La photo d’Otto Warmbier plongé dans le coma, à bord d’un avion le ramenant aux États-Unis en juin 2017, offre un aperçu de la vie – et de la mort – en Corée du Nord. Otto Warmbier était un étudiant américain âgé de 22 ans, qui a succombé aux blessures inexpliquées qui lui ont été infligées dans une prison nord-coréenne alors qu’il purgeait une peine de 15 ans de travaux forcés pour avoir retiré une bannière politique de son hôtel à Pyongyang. Au cours de ses 17 mois de détention, Otto Warmbier a peut-être subi le genre de sévices physiques et d’actes de torture qu’endurent les détenus nord-coréens.

Mais, devant le Conseil de sécurité de l’ONU, les États-Unis se sont distanciés de la question des abus commis par la Corée du Nord. Le soutien d’autres pays, en particulier européens, devient absolument nécessaire.

Il y a cinq ans, en février 2014, une commission d’enquête des Nations Unies a rendu public un rapport terrifiant sur les violations en Corée du Nord, notamment les conditions abusives d’emprisonnement, les formes d’esclavage, les meurtres, les actes de torture, les viols et les cas d’avortement forcé. La « gravité, l’ampleur et la nature de ces violations » constituaient des crimes contre l’humanité commis par un État « sans équivalent dans le monde contemporain ». L’impossibilité de demander des comptes aux responsables nord-coréens a conduit la commission à recommander au Conseil de sécurité de renvoyer la situation de ce pays devant la Cour pénale internationale (CPI).

La majorité des pays membres du Conseil de sécurité des Nations Unies votent  en faveur d’une modification de l’ordre du jour au sujet de la Corée du Nord, afin d’inclure la situation des droits humains dans ce pays, lors d’une réunion tenue au siège de l’ONU à New York le 10 décembre 2015 (Journée internationale des droits de l’homme).

© 2015 Reuters

Depuis la publication de ce rapport, le Conseil de sécurité s’est réuni à la fin de chaque année durant la période 2014-2017, au mois de décembre, pour discuter des terribles conclusions de ce document. À chaque occasion, la Chine, alliée de Pyongyang, et membre permanent du Conseil de sécurité, ainsi que la Russie et d’autres États qui violent les droits humains, ont prétendu que ce type de question ne constitue pas une menace pour la paix et la sécurité internationales. Toutefois, au moins 9 des 15 membres du Conseil ont rejeté ce point de vue lors de chaque réunions et donc, quatre fois de suite, ont fini par évoquer le déplorable bilan de la Corée du Nord en matière de droits humains.

Le Conseil n’a pas encore donné suite aux recommandations de la commission, notamment s’agissant de la saisine de la CPI. Cependant, la séance annuelle a été un puissant rappel que les violations systémiques de la Corée du Nord ont causé d’indicibles souffrances au peuple nord-coréen et élargi la focale du Conseil, qui ne s’intéressait jusqu’à présent qu’au programme nucléaire de Pyongyang.

Toutefois, le Conseil n’a pas tenu une telle réunion en décembre 2018. La délégation américaine, ne sachant peut-être pas si elle obtiendrait les neuf voix nécessaires, a renoncé à son projet de convoquer la réunion, donnant ainsi à la Corée du Nord un blanc-seing. Des représentants du gouvernement américain ont indiqué que ce projet serait éventuellement rems à l’ordre du jour en janvier, mais n’y ont pas donné suite. Peut-être en raison du shutdown du gouvernement américain ou des incertitudes entourant la nomination d’Heather Nauert par Trump pour remplacer Nikki Haley au poste d’ambassadrice des États-Unis auprès des Nations Unies ? Plus probablement, l’administration Trump caressait le projet d’un autre sommet avec le dirigeant nord-coréen, Kim Jong Un.

La responsabilité d’organiser une réunion sur la Corée du Nord n’incombe pas uniquement aux États-Unis. D’autres membres du Conseil de sécurité de l’ONU, notamment la Belgique, la Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne et le Pérou, pourraient en faire la demande.

Un émissaire de la République dominicaine, qui assurait la présidence tournante du Conseil en janvier, a déclaré lors d’une séance publique avec des organisations non gouvernementales qu’examiner le bilan des droits humains à Pyongyang serait contre-productif à un moment où le dialogue se poursuit entre les deux Corées. Mais des négociations prolongées pour parvenir à un accord sur le dossier nucléaire ne sont pas une raison pour cesser de faire pression sur la Corée du Nord pour qu’elle mette fin aux abus massifs visant son peuple. En effet, la réticence de Pyongyang à se pencher sérieusement sur la question des droits humains dans le pays offre une fenêtre d’opportunités pour réexaminer son approche sur le nucléaire.

Les membres élus du Conseil de sécurité, tels que la République dominicaine, l’Indonésie, la Côte d’Ivoire et l’Afrique du Sud, devraient reconnaître qu’ils peuvent soutenir la non-prolifération nucléaire dans la péninsule coréenne sans se détourner des crimes contre l’humanité que la Corée du Nord continue de commettre. Leur soutien à une séance sur ce sujet est crucial à cet égard.

Le Conseil de sécurité devrait réexaminer immédiatement la crise des droits humains en Corée du Nord en tant que menace à la paix et à la sécurité internationales, comme il le fait depuis 2014. Chaque jour que le Conseil passe cette question sous silence, un message est transmis à Pyongyang, selon lequel le monde a oublié ses crimes graves et est passé à autre chose.

Otto Warmbier et les millions d’autres victimes des dirigeants nord-coréens impitoyables méritent d’obtenir justice, et que soit mis fin à ces atrocités sans précédent.

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Louis Charbonneau est directeur de plaidoyer auprès des Nations Unies à Human Rights Watch.

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