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Gambie : L’équité de l'élection présidentielle fragilisée par la répression

Les pays donateurs devraient imposer des sanctions en cas de persistance des abus

Des manifestants participent à une marche dans la capitale de la Gambie, Banjul, le 16 avril 2016, pour protester contre le décès en détention de l’activiste de l'opposition Solo Sandeng. © 2016 Getty Images

(Nairobi) – La répression de l'opposition politique par le gouvernement gambien au cours des mois précédant l’élection présidentielle du 1er décembre 2016 menace l'équité même du scrutin, a déclaré Human Rights Watch dans un rapport rendu public aujourd'hui.

Le rapport de 43 pages, intitulé « More Fear Than Fair: Gambia’s 2016 Presidential Election » (« Plus effrayante qu’équitable: L’élection présidentielle en Gambie »), décrit comment le gouvernement du président Yahya Jammeh, arrivé au pouvoir grâce à un coup d’État en 1994, a fait de la répression de l'opposition, de l’hégémonie des médias d’État, et de l’utilisation des ressources de l’État pour faire campagne les moyens de s’octroyer un avantage politique dans cette élection. Les autorités ont menacé, arrêté arbitrairement, emprisonné, et torturé des membres de partis politiques d'opposition. Depuis avril, plus de 90 militants de l'opposition ont été arrêtés pour avoir participé à des manifestations pacifiques, et 30 d’entre eux condamnés à des peines de prison de trois ans. Deux militants de l'opposition sont morts en détention.

« Le gouvernement Jammeh a menacé, battu et torturé des membres de l'opposition simplement parce qu’ils ont exercé leurs droits fondamentaux, ce qui n’aboutira qu’à éloigner la perspective d’une élection juste », a déclaré Babatunde Olugboji, directeur adjoint du bureau des Programmes à Human Rights Watch. « À moins d’une amélioration de cette situation, les bailleurs de fonds internationaux de la Gambie devraient imposer des sanctions ciblées aux hauts fonctionnaires impliqués dans ces abus »

Le rapport se base sur plus de 100 entretiens réalisés en Gambie, au Sénégal et aux États-Unis, entre mars et septembre 2016. Human Rights Watch a interviewé des membres de partis politiques, des journalistes, des dirigeants d’organisations non gouvernementales, des avocats, des retraités de la fonction publique gambienne, d’anciens membres des forces de sécurité et des diplomates étrangers. Human Rights Watch a, le 19 octobre, adressé au gouvernement gambien un résumé des conclusions du rapport, une démarche restée sans réponse.
 
Au cours des 22 dernières années, le président Jammeh et les forces de sécurité gambiennes ont fait des disparitions forcées, de la torture, de l'intimidation et des arrestations arbitraires les moyens de réprimer la dissidence et de se maintenir au pouvoir, selon Human Rights Watch. Ces tactiques se répètent cette année à l’approche du scrutin.

En avril, le décès en garde à vue d'un activiste de l'opposition, Solo Sandeng, a été suivi par une vague de répression à l’encontre de l'opposition, avec pour cible principale le plus grand parti d'opposition de Gambie, le Parti démocratique uni (UDP). Sandeng a été arrêté le 14 avril, alors qu’il manifestait, en tête de cortège, en faveur de la réforme électorale. Il a été conduit au siège des services nationaux de renseignement et battu à mort brutalement. Le gouvernement a dispersé deux autres manifestations, le 16 avril et le 9 mai, procédant à l’arrestation de dizaines de manifestants, dont un est mort en détention.

De nombreux autres manifestants en détention ont déclaré avoir été battus et torturés alors qu’ils étaient placés sous la responsabilité des services de renseignement. Fatoumatta Jawara a déclaré dans un affidavit: « Ils m'ont emmenée dans un lieu sombre. Ils m’ont déshabillée et battue si violemment que je me suis effondrée ».

Depuis la manifestation du 14 avril, Jammeh a menacé à plusieurs reprises les partis d'opposition. « Laissez-moi prévenir la vermine maléfique que l’on nomme opposition », a-t-il dit en mai. « Si vous voulez déstabiliser ce pays, je vous enterrerai neuf pieds sous terre ».

La rhétorique incendiaire de Jammeh a encouragé la police et l'armée à faire un usage excessif de la force contre les manifestants. Quand l’un d’entre eux a été libéré sous caution après son arrestation en mai, un officier de police lui a dit: « Tu ferais mieux de faire attention, car tout ce que tu dis, nous le saurons. En prison, les gens sont en sécurité…Dehors, vous êtes plus en danger, puisqu’on vous observe ».

Laissez-moi prévenir la vermine diabolique que l’on nomme opposition. Si vous voulez déstabiliser ce pays, je vous enterrerai neuf pieds sous terre.
Yahya Jammeh

Président de la Gambie

Les partis d'opposition ont également été restreints par la durée officielle, d’à peine deux semaines, de la campagne électorale, la seule période pendant laquelle ils reçoivent une couverture significative à la radio et à la télévision d’État. Bien que les titres de presse et les stations de radio privés ne manquent pas en Gambie, beaucoup de journalistes modèrent leurs vues au sujet du gouvernement par crainte de représailles.

Le Président Jammeh et l'Alliance patriotique pour la réorientation et la construction (APRC) ont par ailleurs régulièrement puisé dans les ressources de l’État pour faire campagne, y compris en bénéficiant de véhicules et de locaux gouvernementaux, et mobilisé des fonctionnaires et des membres des forces de sécurité pour le compte de la réélection de Jammeh.

Le gouvernement gambien devrait immédiatement remettre en liberté tous les manifestants pacifiques, ouvrir une enquête transparente et impartiale sur les décès de membres de l'opposition en garde à vue, ménager aux partis d'opposition un accès aux médias contrôlés par l’Etat en dehors du cadre de la campagne officielle, et cesser d'utiliser les ressources de l'État pour faire campagne. Il devrait également veiller au respect, par les forces de sécurité, des droits de l'opposition de faire campagne librement et pacifiquement en l’absence de harcèlement ou d’arrestation.

Les bailleurs de fonds internationaux les plus importants de la Gambie devraient fixer au gouvernement des critères clairs avant l’élection. Si elle échouait à les respecter, la Communauté économique des États d'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) devrait alors suspendre la Gambie de ses organes décisionnaires, et les États-Unis et l'Union européenne imposer des interdictions de voyager, des gels d’avoirs et autres sanctions ciblées aux hauts fonctionnaires impliqués dans des violations des droits de l'homme.

« Les élections devraient être le moment pour les Gambiens de faire entendre leur voix, quelle que soit leur sensibilité politique », a conclu Babatunde Olugboji. « Pour convaincre les groupes d'opposition qu'ils peuvent mener sans crainte leurs activités, le gouvernement devrait immédiatement remettre en liberté les membres injustement emprisonnés de l’opposition, garantir à celle-ci un accès immédiat aux médias contrôlés par l’État, et ouvrir des enquêtes impartiales sur les décès survenus en détention ».

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Afrique Expansion / AFP 02.11.16

LeQuotidien.sn 03.11.16

Sudonline 24.11.16

Senxibar 09.12.16

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