Des pêcheurs yéménites – y compris des jeunes garçons – photographiés dans le port de Hodeïda, sur la côte ouest du Yémen, en septembre 2018. Depuis 2018, les forces navales de la coalition menée par l’Arabie saoudite ont attaqué des bateaux de pêche dans la mer Rouge, tuant au moins 47 personnes.

© 2018 Hani Mohammed/AP Photo

(Beyrouth) – Les forces navales de la coalition menée par l’Arabie saoudite ont lancé au moins cinq attaques meurtrières contre des bateaux de pêche yéménites depuis 2018, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui. Des navires de guerre et des hélicoptères ont participé à ces attaques qui ont tué au moins 47 pêcheurs yéménites, dont sept enfants, et mené à la détention de plus de 100 autres pêcheurs, dont certains ont été torturés lors de leur incarcération en Arabie saoudite.

Les attaques de la coalition contre les pêcheurs et les bateaux de pêche semblent constituer des attaques délibérées contre des personnes et des cibles civiles en violation des lois de la guerre. Les militaires de la coalition qui ont ordonné ou exécuté les attaques, et ceux qui ont torturé les détenus, sont selon toute probabilité responsables de crimes de guerre.

« Les forces navales de la coalition ont attaqué de manière répétée des bateaux de pêche et des pêcheurs yéménites, apparemment sans avoir déterminé au préalable qu’ils constituaient des cibles militaires valables », a déclaré Priyanka Motaparthy, directrice par intérim de la division Urgences à Human Rights Watch. « Lorsqu’on abat des pêcheurs qui agitent des drapeaux blancs, lorsqu’on abandonne à leur sort des équipages naufragés, c’est bien de crimes de guerre qu’il sagit. »

Human Rights Watch a mené des entretiens avec des survivants, des témoins et des sources bien informées à propos de sept attaques contre des bateaux de pêche : six ayant eu lieu en 2018 et une en 2016. Des civils ont été tués dans cinq d’entre elles. Les forces de la coalition ont mené ces attaques en recourant à des d'armes légères et de petit calibre. Les navires de guerre et les hélicoptères ont lancé ces attaques alors qu’ils se trouvaient à faible distance, laissant peu de doute sur la nature civile des bateaux de pêche. Les pêcheurs agitaient des tissus blancs, levaient les mains en l’air ou utilisaient d’autres signes pour montrer qu’ils ne représentaient aucune menace. De plus, lors de trois attaques, les forces de la coalition n’ont pas tenté de porter secours aux personnes qui étaient à la dérive, et dont la plupart ont ensuite péri noyés.

L’un des pêcheurs a décrit ainsi l’attaque contre son bateau : « Lhélicoptère était tout près, à trois mètres de haut à peu près. [À laide dun porte-voix,] ils nous ont dit « Avancez ! », et quatre ou cinq pêcheurs se sont avancés. Le reste était près de la poupe. Moi, jétais au milieu. Alors ils nous ont tiré dessus avec la grosse mitraillette. » Sept pêcheurs ont trouvé la mort.

Par ailleurs, la coalition a détenu en Arabie saoudite, semble-t-il sans inculpation, plus de 115 pêcheurs, dont 3 enfants, de 40 jours à deux ans et demi. Sept anciens détenus ont déclaré que les autorités saoudiennes avaient torturé et maltraité les pêcheurs et membres d’équipage capturés et qu’ils les avaient privés de contact avec leur famille, un avocat ou les représentants du gouvernement yéménite.

Ces attaques et ces détentions ont gravement affecté les communautés de pêcheurs isolées, qui ont perdu les principaux soutiens financiers de dizaines de familles. Elles ont aussi empêché les autres pêcheurs de sortir en mer. « Avant la guerre, la pêche était bonne », a déclaré l’épouse d’un pêcheur. « Mais nous avons entendu que huit hommes du voisinage avaient été tués... alors [mon mari] a cessé de prendre la mer. »

Le Manuel de San Remo sur les conflits armés en mer, qui est largement considéré comme le reflet des lois de la guerre coutumières en mer, exige que les attaquants prennent toutes les mesures possibles pour limiter les attaques aux cibles militaires. Les navires doivent être présumés civils sauf s’ils sont pourvus d’équipement militaire ou présentent un danger immédiat pour le navire attaquant. Les « bateaux affectés à la pêche côtière » sont notamment exempts d’attaques. Ces embarcations doivent se soumettre à une identification et une inspection si on le leur demande, et exécuter les ordres donnés, notamment l’ordre de s’arrêter ou de s’évacuer les lieux. Les lois de la guerre imposent également aux belligérants, à chaque fois que les circonstances le permettent mais particulièrement après un engagement militaire, le devoir de prendre toutes les mesures possibles pour rechercher et recueillir les blessés et naufragés (art. 109).

La coalition menée par l’Arabie saoudite a systématiquement failli à son devoir d’enquêter sur les crimes de guerre présumés et les autres attaques illégales, y compris contre les bateaux de pêche, a déclaré Human Rights Watch. On ne connaît aucun cas où des militaires de la coalition auraient été sanctionnés ou poursuivis pour avoir attaqué des bateaux de pêche yéménites.

L’organe de la coalition qui examine les cas présumés de violation des lois de la guerre par les forces de la coalition, l’Équipe conjointe d’évaluation des incidents (JIAT), s’est penché sur moins de dix attaques présumées contre des civils en mer, mais aucune ne semble correspondre aux attaques sur lesquelles Human Rights Watch a enquêté. Dans toutes ces affaires, la JIAT n’a constaté aucune faute de la coalition et n’a recommandé aucun dédommagement en faveur des victimes.

Les pêcheurs et leurs proches interrogés ont déclaré que la JIAT ne les avait jamais contactés. Les autorités saoudiennes n’ont accordé d’« assistance » aux familles de pêcheurs tués, sous forme d’argent et d’équipement, que dans un seul des cas étudiés par Human Rights Watch, et n’ont versé d’argent à des membres d’équipage libérés que dans un seul autre cas.

Les chercheurs de Human Rights Watch ont écrit à la coalition le 21 juin à propos des incidents sur lesquels ils avaient enquêté, mais n’ont reçu aucune réponse.

Les forces houthies, qui contrôlent la plus grande partie du nord du Yémen et sont la cible des forces de la coalition, ont illégalement attaqué des navires commerciaux dans la mer Rouge. Dans son rapport final 2018, le Groupe d’experts des Nations Unies a noté des attaques des houthis contre un pétrolier de brut, un cargo vraquier et un navire affrété par le Programme alimentaire mondial. . Les forces houthies ont lancé leurs attaques à l’aide de missiles de croisière antinavires, de bateaux remplis d’explosifs contrôlés à distance ou d’embarcations transportant des hommes armés. Les forces houthies ont également annoncé qu’elles utilisaient des mines marines, ce qui représente un grave danger pour les bateaux civils.

Le Groupe d’experts des Nations Unies devrait enquêter sur les attaques contre les civils, notamment en mer, et recommander que le Conseil de sécurité de l’ONU inflige des sanctions contre les officiers et commandants responsables de ces violations des lois de la guerre.

Des pays tels que les États-Unis, le Royaume-Uni et la France devraient cesser immédiatement toutes les ventes et tous les transferts d’armes à l’Arabie saoudite, notamment de navires de guerre et d’hélicoptères, et examiner attentivement les armes vendues aux membres de la coalition, étant donné la possibilité qu’elles soient utilisées pour commettre des violations, a déclaré Human Rights Watch.

« Les attaques navales contre les bateaux de pêche yéménites montrent clairement que la coalition menée par lArabie saoudite tue des civils non seulement lors de ses innombrables frappes aériennes, mais aussi lors de ses opérations en mer », a déclaré Priyanka Motaparthy. « Ces pays qui continuent à vendre des armes à lArabie saoudite, combien de preuves leur faut-il encore pour mettre fin à toutes les transactions, y compris la vente de navires de guerre, sils ne veulent pas être complices de crimes de guerre ? »

Informations complémentaires

Attaques contre des bateaux de pêche

Carte de la Mer Rouge, à l'ouest du Yémen, montrant les emplacements d'attaques menées par la coalition saoudienne contre des bateaux de pêche yéménites (octobre 2016-août 2018).

2019 Human Rights Watch

Human Rights Watch a documenté cinq attaques navales contre des bateaux de pêche yéménites dans la mer Rouge en 2018, qui ont fait 47 morts et 14 blessés parmi les pêcheurs. Dans trois de ces attaques, les forces de la coalition ont quitté les lieux sans essayer d’aider les pêcheurs qui étaient blessés ou à la dérive. Par ailleurs, la coalition a détenu sans inculpation plus de 100 pêcheurs dans des centres de détention saoudiens, pendant des périodes allant de 40 jours à deux ans et demi. Human Rights Watch a aussi étudié un incident supplémentaire datant de 2016.

Les témoins des attaques et les anciens détenus qui se sont confiés à Human Rights Watch sont identifiés par des pseudonymes car ils craignent les représailles contre eux ou leurs familles. Human Rights Watch a également consulté des reportages des médias sur les attaques, des documents des gardes-côtes yéménites et des autorités de pêche locales ainsi qu’une demande d’expulsion saoudienne confirmant le transfert de citoyens yéménites.

Les incidents étudiés ne constituent pas un décompte exhaustif des attaques de la coalition contre des pêcheurs yéménites. Le Civilian Impact Monitoring Project, qui observe les pertes civiles dans le cadre du conflit armé du Yémen, a rapporté au moins 12 attaques de la coalition contre des bateaux de pêche ayant tué ou blessé des pêcheurs entre janvier 2018 et janvier 2019, dont 9 qualifiées de frappes aériennes. Seules deux de ces attaques correspondent aux incidents étudiés par Human Rights Watch. Étant donné la nature isolée des incidents maritimes et la faible densité des réseaux de communication sur la côte occidentale du Yémen, il se pourrait que le nombre d’attaques soit bien plus élevé.

Toutes les attaques étudiées semblent constituer des violations des lois de la guerre s’appliquant au conflit armé du Yémen. Dans chacun des incidents, les forces de la coalition semblent avoir délibérément attaqué des bateaux de pêche et des pêcheurs, qui pouvaient facilement être identifiés comme civils. Human Rights Watch n’a trouvé aucun élément indiquant que ces embarcations pouvaient représenter une menace militaire pour les forces de la coalition. Par ailleurs des navires de guerre ont quitté les lieux alors que les pêcheurs flottaient à la dérive. La détention prolongée de pêcheurs et de membres d’équipage, ainsi que la torture et les mauvais traitements que certains ont subis en détention, violaient également les lois de la guerre et les normes internationales relatives aux droits humains.

Les commandants qui ont volontairement ordonné ou exécuté ces attaques illégales, qui ont négligé de porter secours aux pêcheurs naufragés, sans aucune justification, ou qui ont maltraité des détenus, sont selon toute probabilité responsables de crimes de guerre. Les commandants responsables des unités ayant mené l’attaque peuvent être tenus pénalement responsables, en vertu de la responsabilité du commandement.

Côtes de lÉrythrée, le 15 septembre 2018 : 18 tués, 1 blessé

Le 15 septembre 2018, les forces navales de la coalition navigant au large des côtes érythréennes ont attaqué le bateau de pêche Faris où se trouvaient 19 pêcheurs, tuant apparemment 14 hommes et 4 enfants. Un seul homme a survécu, Nafea Khadem Zayd Hurbi, mais mais il a trouvé la mort dans un accident de moto environ un mois après que le New York Times a publié un article intégrant son témoignage. Human Rights Watch a interrogé une personne qui connaissait les pêcheurs tués, un défenseur local des droits humains ainsi que deux membres de la communauté des pêcheurs, qui ont rapporté que Hurbi leur avait raconté l’attaque.

En se basant sur le récit que Hurbi a fait aux membres de sa communauté et au New York Times, un navire militaire s’est approché du bateau de pêche vers 18 heures. Un homme du navire utilisant un porte-voix a ordonné aux pêcheurs de s’avancer jusqu’à la proue de leur bateau. Une fois qu’ils ont été rassemblés là, les forces de la coalition ont ouvert le feu à l’aide d’armes légères, tuant ou blessant plusieurs hommes et garçons. Le navire a ensuite quitté la zone sans porter assistance aux blessés, selon les propos de Hurbi qui ont été rapportés. Il a déclaré au New York Times qu’il avait dérivé dans l’eau pendant quatre jours, accroché à une glacière, avant d’être secouru par un bateau qui passait. Il a été soigné dans un hôpital à Al-Khawkha, sur la côte occidentale du Yémen.

Une fois que la nouvelle de l’incident s’est répandue sur les médias sociaux, les représentants de la coalition, à la base militaire d’Al-Khawkha, ont donné 100 000 riyals saoudiens (26 600 USD) aux familles des 18 pêcheurs pour chacun de leurs proches tués, plus un bateau et un moteur hors-bord, mais n’ont jamais admis aucune faute de leur part. L’Équipe conjointe d’évaluation des incidents de la coalition n’a inscrit l’incident sur aucun des rapports qu’elle a publiés.

Côtes de lÉrythrée, le 21 août 2018 : 7 tués, 4 blessés, 12 détenus

Le 21 août 2018, à environ 15 heures, les forces navales et aériennes saoudiennes ont attaqué un bateau de pêche où se trouvaient 19 pêcheurs, au large des côtes de l’Érythrée. Sept pêcheurs sont morts lors de l’attaque et les forces saoudiennes ont arrêté les 12 rescapés, dont 3 souffraient de brûlures et un quatrième était gravement blessé. Le bateau de pêche avait quitté le port yéménite de Qatabah une semaine plus tôt, avec la permission du gouvernement érythréen de pêcher dans les eaux de l’Érythrée.

Trois survivants, interrogés séparément, ont témoigné avoir vu un hélicoptère noir et gris, avec un drapeau saoudien peint sur le flanc, s’approcher de leur bateau. Les hommes ont agité un tissu blanc et levé les mains en l’air pour indiquer qu’ils n’étaient pas armés. Par le porte-voix de l’hélicoptère, un homme leur a ordonné de se déplacer vers la proue du bateau. Certains hommes ont obéi, mais un tireur de l’hélicoptère a ouvert le feu avec une arme automatique.

Un des pêcheurs, « Bassam », a décrit l’attaque :

À ce moment-là, un navire de guerre de la coalition s’est approché du bateau de pêche. Il a tiré une munition qui a frappé la poupe du bateau et entraîné une explosion, ce qui a mis le feu au bateau. Les 12 pêcheurs survivants ont sauté à l’eau, s’accrochant à des bidons vides pour ne pas couler. Un canot pneumatique s’est approché de ces survivants avec plusieurs hommes armés à bord.

Deux témoins ont rapporté que les militaires avaient failli abattre un des pêcheurs gravement blessés. « Ils criaient : Il est blessé. Tuez-le ! Tuez-le ! », a témoigné « Shihab ». L’homme blessé a crié « Je suis musulman comme vous ! » et commencé à réciter la chahada [prière qu'on fait avant de mourir]. À ce moment, les militaires l’ont hissé à bord de leur canot.

Après avoir amené les pêcheurs survivants à bord du navire militaire, également marqué d’un drapeau saoudien, les hommes ont frappé le capitaine du bateau de pêche, a déclaré un témoin.

Le pêcheur gravement blessé a été transporté par hélicoptère jusqu’à un hôpital militaire pour y être soigné et les 11 restants ont été emmenés, par le navire puis un véhicule, dans une clinique d’Arabie saoudite puis dans un centre de détention situé près du port de Jizan, dans le sud-ouest du pays. Trois d’entre eux étaient gravement brûlés, ont déclaré deux témoins, pourtant ils ont dû attendre six jours avant de voir un médecin.

« Les soldats [dans le centre de détention] se couvraient le visage à cause de la puanteur [des brûlures] », a témoigné « Hossam ». « [Après] cinq ou six jours, ils nous ont apporté des médicaments, de la pommade et de la gaze. » Les autorités carcérales n’ont pas transféré les victimes de brûlures dans un hôpital pour y être traitées.

Les hommes ont également subi des mauvais traitements lors des interrogatoires qui constituent des actes de torture. « Bassam » a témoigné :

Ils nous ont bandé les yeux et menottés, avant de nous frapper à l’aide d’un câble... Chaque nuit, pendant 15 jours, [je] perdais connaissance. Chacun de nous était questionné et frappé... Le sang coulait... Nous étions interrogés pendant quelques heures. J’y allais tout seul. D’après les coups que je recevais et les voix que j’entendais, je dirais que trois ou quatre personnes me frappaient de différentes façons et dans des endroits différents – sur ma jambe, mon torse, ma taille et mes fesses.

Ils m’ont aussi suspendu à un tuyau par un bras et une jambe, puis m’ont laissé tomber. Ils disaient : « Vous êtres des houthis... [A]vouez que vous êtes des houthis et nous arrêterons de faire ça. » Alors j’ai imprimé mon pouce sur un papier, [mais] je ne l’ai pas lu.

Trois mois plus tard, les autorités saoudiennes ont transféré huit des détenus dans un centre de détention dédié aux expulsions, où ils ont passé neuf jours. Les gardiens les ont mis dans un bus à destination du point de passage d’Al-Wadia, à la frontière avec le Yémen. Ces hommes ont témoigné qu’on leur avait donné 5 000 riyals saoudiens (1 333 USD) – « de la part du roi Salman », plaisantaient les gardiens – et qu’on les avait avertis qu’à leur retour au Yémen, ils ne devaient pas parler de ce qui leur était arrivé. Dès qu’ils ont franchi la frontière, les autorités yéménites leur ont donné de l’argent pour rentrer chez eux, et ils sont retournés à Khawkha. Un autre détenu a été libéré 29 jours après. La situation des trois détenus restants, dont le capitaine du bateau, demeure inconnue.

Île de Zuqer, mi-août 2018 : 15 tués en 2 attaques, 6 blessés

À la mi-août 2018, des forces navales de la coalition ont attaqué deux bateaux de pêche le même jour, près de l’île de Zuqer, au large des côtes du Yémen, dans des eaux contrôlées par le gouvernement yéménite. Human Rights Watch a parlé à deux survivants de l’une des attaques, dont l’un avait assisté à l’autre attaque.

Un bateau de pêche était sorti du port de Khawkha avec un équipage de neuf hommes et cinq garçons. « Ramzi », un membre d’équipage, a déclaré qu’ils avaient obtenu le permis de pêcher du bureau de sécurité politique d’Al-Khawkha, qui coordonnait ces demandes avec les gardes-côtes yéménites et les forces de la coalition.

Le cinquième jour en mer, entre 14 heures 30 et 16 heures, alors qu’ils pêchaient près de l’île de Zuqer, un navire de guerre de la coalition s’est approché du bateau, a témoigné « Ramzi ». Le navire a commencé à tirer au-dessus du bateau de pêche, tandis que les hommes à bord hurlaient qu’ils étaient des pêcheurs et faisaient de grands signes en direction du navire pour qu’il cesse de tirer. Puis le navire de guerre a tiré sur le bateau, tuant et blessant certains membres de l’équipage.

Un autre pêcheur, « Youssef », a fait un récit similaire. « Jai essayé de me cacher dans le bateau, puis jai sauté », a-t-il déclaré. « Jétais blessé à la tête une balle avait pénétré le bateau et mavait entaillé à la tête. Jai vu Ibrahim Abdo Saeed mourir tout près de moi. »

L’attaque a déclenché un incendie sur le bateau de pêche, obligeant les membres d’équipage rescapés à sauter à l’eau. Ramzi a vu le courant emporter deux pêcheurs, dont un garçon de 13 ans – mais il a appris plus tard qu’ils avaient survécu. Certains sont morts immédiatement mais beaucoup d’autres étaient blessés, raconte-t-il. Ramzi a réussi à assembler plusieurs jerrycans à l’aide de cordes, et avec quatre autres pêcheurs, dont un garçon de 13 ou 14 ans, s’est accroché à cet amas pour ne pas couler.

Il a témoigné avoir vu un hélicoptère décoller du navire de guerre en direction d’un autre bateau de pêche, situé à environ deux miles nautiques, où travaillaient des pêcheurs de sa connaissance. Il a appris plus tard que ce bateau avait été attaqué lui aussi et que quatre des dix membres d’équipage avaient été tués.

Ramzi et ses compagnons, agrippés au radeau de jerrycans, ont dérivé pendant quatre jours sans eau ni nourriture. Le matin du cinquième jour, vers 3 heures, ses compagnons ont commencé à se noyer un par un, et à 5 heures du matin, Ramzi était le seul survivant.

Plus tard dans la matinée, un bateau érythréen qui passait lui a porté secours et l’a emmené en Érythrée, où il est resté quatre jours avant de trouver le moyen de rentrer au Yémen sur un autre bateau de pêche.

Quant à Youssef, il a déclaré qu’il avait survécu en s’accrochant à un jerrycan, en compagnie d’un garçon de 13 ans, pendant un jour et une nuit, avant d’être secouru par un bateau qui passait. « Nous débutions dans la pêche et nous ne savions pas bien nager », a-t-il précisé.

Khawkha, le 1er août 2018 : 7 tués, 2 blessés

Le 1er août 2018, à environ 5 heures 30 du matin, trois bateaux de pêche ont quitté le port yéménite de Khawkha. Human Rights Watch n’a parlé à aucun des hommes qui étaient à bord de ces bateaux, mais a rencontré « Amr », dont les proches avaient été tués lors de l’incident et qui avait entendu le récit détaillé de deux rescapés. Son récit est cohérent avec le reportage du New York Times sur cet incident.

Amr a déclaré qu’un des bateaux, avec un équipage de 9 hommes, avait parcouru environ 22 miles nautiques depuis Khawkha en compagnie des deux autres bateaux. L’équipage avait obtenu la permission de naviguer de l’institut de pêche des gardes-côtes yéménites, qui fonctionne sous le contrôle de la coalition, a-t-il expliqué.

Entre 10 et 11 heures, un hélicoptère a brusquement volé en direction des bateaux et a fait du surplace quelques minutes au-dessus d’eux. Puis l’hélicoptère est parti, mais peu après, une munition explosive semble avoir frappé la poupe du bateau, déclenchant un incendie.

Amr a rapporté que les deux survivants avaient décrit avoir entendu un avion militaire au-dessus de leurs têtes, puis un sifflement avant l’explosion de la munition, ce qui suggère que cette attaque pourrait être une frappe aérienne.

Ces deux hommes ont raconté qu’ils étaient restés dans l’eau jusqu’à 16 heures, lorsqu’un autre bateau yéménite qui passait les a secourus et ramenés à Khawkha.

« Ceux que nous avons perdus avaient des enfants et des familles », a déclaré Amr. « [Maintenant] ils sont tous au bord de la famine. »

Îles Al-Zubair, mi-mars 2018 : 1 blessé, 91 détenus

À la mi-mars 2018, un groupe de six bateaux de pêche a quitté le port de Hodeïda et un septième bateau les a rejoints sept jours après. Les sept bateaux, avec au total 91 hommes à bord, pêchaient en formation lâche près des îles Zubair, un petit archipel situé à environ 45 miles nautiques de Hodeïda. Human Rights Watch a interrogé le capitaine de l’un des bateaux. Par ailleurs une chaîne d’information proche des houthis a diffusé les interviews de quatre hommes du groupe, qui déclaraient que les forces de la coalition les avaient arrêtés et détenus à Jizan, leur infligeant des passages à tabac et d’autres traitements qu’ils ont qualifiés de torture.

Le capitaine du bateau, « Saeed », a déclaré que peu après midi il avait aperçu un grand navire de guerre gris qui s’approchait d’eux. Des tirs de sommation ont frappé l’eau près des bateaux, puis ont volé au-dessus de leurs têtes, a-t-il déclaré. Quelqu’un sur le navire, via le haut-parleur, a ordonné aux bateaux de se rapprocher les uns des autres et aux pêcheurs de garder les mains en l’air.

À ce moment, un canot pneumatique a quitté le navire pour se diriger vers les bateaux, avec à bord cinq ou six hommes armés en uniforme, a témoigné Saeed. Les hommes sont montés à bord des bateaux de pêche, ont séparé les capitaines des autres membres d’équipage et commencé à fouiller les embarcations. Trois hommes armés fouillaient le bateau de Saeed, a-t-il déclaré, et contrôlaient les papiers de l’équipage. Il a entendu un militaire parler au navire sur sa radio : « Ce sont des pêcheurs... Rien à signaler. » Mais l’homme auquel il parlait a répondu : « Amenez les capitaines. » Les forces de la coalition ont bandé les yeux des capitaines des sept bateaux, dont Saeed, leur ont lié les bras et les jambes, et les ont amenés sur le navire.

Une fois à bord, les militaires ont ôté les liens et bandeaux puis leur ont donné à boire, mais en leur reprochant de soutenir les houthis. « Vous travaillez pour les houthis, vous êtes des houthis, vous êtes des terroristes », criaient-ils, selon le récit de Saeed.

Les militaires ont ordonné aux sept bateaux de suivre leur navire. Ils ont navigué pendant trois jours avant d’arriver au port de Jizan en Arabie saoudite. Les autorités saoudiennes les ont emprisonnés dans un centre de détention en répartissant le groupe en deux cellules. Saeed a témoigné qu’il avait été frappé lors des interrogatoires, ainsi que d’autres détenus. Il a été questionné deux fois, d’autres jusqu’à cinq fois, a-t-il déclaré.

Selon lui, personne dans le groupe n’a eu accès à un avocat ni n’a pu parler à un représentant du gouvernement yéménite. Un pêcheur, blessé par balle à la jambe, a reçu des soins médicaux pendant dix jours dans un hôpital proche. Après son retour au centre de détention, les gardiens amenaient cet homme blessé recevoir des soins à l’hôpital tous les cinq jours, a précisé Saeed. Après environ 40 jours, les 91 hommes ont été libérés.

Île de Difnen, mi-octobre 2016 : 12 détenus

Aux alentours du 16 octobre 2016, environ 70 pêcheurs embarqués sur un petit bateau et deux grands boutres, ou sambouks, pêchaient au large des côtes érythréennes, près de l’île de Difnen. Six personnes interrogées séparément, y compris des pêcheurs ayant assisté aux arrestations et des proches des détenus, ont déclaré que les forces navales de la coalition avaient forcé les bateaux à s’arrêter. Au cours de cette journée, les forces de la coalition ont arrêté 12 personnes – 9 hommes et 3 enfants – avant de les détenir pendant des durées allant de 17 mois à plus de deux ans et demi. Huit pêcheurs sont toujours en détention. Un activiste local qui a enquêté sur l’affaire et mené des entretiens supplémentaires a corroboré les détails que les témoins et les proches avaient fournis à Human Rights Watch.

Vers 8 heures du matin, un bateau transportant huit militaires armés en uniforme s’est approché de l’un des bateaux, a témoigné « Omar », un des membres d’équipage. . Omar a déclaré que les hommes étaient saoudiens, vu leur uniforme et leur accent. Les militaires ont accusé les pêcheurs d’être armés et d’être des houthis, a-t-il déclaré. Les hommes ont répondu qu’ils étaient pêcheurs et qu’ils avaient un permis de pêche délivré par les autorités gouvernementales du Yémen et de l’Érythrée.

Les militaires ont ordonné au capitaine d’un des sambouks de naviguer dans une direction déterminée, escorté par le bateau de patrouille, jusqu’à environ 16 heures, d’après Omar.

« Nous sommes arrivés près dun grand navire de guerre gris... Il y avait un hélicoptère à bord », a déclaré Omar. Il a aperçu d’autres bateaux de pêche à proximité, eux aussi apparemment détenus par la coalition. Les bateaux sont restés près du navire de guerre pendant trois jours tandis que les autorités détenaient et interrogeaient plusieurs membres d’équipage : deux des capitaines, sept autres hommes et trois garçons de 15 ans et moins. Le troisième jour, les autorités saoudiennes ont ordonné aux pêcheurs de retourner à Hodeïda à bord de leurs bateaux, mais sans les deux capitaines des sambouks et dix autres membres d’équipage issus des trois embarcations.

Les autorités saoudiennes ont ramené quatre des détenus au Yémen. Plusieurs personnes connaissant bien l’expérience vécue par les détenus ont déclaré que les pêcheurs avaient passé 17 jours dans un centre de détention de Jizan, où ils ont été temporairement séparés des capitaines du bateau, placés eux en isolement. Lorsque les capitaines sont revenus avec le reste du groupe, on voyait nettement des hématomes sur leur corps.

Les 12 hommes du groupe ont été ensuite transférés à la prison d’Abu Arish, où ils sont restés détenus 52 jours. Puis ils ont été transférés à la prison de Khamis Mashit. Début 2018, les autorités ont libéré les trois garçons et les ont ramenés dans le gouvernorat de Marib, où ils sont restés dans un centre de détention local pendant encore un mois. Un autre homme a été libéré fin mai 2019. Le sort des autres demeure inconnu – la dernière fois qu’ils ont été vus, ils étaient détenus par les Saoudiens. Human Rights Watch a rencontré des proches de quatre de ces pêcheurs disparus pour confirmer que leur détention était toujours en cours.

Détention arbitraire, torture et mauvais traitements dans les centres de détention saoudiens

Les forces saoudiennes ont détenu, apparemment sans fondement légal, au moins 115 pêcheurs et membres d’équipage pendant des périodes de 40 jours à plus de deux ans et demi, dans des centres de détention et prisons d’Arabie saoudite. Certains détenus ont rapporté qu’ils avaient subi des tortures et d’autres mauvais traitements pendant leur détention. On ne connaît aucun cas où l’un d’eux a été présenté devant une autorité judiciaire. Aucun n’a pu contacter sa famille, un avocat ou les représentants du gouvernement yéménite.

Deux anciens détenus ont témoigné que des membres du personnel de sécurité saoudien les avaient frappés à l’aide de câbles et de bâtons, entraînant des pertes de connaissance dans un cas, et les avaient suspendus en l’air par un bras et une jambe. Les hommes ont décrit avoir vu d’autres détenus qui semblaient avoir été torturés, dont un de leurs collègues pêcheurs détenu à Jizan :

Il était en très mauvais état. Il rampait et... ne pouvait pas se mettre debout. Tout son dos saignait à cause des coups [et] son matelas était couvert de sang. Il ne parlait pas du tout. Même quand je lui ai parlé, il ne m’a pas répondu.

Trois autres anciens détenus ont déclaré qu’on les plaçait en isolement pendant des périodes allant de quelques jours à trois semaines et qu’ils avaient vu d’autres membres d’équipage détenus eux aussi en isolement. Ils ont déclaré que les autorités saoudiennes n’apportaient pas de soins médicaux corrects à ceux qui étaient blessés ou malades. Par ailleurs les autorités ne séparaient pas les enfants détenus des adultes, comme l’exige le droit international.

Les familles des détenus ont déclaré qu’elles n’ont pas su où étaient leurs proches jusqu’à ce que d’autres prisonniers de leur région soient libérés. Au moins dix pêcheurs, détenus par les Saoudiens lorsqu’ils ont été vus pour la dernière fois, sont toujours disparus.

Le gouvernement saoudien devrait libérer immédiatement tous les pêcheurs yéménites et les équipages des embarcations civiles qu’il détient sans fondement légal. Par ailleurs ceux qui sont en détention devraient pouvoir contacter un représentant de leur gouvernement et un avocat, ainsi que leur famille.

Responsabilité pénale

Le Groupe d’experts des Nations Unies devrait se pencher sur le rôle et les actions des capitaines de marine des navires de la coalition opérant en mer Rouge au moment des incidents cités ci-dessus. Le rôle joué par les commandants de marine devrait également faire l’objet d’une enquête, notamment celui de l’amiral Fahd bin Abdullah Al-Ghafili, l’actuel commandant de la marine royale saoudienne.

 

Liste des 47 pêcheurs et membres déquipage tués lors des incidents que HRW a étudiés

Victimes de l'attaque du 15 septembre 2018 :

  1. Amr Yahya Radwan
  2. Mansour Yahya Radwan
  3. Ayash Saeed Dunini
  4. Ahmed Saeed Dunini
  5. Yahya Soliman Dunini
  6. Ibrahim Soliman Dunini
  7. Abdulla Muhammad Mussa
  8. Saeed Muhammad Mussa
  9. Abdul-Malik Thabit Murad
  10. Anis Talib Hadhrami
  11. Shaker Ali Yahya Nahari
  12. Abdo Ali Bukiri
  13. Hussain Muhammad Munubi
  14. Fajri Ahmed Hassan
  15. Abdo Ahmed Mahlbi
  16. Muhammad Khadem Harbi
  17. Abdulla Ali Hafez
  18. Yasser Wahb-Allah Bazaz

Victimes de l'attaque du 21 août 2018 :

  1. Salman Ahmad Abdo Muhammad Hassani
  2. Ahmed Ghalib Salem Foufli
  3. Ahmed Abdo Dabaj Qulia’b
  4. Mahmmoud Thabit Salman Ahmdi
  5. Muhammad Saleh Ali Hassani
  6. Muhammad Abdo Muhammad Hassani
  7. Magdi Abdo Ali Hassani

Victimes des deux attaques à la mi-août 2018 :

Première attaque

  1. Ahmed bin Ahmed Thabit
  2. Abdul-Rahman Abdo
  3. Ahmad Ibrahim Qassim
  4. Esam Ali Saleh Atyia
  5. Bashir Ghalib Qassim
  6. Murshid Rashid Thabit
  7. Ibrahim Abdo Saeed
  8. Muhammad Ahmad Abdu-Hamid
  9. Ali Ghalib Abdli
  10. Saeed Salman Muhammad Alili
  11. Emad Ibrahim Ahmad

Deuxième attaque

  1. Najib Ibrahim Muhammad Afda
  2. Ali Suliman Ibrahim
  3. Abbas Muhammad Afda
  4. Nasser Yousef Afda

Victimes de l'attaque du 1er août 2018 :

  1. Murtadha Zayd Murshid Zaid Bujiri
  2. Mahyoub Saeed Saleh Bujiri
  3. Abdulla Ibrahim Ahmed Bujiri
  4. Adnan Bagash Ibrahim Ahmed Bujiri
  5. Hameed Saif Saleh Bujiri
  6. Muhammad Abdulla Hizam Afdah
  7. Hayel Abdulla Afdah

-------------------------

Tweets
Et aussi …