Des personnes déplacées assises devant un véhicule transportant des forces du gouvernement de transition somalien. Dhobley, Somalie, juillet 2011.

©AP Photo/Schalk van Zuydam

(Nairobi, le 15 août 2011) – Toutes les parties au conflit armé en Somalie ont commis de graves atteintes aux lois de la guerre, contribuant ainsi à la catastrophe humanitaire qui afflige le pays, a déclaré Human Rights Watch dans un rapport publié aujourd’hui. Toutes les parties devraient immédiatement mettre un terme aux exactions à l’encontre de civils, exiger des comptes des individus responsables et veiller à ce que les personnes qui fuient le conflit et la sécheresse aient accès à l’aide humanitaire et soient libres de se déplacer.

Le rapport de 58 pages, intitulé « ‘You Don’t Know Who to Blame’: War Crimes in Somalia » (« ‘On ne sait pas à qui imputer la faute’ : Crimes de guerre en Somalie »), renseigne sur les nombreuses exactions commises au cours des douze derniers mois parallèlement à la reprise des combats par les différentes parties au conflit qui sévit depuis vingt ans en Somalie. Parmi celles-ci figurent le groupe armé islamiste Al-Chabaab, le gouvernement fédéral de transition somalien (TFG), les forces de l’Union africaine chargées du maintien de la paix (Amisom) et des milices somaliennes soutenues par le Kenya et l’Éthiopie. Le rapport étudie également les atteintes perpétrées par la police kenyane et les crimes commis par des bandits au Kenya, pays voisin, à l’encontre de réfugiés somaliens.

« Les exactions d’Al-Chabaab et des forces progouvernementales ont considérablement aggravé la souffrance déjà causée par la famine en Somalie », a déclaré Daniel Bekele, directeur de la division Afrique à Human Rights Watch. « Toutes les parties doivent de toute urgence prendre des mesures pour faire cesser ces attaques illégales, laisser passer l’aide et mettre un terme à ce cauchemar humanitaire. »

Le rapport, qui s’appuie sur des entretiens avec des réfugiés somaliens récemment arrivés au Kenya et d’autres sources, examine deux importantes offensives lancées par le TFG contre Al-Chabaab depuis septembre 2010. Selon Human Rights Watch, les civils ont été frappés de plein fouet par les combats.

L’ensemble des parties ont recouru en toute illégalité à l’artillerie dans la capitale, Mogadiscio, faisant de nombreux blessés parmi les civils.Al-Chabaab a lancé sans discernement des attaques au mortier depuis des quartiers densément peuplés, auxquelles le TFG et les forces de l’Amisom ont souvent rétorqué par des contre-attaques tout aussi intempestives. Par conséquent, les civils n’ont plus su de quel côté se tourner pour assurer leur protection. S’il est vrai que le retrait annoncé d’Al-Chabaab de Mogadiscio pourrait apporter un certain répit aux civils dans la capitale, préférable aux combats permanents, de futures exactions sont certainement à prévoir si les parties belligérantes ne prennent pas de mesures fermes pour y mettre un terme, a précisé Human Rights Watch.

« Aucune des deux parties ne cherche à épargner le public », a déclaré à Human Rights Watch une femme qui a fui Mogadiscio. « Il arrive parfois que la personne avec qui vous aviez pris votre petit déjeuner un matin soit tuée par des tirs de mortier l’après-midi même. »

Des Somaliens ont également fait part à Human Rights Watch d’une répression et d’une brutalité quotidiennes incessantes dans les régions placées sous le contrôle d’Al-Chabaab. Les punitions sévères, notamment des flagellations et des exécutions sommaires, dont des décapitations publiques, sont fréquentes et infligées à ceux qui portent atteinte aux lois oppressives des militants ou sont accusés de trahison. Al-Chabaab recrute de force des enfants et des adultes pour étoffer ses rangs. Le groupe prive les habitants des zones placées sous son contrôle de l’assistance humanitaire dont ils ont pourtant grandement besoin, notamment d’eau et de nourriture, et les empêche de fuir vers des régions moins dangereuses.

Dans une large mesure, le TFG n’a pas réussi à assurer la sécurité élémentaire et la protection des droits humains dans les rares régions placées sous son contrôle, selon Human Rights Watch. Le TFG et ses milices alliées ont commis de graves atteintes aux droits humains, notamment en procédant à des arrestations arbitraires et des mises en détention généralisées, en limitant la liberté d’expression et de rassemblement et en lançant des attaques intempestives qui ont fait des blessés parmi les civils.

L’implication d’acteurs externes à la Somalie a souvent été contreproductive et a contribué à faire peser une menace permanente sur la situation sécuritaire. Ainsi, les États-Unis, l’Union européenne et les Nations Unies offrent un soutien au TFG sans pour autant prendre de mesures significatives pour exiger de ses dirigeants qu’ils mettent un terme à ces abus. Alors que le mandat du TFG expire dans moins d’un an, ses partisans internationaux devraient exiger l’instauration et le respect de références claires en matière de droits humains – notamment dans le but d’améliorer la responsabilisation. Si le gouvernement de transition ne parvient pas à remplir ces objectifs élémentaires, les gouvernements d’autres pays ainsi que les Nations Unies devraient réexaminer le soutien qu’ils lui apportent, a commenté Human Rights Watch.

Au cours des derniers mois, l’Amisom a pris des mesures pour minimiser le nombre de victimes civiles lors des opérations militaires. Cependant, bien que ses forces continuent de commettre de graves exactions, les militaires qui en sont responsables ne sont pour ainsi dire jamais tenus de rendre compte de leurs actes.

L’Éthiopie et le Kenya sont des parties au conflit, ayant déployé des unités de leurs forces armées lors d’opérations militaires lancées dans le sud de la Somalie en 2011. Ces deux pays ont également fourni une assistance militaire à des milices qui soutenaient le TFG. Pourtant, ni l’Éthiopie ni le Kenya ne sont intervenus pour s’assurer que leurs troupes ou les milices qu’ils soutiennent soient tenues responsables de leurs exactions.

Human Rights Watch a renouvelé son appel en faveur de l’instauration d’une commission d’enquête de l’ONU chargée d’étudier les atteintes aux droits humains et aux lois de la guerre commises par toutes les parties depuis le début du conflit ; la mission d’une telle entité devrait aussi être de jeter les bases d’un système de responsabilisation. Human Rights Watch a demandé à toutes les parties au conflit en Somalie de prendre des mesures concrètes pour protéger les civils – notamment de respecter les mesures élémentaires de protection des civils pendant les attaques – et de veiller à faciliter l’accès de l’aide humanitaire à tout moment.

« Il n’existe pas de solution rapide à la tragédie qui frappe la Somalie, mais il ne fait aucun doute que l’impunité dont bénéficient les auteurs de ces graves exactions perpétue l’insécurité », a commenté Daniel Bekele. « Les pressions internationales visant à éliminer les abus commis par toutes les parties sont plus cruciales que jamais – une Somalie plus sûre et plus respectueuse des droits humains serait moins sujette à la violence et à la famine. »

La recrudescence des combats a entraîné un déplacement massif de la population vivant à Mogadiscio ainsi que dans les régions frontalières. Une zone située le long de la frontière kenyane, appelée « Jubaland », a été particulièrement affectée, le gouvernement kenyan indiquant qu’il souhaite en faire une zone tampon entre son propre territoire et les zones contrôlées par Al-Chabaab. Des ministres kenyans ont demandé à ce que les Somaliens soient orientés vers cette « zone tampon » au lieu d’aller au Kenya, affirmant que la région ne présente pas de danger. La région reste toutefois très instable et il y règne une forte insécurité.

Cela fait de nombreuses années que le Kenya sert de terre d’accueil à des centaines de milliers de réfugiés somaliens, un pesant fardeau pour le pays, qui s’est encore alourdi ces douze derniers mois. Les combats et la sécheresse ont poussé des centaines de milliers de Somaliens à s’enfuir de chez eux en 2011, plus de 100 000 d’entre eux étant passés au Kenya.

Les réfugiés somaliens au Kenya font face à d’importantes difficultés, selon Human Rights Watch. L’itinéraire qui mène jusqu’aux camps de réfugiés de Dadaab est périlleux. Les recherches réalisées par Human Rights Watch depuis 2010 indiquent que les réfugiés sont confrontés à des actes d’extorsion et de violence de la part de la police, ainsi qu’à des arrestations et des détentions arbitraires et des déportations illégales vers la Somalie, ces dernières s’étant poursuivies en 2011 pendant plusieurs mois. Des réfugiés ont déclaré à Human Rights Watch qu’ils avaient emprunté des petites routes dangereuses pour éviter la police kenyane mais qu’ils y avaient été dévalisés par des bandits qui dans certains cas avaient également violé les femmes.

Au 24 juillet, les camps de réfugiés de Dadaab, construits au départ pour accueillir 90 000 personnes, abritaient 390 000 réfugiés enregistrés. Les réfugiés somaliens arrivés depuis peu sont confrontés au surpeuplement et à des conditions de vie inhumaines dans les camps ainsi qu’à des retards d’enregistrement qui les empêchent de disposer rapidement d’une assistance même minime.

Human Rights Watch a exhorté le gouvernement kenyan à autoriser le transfert immédiat des réfugiés vers des camps existants mais inutilisés et à fournir des terrains supplémentaires – avec un soutien considérablement accru de la part des gouvernements donateurs internationaux. Le camp d’extension Ifo II est vide et prêt à accueillir 40 000 réfugiés depuis novembre 2010. Le gouvernement devrait signer des accords relatifs à d’autres terrains, y compris pour le camp d’extension Ifo III et le camp de Kambios, qui peuvent abriter 300 000 réfugiés. Human Rights Watch a également relancé son appel au gouvernement kenyan pour qu’il ouvre un nouveau centre de filtrage des réfugiés dans la ville frontière de Liboi afin que les nouveaux arrivants puissent être enregistrés puis conduits vers les camps en toute sécurité.

Le camp d’extension Ifo II est vide, alors qu’il est prêt à accueillir 40 000 réfugiés depuis novembre 2010, et devrait être utilisé sans plus tarder. Human Rights Watch a exhorté le gouvernement kenyan – avec un soutien considérablement accru de la part des gouvernements donateurs internationaux – à mettre des terrains supplémentaires à la disposition des camps. Human Rights Watch a par ailleurs réitéré son appel au gouvernement kenyan pour qu’il ouvre un nouveau centre d’accueil des réfugiés dans la ville frontière de Liboi afin que les nouveaux arrivants puissent être enregistrés puis conduits vers les camps en toute sécurité.

« Nous encourageons la communauté internationale à fournir une aide sur le territoire somalien ainsi qu’aux réfugiés qui se trouvent au Kenya et en Éthiopie », a conclu Daniel Bekele. « Les pays voisins de la Somalie devraient respecter le droit de tous ceux qui fuient ce pays à demander l’asile. »  

Extraits de témoignages tirés du rapport « You Don’t Know Who to Blame »

Une femme de Mogadiscio de 37 ans qui a fui les bombardements intempestifs :

Aucune des deux parties ne cherche à épargner le public. Il arrive parfois que la personne avec qui vous aviez pris votre petit déjeuner un matin soit tuée par des tirs de mortier l’après-midi même. Al-Chabaab aime lancer ses tirs depuis des zones résidentielles, en sachant pertinemment que l’autre partie y ripostera par des tirs et touchera ainsi ces zones. Après quoi Al-Chabaab prend la fuite. Et le TFG et l’Amisom se moquent de savoir s’il y a des civils dans les endroits qu’ils mitraillent. On ne sait pas à qui imputer la faute – à Al-Chabaab qui se cache parmi le public, ou au gouvernement qui riposte par des tirs en ciblant le point d’origine des attaques ?

Une femme de Mogadiscio de 40 ans dont le mari a été placé en détention provisoire par Al-Chabaab :

Ce sont eux qui m’ont appelée et m’ont dit : « Nous détenons votre mari, qui est aussi un infidèle, n’est-ce pas ? » J’ai répondu : « Mon mari est musulman. » Ils ont rétorqué : « C’est un infidèle et nous allons le massacrer. » Deux jours après son arrestation, ils m’ont rappelée. Ils m’ont dit que nous étions des infidèles, que nos enfants étaient des infidèles et que nous devions prendre garde… J’entends encore leurs menaces résonner dans ma tête.

Un jeune homme de Sakoh qui s’est enfui d’une région contrôlée par Al-Chabaab :

Tous nos animaux sont morts. Il n’y avait plus de chameaux, plus de chèvres, plus de bétail, et même les gens ont commencé à mourir. Il n’y avait pas de nourriture parce que Al-Chabaab ne permettait pas aux agences d’aide humanitaire d’en apporter. Ils disent : « Nous ne voulons pas de nourriture d’infidèles. »

Une femme âgée de Dhobley victime d’une attaque alors qu’elle se rendait à Dadaab :

Je suis partie de Dhobley[en camionnette] il y a trois jours. Nous avons été dévalisés en route. Nous étions une quarantaine. Une dizaine d’hommes sont montés avec leurs fusils et les ont placés sur notre nuque, tandis que dix autres hommes se cachaient dans la broussaille. Les hommes et les femmes ont été séparés et on nous a ordonné de remettre nos téléphones portables, notre argent, tout ce que nous avions. Certaines des filles – environ six d’entre elles – ont été violées. Quant à moi, ils m’ont mis un pistolet sur la nuque et m’ont pris mon argent et mon téléphone portable, mais comme je suis âgée, je n’ai pas été violée.

Une femme d’une quarantaine d’années détenue de manière arbitraire par la milice Ahlu Sunna Waj-Jama’a, qui soutient le TFG :

J’ai moi-même été arrêtée et dévalisée par des agents [d’Ahlu Sunna Wal Jama’a].J’étais assise dans le centre-ville de BulaHawo quand une explosion a retenti. Un véhicule du gouvernement de transition a été détruit par une mine. Les militaires [d’Ahlu Sunna Wal Jama’a]sont tout de suite entrés dans la ville et se sont mis à tirer dans tous les sens. Nous avons été rassemblés et emmenés au poste de police. Alors qu’on me conduisait dans la cellule, les militaires m’ont volé mon téléphone portable et 7 000 shillings kenyans.

Nous étions 500 à être arrêtés. On nous a gardés dans un enclos. Certains étaient dans une cellule. Des femmes ont aussi été arrêtées et détenues séparément. Certaines portaient des enfants en bas âge. Les femmes et les enfants ont été relâchés le jour même, mais les hommes sont restés détenus pendant deux jours.

Après notre libération, le gouvernement de transition a organisé un rassemblement public. On nous a donné trois options : aller au Kenya, aller en Éthiopie ou rejoindre les gens d’Al-Chabaab. [Un agent du district]a déclaré : « Si quelque chose se reproduit ici, vous en serez tenus responsables et nous vous tuerons. » Le lendemain du rassemblement public, nous avons compris que nous n’aurions aucune vie ici. Nous avons décidé de partir.