atrocités dans et autour de la ville ivoirienne de Bloléquin. Peu après son arrestation au Libéria, Vleyee a été libéré. Le Groupe d’experts a affirmé que l’enquête était « ralentie par l’absence de recueil de preuves adéquat et par les déclarations contradictoires des responsables du gouvernement libérien ». L’enquête était centrée sur le fait de savoir si Vleyee a apporté du matériel militaire au Libéria, plutôt que de déterminer sa possible responsabilité dans le commandement des meurtres en Côte d’Ivoire.

En mai 2012, Human Rights Watch a interrogé trois combattants libériens et deux résidents d’une ville frontalière qui ont indiqué que le même « Bush Dog » était en train de recruter en vue d’attaques en Côte d’Ivoire. À un moment où Vleyee devrait être dans le collimateur des autorités libériennes, étant donné son rôle présumé dans des atrocités et son arrestation précédente, un résident près de Zwedru a critiqué l’absence de réponse des autorités face à son activité de recrutement continu.

J’ai informé les forces de sécurité sur les recruteurs, dont le général « Bush Dog »... Son camp d’entraînement est dans la brousse près de la frontière, à quelques minutes de marche de la Côte d’Ivoire. Je ne suis pas allé dans le camp d’entraînement moi-même, mais un jeune garçon du nom de [supprimé pour des raisons de sécurité] est venu me voir alors qu’il était gravement malade dans le camp d’entraînement. Il m’a tout expliqué parce que j’étais un ami de son père, qui est mort l’an passé... 

Chegbo, mieux connu sous ses noms de guerre « Bob Marley » et « Child Could Die », pose un problème similaire. Human Rights Watch et l’ONUCI ont trouvé des preuves de sa participation et de son rôle de commandement dans une unité responsable de crimes graves, dont deux massacres dans l’ouest de la Côte d’Ivoire dans lesquels plus de 100 personnes au total ont été tuées. Les autorités libériennes ont arrêté Chegbo après son retour au Libéria en avril 2011, mais l’ont rapidement relâché.

Suite aux pressions des autorités ivoiriennes, Chegbo a été arrêté de nouveau à la fin du mois de mai 2011 et a été transféré à la prison centrale de Monrovia, accusé de « mercenarisme ». En février 2012, cependant, Chegbo a été discrètement libéré sous caution. L’Associated Press a rapporté que le procureur du comté de Montserrado (Monrovia) « n’avait pas eu connaissance » du fait que Chegbo avait été libéré jusqu’à ce que le journaliste soulève le problème. Le procureur n’était pas sûr de l’endroit où Chegbo se trouvait, mais il a indiqué qu’il voulait toujours le traduire en justice. Le Groupe d’experts des Nations Unies a mentionné dans son rapport que, après le transfert de Chegbo à Monrovia en 2011, « des pièces à conviction comme le pistolet de Chegbo ne sont plus en possession de la Police ». Plusieurs résidents de Zwedru ont raconté à Human Rights Watch que, dès le début du mois de mai, Chegbo était de retour dans le comté de Grand Gedeh.

Le rapport du Groupe d’experts des Nations Unies a montré que, bien que la structure de commandement précise des Libériens qui ont combattu en Côte d’Ivoire était incertaine, « Bob Marley » est apparu occuper un poste de commandement supérieur à celui de « Bush Dog ». Les deux combattants étaient basés à Bloléquin.

Absence d’enquête sur les attaques transfrontalières
Dans les quatre attaques transfrontalières depuis juin 2011, la motivation semble avoir été la vengeance politique et les conflits liés à la terre, des problématiques qui se superposent dans l’ouest instable de la Côte d’Ivoire. Les personnes tuées ou dont les maisons ont été brûlées appartenaient pour l’essentiel à des groupes ethniques qui ont voté en grande partie pour le président Ouattara.

Les 40 morts dans ces attaques vivaient tous le long de la frontière près de la ville ivoirienne de Taï. Lors d’un précédent travail sur le terrain en Côte d’Ivoire, Human Rights Watch a réuni des preuves sur les deux premiers raids transfrontaliers, en juillet et en septembre 2011. Les attaques récentes du 20 février et du 25 avril ont provoqué le déplacement de milliers d’habitants des villages de cette zone.

Les autorités libériennes n’ont pas pris de mesures pour enquêter sur les individus impliqués dans les attaques. La Section 1.4.2 du Code pénal libérien donne compétence à l’égard des attaquants en stipulant : « Une personne peut faire l’objet de poursuites judiciaires au Libéria pour un crime qu’elle a commis en partie au sein du Libéria. Un crime est commis en partie au Libéria si la réalisation qui est un élément du crime ou le résultat qui constitue un tel élément, survient sur le territoire du Libéria. » Pour les attaques transfrontalières, la préparation des attaques, qui ont inclus à chaque fois des meurtres, et l’intention de mener des attaques ont eu lieu sur le territoire du Libéria.

Un résident libérien de Tempo a décrit comment la ville et ses environs ont été utilisés comme base pour certaines des attaques transfrontalières.

Toutes les attaques ayant lieu en Côte d’Ivoire sont menées par des Ivoiriens et des Libériens, mais leurs chefs sont Bush Dog et Oulaï Tako. Ces hommes entraînent les jeunes et les envoient vers les zones de combat. La dernière fois [25 avril], il y a eu une attaque en Côte d’Ivoire et des civils (adultes et enfants) ont été tués... Ils ont attaqué Gahabli, Sakré, Taï et Nigré et nous les entendons dire qu’ils prévoient de lancer une attaque de grande ampleur plus tard cette année… [Nous avons vu] beaucoup de combattants... revenir blessés à Tempo [après l’attaque de Sakré] et ils sont allés au camp d’entraînement [hors de la ville].

Le Groupe d’experts a rapporté le fait que Vleyee et Tako ont combattu en étroite proximité en Côte d’Ivoire. Tako était le commandant à Bloléquin du Front pour la libération du Grand Ouest (FLGO), une milice pro-Gbagbo de triste réputation, anciennement basée dans l’ouest de la Côte d’Ivoire.

Un ancien combattant libérien de 33 ans à Toe Town, qui a raconté à Human Rights Watch qu’il avait été approché à plusieurs occasions pour rejoindre les personnes conduisant et planifiant les attaques transfrontalières, a indiqué que le recrutement de combattants n’est un secret pour personne dans la région. Il a également expliqué que les individus impliqués dans la planification des attaques lui avaient dit qu’ils avaient déplacé un nombre considérable d’armes de la Côte d’Ivoire vers le Libéria « sans que personne ne tire le signal d’alarme » et il a conclu : « Soit la patrouille frontalière au Libéria est insuffisante, soit les agents de sécurité sont mêlés à cette affaire. »

Un représentant de la MINUL a déclaré qu’il pense qu’au moins quelques responsables locaux et régionaux ont dû consentir aux activités des anciens mercenaires libériens, en supposant que cela peut être lié aux revenus des mines d’or ou à une crainte de « toucher un point sensible ».

À une occasion au moins, les forces de sécurité libériennes ont tenté de contrecarrer une attaque transfrontalière. Mais elles n’ont pas donné suite aux enquêtes et poursuites réussies. Fin janvier, les forces de sécurité libériennes ont arrêté 76 Ivoiriens et Libériens près de la frontière, considérant qu’ils prévoyaient d’attaquer la Côte d’Ivoire. Un agent de police à Zwedru a raconté :

Les forces de sécurité réunies dans le comté de Grand Gedeh ont découvert en janvier quelque chose qui a été décrit comme une base d’entraînement des dissidents dans le district de Konobo. Suite à cette découverte, la police nationale libérienne affectée à ce comté a pris la zone d’assaut et a arrêté 75 membres des forces dissidentes suspectées. Les hommes ont été arrêtés alors qu’ils faisaient route vers la Côte d’Ivoire voisine, [selon nous] dans l’intention d’envahir et de renverser le gouvernement... Les dissidents incluaient des Ivoiriens et quelques Libériens. Ils ont été interceptés et arrêtés au point de passage du pont double près de la frontière. Ils ont été conduits au centre de détention de Monrovia, mais tous ont été libérés ultérieurement en raison du manque de preuves.

Human Rights Watch a interrogé une des personnes arrêtées en janvier. Ce Libérien de 27 ans a clairement décrit les intentions du groupe :

Notre groupe est organisé... Nous avons tenté d’entrer en Côte d’Ivoire une fois en janvier au niveau du pont double sur la frontière, mais la mission n’a pas réussi parce que le secret a été dévoilé aux forces de sécurité. Nous avons été arrêtés, puis relâchés... Nous bénéficions du soutien de différentes personnes, mais nous ne visons qu’un objectif : celui de revenir en Côte d’Ivoire pour combattre lorsque nous serons appelés depuis [son camp des mines d’or].

Ni l’agent de police impliqué dans le raid ni le procureur du comté de Grand Gedeh interrogés par Human Rights Watch n’ont pu expliquer pourquoi ils ont manqué de preuves pour engager des poursuites, puisqu’ils étaient tous deux convaincus que les hommes avaient planifié la réalisation d’une autre attaque.

Un résident de Tempo, qui travaille dans un camp de mines d’or à la frontière, a imputé cet échec au manque d’expérience de la police qui enquête sur ces problèmes, ainsi que la peur des résidents de dénoncer les personnes impliquées :

C’est ici que les combattants ont [d’abord] été interrogés... Le personnel de sécurité ne sait pas comment enquêter sur ce type de problèmes, donc il a fait passer la situation pour inexistante alors qu’elle était bien réelle. Ces hommes parlent de leur camp d’entraînement sur notre territoire, nous savons où il se trouve mais nous ne pouvons rien dire parce que nous avons peur pour notre sécurité et nos activités minières. Ils ont des fusils que nous n’avons jamais vus auparavant et certains d’entre nous prévoient maintenant de partir d’ici pour trouver un meilleur endroit pour nos activités minières. 

Recrutement d’enfants soldats
Human Rights Watch a documenté le recrutement de garçons libériens pour des attaques récentes et futures sur des villages ivoiriens. L’ampleur du recrutement d’enfants n’a pas pu être déterminée de manière précise. Cependant, plusieurs résidents libériens ainsi qu’un combattant de 17 ans ont décrit l’effort de recrutement qui, selon eux, était en partie dirigé par « Bush Dog ». Des résidents ont indiqué avoir vu des enfants, recrutés dans des villages et des villes près de la frontière ivoirienne, dans des camps d’entraînement et revenant de récentes attaques transfrontalières.

Un Libérien de 17 ans près de Tempo, recruté pour combattre avec des militants armés hostiles au gouvernement ivoirien, a raconté à Human Rights Watch qu’il a pris part à au moins un raid transfrontalier. Il a expliqué que d’autres garçons de son âge ont aussi été recrutés et se sont battus :

Ils nous appellent « l’unité des petits garçons » et nous sommes toujours en sûreté lorsque nous allons dans les zones de guerre en Côte d’Ivoire. Je suis libérien et je n’ai jamais combattu dans les guerres libériennes, mais je pars en Côte d’Ivoire pour aider mes amis, quel que soit ce qu’ils demandent que nous fassions pour eux. J’ai [participé] à certaines attaques avec mon unité et nous avons pu les mener à bien grâce à notre connaissance du territoire. Je ne sais pas combien de personnes nous avons tuées au total... Dans cette mission, nous avons des chefs qui nous entraînent et nous suivent sur le terrain. Les chefs sont Bush Dog et Oulaï Tako... 

Un résident de 25 ans près de Tempo a décrit avoir vu des garçons âgés de 14 à 17 ans dans un camp d’entraînement dans la région et parmi les individus qui revenaient de l’attaque du 25 avril. Le résident de Tempo a dit avoir vu « Bush Dog » et Tako participer à des activités dans le camp d’entraînement à partir duquel les garçons ont été envoyés pour mener des attaques transfrontalières. « Bush Dog » a déjà été impliqué dans le recrutement d’enfants soldats. Un rapport de 2005 du Groupe d’experts des Nations Unies a constaté : « La MINUL a rapporté que, le 22 mars 2005, le général du MODEL Amos Vleyee, alias « Bush Dog », avait recruté 10 enfants dans le comté de Grand Gedeh. »

Un commerçant de 32 ans d’une ville en périphérie de Zwedru a critiqué l’absence de réponse des autorités libériennes face au recrutement d’enfants soldats.

Il y a beaucoup de choses et d’activités qui se produisent dans nos communautés que les citoyens préoccupés comme moi n’approuvent pas. Certains hommes au sein de nos communautés ont commencé à recruter de jeunes garçons, que la police n’autorise même pas à conduire des motos en raison de leur âge. Ils ont entre 14 et 16 ans. Nous nous sommes plaints auprès des forces de sécurité, mais elles disent toujours qu’elles n’ont pas d’éléments pour le prouver. 

En 2004, le Libéria a signé, mais sans ratifier jusqu’à présent, le Protocole facultatif à la Convention relative aux droits de l’enfant concernant l’implication d’enfants dans les conflits armés. Le protocole interdit le recrutement d’enfants âgés de moins de 18 ans par des groupes armés distincts des forces armées d’un État et oblige les gouvernements à prendre des mesures pour éviter de telles pratiques et les qualifier de crime. Le recrutement et l’utilisation d’enfants soldats de moins de 15 ans sont également considérés comme un crime de guerre.

Planifications d’attaques futures
L’absence d’enquêtes et de poursuites par le gouvernement libérien à l’égard de ceux impliqués dans les attaques transfrontalières semble avoir encouragé les militants pro-Gbagbo et les Libériens qui les soutiennent à envisager de nouvelles attaques en Côte d’Ivoire. Plusieurs personnes impliquées dans les groupes armés, ainsi que des résidents dans les villages frontaliers, ont fait état de caches d’armes et d’un camp d’entraînement clandestin dans le district de Konobo de Grand Gedeh.

Un Libérien de 25 ans, qui habite près de la ville frontalière de Tempo, a indiqué à Human Rights Watch que les militants dans cette zone parlent ouvertement de leurs intentions : « Ce que nous observons maintenant dans cette communauté est que la plupart des jeunes ont en leur possession des armes et des munitions réelles et parlent de lancer une attaque en Côte d’Ivoire. » Les résidents près des sites de mines d’or, où la concentration de militants pro-Gbagbo est particulièrement importante, ont fait des déclarations similaires.

Ceux qui préparent des attaques supplémentaires semblent avoir établi au moins un camp d’entraînement et disposent de stocks d’armes et de munitions. Le Libérien de 17 ans, qui a pris part à de précédentes attaques transfrontalières, a décrit le niveau d’organisation et le soutien qu’ils reçoivent :

Notre camp [d’entraînement] est situé dans le district de Konobo ... et nous avons des armes, des munitions, de la nourriture, ainsi que des médecins et des infirmiers qui peuvent nous soigner lorsque nous avons des maladies sans gravité. Lorsque l’un de nous [libérien] est gravement malade et doit être admis à l’hôpital, de l’argent nous est alors fourni [par nos partisans] et le malade peut être transféré vers l’hôpital public. 

Plusieurs autres personnes impliquées dans la planification d’attaques transfrontalières ont décrit le camp d’entraînement de Konobo, dans le district même où des agents de police sont intervenus dans un autre camp en janvier. La zone est couverte d’une végétation dense et est proche de la frontière ivoirienne. Il semble aussi que c’est un endroit où une grande quantité d’armes, amenées de Côte d’Ivoire à la fin de la crise, est stockée. Un Libérien de 33 ans a confié à Human Rights Watch : « Les armes sont conservées dans le district de Konobo, près des régions frontalières. »

Lorsqu’ils décrivent leurs motivations, la plupart des militants ivoiriens parlent de « vengeance », vengeance parce que Gbagbo n’est plus président ou, plus souvent, vengeance pour les meurtres ou d’autres abus commis par les forces pro-Ouattara dans l’ouest de la Côte d’Ivoire. Les deux camps ont commis des atrocités, y compris des crimes de guerre et vraisemblablement des crimes contre l’humanité, dans l’ouest de la Côte d’Ivoire. Un homme de 36 ans au camp de mines d’or de Sloman (également connu sous le nom de Solomon), qui a dit ne pas avoir combattu avec les forces pro-Gbagbo pendant la crise mais a rejoint les projets d’attaques futures, a expliqué ses raisons :

Les membres de ma famille ont été tués par les forces de Ouattara, et je suis fâché par le fait que [la crise] m’a forcé à quitter la Côte d’Ivoire et à venir au Libéria. Beaucoup de mes frères [ivoiriens] ont rejoint les Libériens afin de se venger... Il y a deux possibilités : soit nous les tuons, soit ils nous tuent. 

Les liens transfrontaliers historiques entre la région ivoirienne de Moyen Cavally et la région libérienne de Grand Gedeh sont fondamentaux pour comprendre le rôle que continuent de jouer les Libériens. Les Guérés en Côte d’Ivoire et les Krahns au Libéria, qui sont considérés comme les « autochtones » de ces régions, descendent du même groupe ethnique. Ils parlent une langue très similaire et les familles étendues traversent souvent les frontières nationales. MODEL, un groupe rebelle créé vers la fin de la guerre civile libérienne de 1999-2003, était une force armée essentiellement krahn qui incluait également un nombre important d’Ivoiriens guéré. Par conséquent, alors que certains Libériens ont justifié principalement leur mobilisation par des raisons financières en citant le manque d’emploi dans le Grand Gedeh, la plupart parlent plutôt de vengeance et d’assistance à ceux qui ont combattu avec eux ou qui les ont hébergés dans le passé.

Un Libérien de 45 ans, qui indiquait avoir combattu dans les conflits de la région pendant plus de dix ans, a expliqué sa motivation et ses plans pour des attaques à plus grande échelle :

Nous aidons [les Ivoiriens pro-Gbagbo] car ils nous ont aidés à l’époque où notre guerre était en cours et nous devons les aider en retour... Qu’on ne s’y méprenne pas, la guerre n’est pas finie en Côte d’Ivoire. À tout moment maintenant, nous prévoyons de lancer une attaque... Nous avons des fusils que nous avons ramenés de Côte d’Ivoire et d’autres soutiens pour nous aider dans le processus ; des liens commerciaux sont établis et la chaîne d’approvisionnement est plus solide que jamais auparavant... Grand Gedeh comprend à lui seul plus de 12 points de passage non officiels vers la Côte d’Ivoire qui nous sont tous accessibles.

Soutien financier provenant de personnes au Ghana et en Côte d’Ivoire
Deux Ivoiriens et un Libérien qui ont combattu avec les forces pro-Gbagbo ont raconté à Human Rights Watch qu’ils recevaient des soutiens financiers extérieurs pour les attaques en Côte d’Ivoire. L’ampleur du soutien n’était pas claire, ni l’identification des appuis financiers spécifiques mais les personnes interrogées ont précisé que l’argent arrivait régulièrement, chaque mois d’après l’une d’elles. Ce système d’aide financière régulière de personnes vivant dans les pays voisins suggère au minimum une certaine organisation parmi ceux qui se sont engagés à mener d’autres attaques, visant presque toujours exclusivement des civils d’après les preuves consignées par Human Rights Watch.

Un homme de 30 ans de l’ouest de la Côte d’Ivoire, qui s’est battu avec les milices de Gbagbo pendant la crise, a raconté que dans leurs efforts pour recruter et mobiliser, « nous avons reçu un soutien de [personnes en] Côte d’Ivoire, au Libéria et au Ghana. » Deux anciens combattants, un Ivoirien et un Libérien, ont mentionné tout aussi spécifiquement recevoir de l’argent de personnes au Ghana. Les personnes interrogées par Human Rights Watch n’ont pas révélé les noms de leurs financeurs. Cependant, un ancien sous-officier de l’armée ivoirienne de 35 ans, désormais réfugié au Libéria, a indiqué : « Les anciens combattants et les anciens hommes politiques ivoiriens sont tous des acteurs clés dans ces activités, en réunissant de l’argent et d’autres ressources. »

Quelques militaires et dirigeants politiques de haut rang du camp Gbagbo se trouvent toujours en exil au Ghana. Plusieurs d’entre eux, dont le dirigeant de longue date de la milice Jeunes Patriotes, Charles Blé Goudé, et l’ancien chef d’un escadron de véhicules blindés de la gendarmerie, Jean-Noël Abéhi, sont sous le coup de mandats d’arrêt émis par le système judiciaire ivoirien. Les autorités ghanéennes n’ont pas pris de mesures pour les arrêter et les extrader. Un article datant du 8 mai dans Jeune Afrique, basé sur des entretiens avec des leaders pro-Gbagbo en exil au Ghana, a rapporté que beaucoup d’eux parlent toujours de vengeance et de renverser le gouvernement Ouattara. Dans son rapport de décembre 2011, le Groupe d’experts des Nations Unies a évoqué ses préoccupations sur le soutien financier extérieur des groupes préparant des attaques transfrontalières depuis le Libéria.

Des appuis financiers externes pourraient chercher à fournir aux combattants des armes et des munitions qui pourraient facilement être introduites au Libéria par les réseaux illicites existants, tels que ceux déjà utilisés dans le commerce illégal de l’or libérien et des armes artisanales guinéennes... Étant donné que la crise ivoirienne ne s’est achevée que récemment et que le gouvernement Ouattara a constamment renforcé le contrôle militaire, si les mercenaires libériens et les milices ivoiriennes ont réellement des appuis à l’étranger, ces derniers n’en sont sans doute qu’à la phase initiale d’étude et de planification. 

Les mines d’or révélatrices d’une organisation en matière de recrutement et de mobilisation
Au moins des dizaines de personnes impliquées dans les attaques transfrontalières sont engagées dans l’exploitation artisanale d’or le long de la frontière libérienne. Dans des entretiens avec Human Rights Watch, ces personnes ont parlé ouvertement d’utiliser les revenus de l’or pour financer les attaques en Côte d’Ivoire. La structure des efforts de financement par les mines d’or a démontré un certain degré d’organisation parmi ces militants armés.

Human Rights Watch a visité cinq camps de mines d’or artisanales, CVI, Bentley, Golo, Dark Forest et Sloman, le long de la frontière ivoiro-libérienne. D’anciens combattants libériens et ivoiriens travaillent côte à côte dans ces camps. Les personnes interrogées ont expliqué que les camps de mines d’or servent de bases pour le recrutement, la mobilisation et le financement de la violence en Côte d’Ivoire. Un Ivoirien de 30 ans du camp de mines de CVI a raconté :

Nous sommes venus à CVI pour extraire de l’or et nous donner les moyens d’agir. L’objectif est d’extraire l’or et de le vendre pour obtenir de l’argent afin de nous venger contre [les forces pro-Ouattara] qui ont tué les membres de nos familles et brûlé nos maisons… Nous sommes plus de 45 Ivoiriens qui vivent dans ce camp de mines, mais seuls 37 ont accepté d’extraire l’or dans l’intérêt de cette mission... Nous nous sommes réorganisés pour revenir en force cette année. 

La déclaration de ce mineur de CVI montre que tous les chercheurs d’or du camp ne voient pas l’extraction d’or comme une opportunité pour financer des attaques ; une minorité d’Ivoiriens n’avait aucun « intérêt » dans la « mission ». Dans d’autres camps de mines, cependant, ceux qui refusent d’être recrutés ont signalé avoir été menacés et obligés à quitter le camp. Un Libérien de 27 ans au camp de mines d’or de Sloman a confié à Human Rights Watch :

Je suis dans ce camp de mines depuis décembre 2011. Certains d’entre nous étaient venus chercher de l’argent pour faire vivre leurs familles ... mais d’autres avaient des intentions différentes pour l’argent qu’ils recevaient. J’étais ici lorsque quelques personnes sont arrivées dans la zone des mines pour recruter des jeunes pour une mission à la frontière. Tous ceux qui ont refusé de les rejoindre ont été conduits hors du camp. Ils ont même menacé de nous tuer. 

Les déclarations de plusieurs militants armés impliqués dans l’extraction d’or le long de la frontière suggèrent l’existence d’une structure de commandement pour la collecte d’argent potentiellement destiné à financer le recrutement et la mobilisation. Un Libérien de 26 ans mineur dans le camp de mines Dark Forest a indiqué :

[La vengeance] ne pourra être réalisée que lorsque nous serons suffisamment dotés financièrement. Des ex-combattants libériens et ivoiriens travaillent main dans la main dans cette zone de mines. L’or s’y trouve en abondance... Nos chefs nous rendent toujours visite la nuit pour emporter de l’or. 

Les personnes qui exploitent les mines d’or dans un camp différent ont mentionné le nom de l’un de ces « chefs », en précisant qu’il venait fréquemment se procurer de l’or.

En plus de l’extraction d’or, quelques personnes impliquées dans les efforts pour attaquer la Côte d’Ivoire font commerce du transport en moto pour collecter de l’argent pour le recrutement et la mobilisation. Un Sierra-Léonais de 37 ans, qui a combattu dans des guerres en Sierra Leone, au Libéria et en Côte d’Ivoire, a raconté :

Quinze motos nous ont été fournies [par nos chefs] pour simplifier les déplacements, [ainsi que] des téléphones pour faciliter la communication. Ces motos sont aussi utilisées à des fins commerciales pour générer de l’argent pour notre mission... Tous nos fusils sont cachés le long de la frontière avec la Côte d’Ivoire, stockés en lieu sûr pendant que nous extrayons l’or.