(Tunis, le 18 janvier 2016) – La police marocaine a attaqué et battu des enseignants stagiaires qui manifestaient pacifiquement le 7 janvier 2016, blessant des dizaines d’entre eux, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui. Certains manifestants ont été grièvement blessés à la tête, ce qui a nécessité des soins médicaux d’urgence.

Les enseignants stagiaires sont descendus dans la rue dans six villes – Casablanca, Marrakech, Inezgane, Tanger, Fès et Oujda – après que la Coordination nationale des enseignants stagiaires des centres régionaux d’éducation et de formation au Maroc, eut appelé à manifestation nationale contre deux nouveaux décrets réduisant leurs allocations et menaçant la sécurité de leurs emplois. À Inezgane, la police a frappé les manifestants pacifiques aves des matraques en caoutchouc et en bois, leur jetant, dans certains cas, des pierres, ont déclaré des témoins à Human Rights Watch.

« Frapper des manifestants pacifiques à coups de matraques et leur jeter des pierres dépasse de loin les limites des moyens légaux de dispersion d’une manifestation pacifique », a déclaré Eric Goldstein, directeur adjoint de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord à Human Rights Watch. « Les autorités marocaines devraient s’assurer que la police et les forces de sécurité s’abstiennent de recourir à toute force superflue contre des manifestants, et sanctionnent toute personne qui le fait. »

Les manifestations se sont poursuivies à Inezgane et dans d’autres villes, mais sans des signalements de violences graves depuis le 7 janvier.

Lamia Zguiti, une enseignante stagiaire au visage ensanglanté après avoir frappée, selon des témoins, par la police anti-émeute lors d'une manifestation à Inezgane, au Maroc, le 7 janvier 2016.

Le 11 janvier, Human Rights Watch mené des entretiens téléphoniques avec deux manifestants blessés à Inezgane, une ville de taille moyenne dans le sud-ouest du Maroc où la réaction de la police a été particulièrement violente, et a examiné des photographies et vidéos des incidents, ainsi que les dossiers médicaux des personnes blessées. Les témoins ont affirmé que des policiers en uniforme et en tenue civile ont commencé à disperser plusieurs centaines de manifestants rassemblés devant le Centre régional de l’éducation et de la formation d’Inezgane et ont, sans aucun avertissement, donné des coups de pied aux manifestants et les ont battus avec des matraques en caoutchouc, blessant des dizaines.

Le 9 janvier, Abdellatif Hammouchi, le directeur de la Direction générale de la Sûreté nationale, a annoncé l’ouverture d’une enquête sur les troubles du 7 janvier. Dans un communiqué émis le jour même, le ministère de l’Intérieur a minimisé l’ampleur des violences policières. Tout en reconnaissant que les manifestants ont été « légèrement blessés et que quelques personnes se sont évanouies », le ministère a défendu ses actions en affirmant que des manifestations ont eu lieu « sans l’autorisation préalable du gouvernement ».

Les organisateurs de ce mouvement à l’échelle nationale ont déclaré à Human Rights Watch qu’ils n’avaient pas formellement notifié les autorités à propos des manifestations car ils étaient certains que le gouvernement n’accorderait pas son autorisation. Selon la loi marocaine, les organisateurs de manifestations sur des voies publiques sont tenus de notifier les autorités locales administratives au moins trois jours à l’avance, et d’obtenir un accusé de réception estampillé par les autorités.

Même si les normes internationales autorisent la police à disperser les manifestants s’ils entravent la circulation ou menacent autrement l’ordre public, la police doit avoir recours au minimum de force nécessaire pour atteindre son objectif légitime si les manifestants refusent de se conformer aux ordres de se disperser, a déclaré Human Rights Watch. Les preuves recueillies suggèrent que la force employée par la police à Inezgane a été largement excessive.

Les témoins à Inezgane ont affirmé que plusieurs centaines de manifestants, la plupart des enseignants stagiaires, mais aussi des membres de leurs familles et des militants syndicaux, se sont réunis dans la matinée du 7 janvier, devant le Centre régional de l’éducation et de la formation de la ville. L’un des décrets contre lesquels ils manifestaient réduit l’allocation mensuelle des stagiaires de 2,454 MAD (soit 245 $) à 1,200 MAD (120 $), tandis que l’autre décret affaiblit les garanties que les stagiaires ayant terminé leur formation auront la possibilité d’être employés par le ministère de l’Éducation nationale.

Les témoins ont déclaré que des hommes en civil les ont suivis alors qu’ils se dirigeaient vers le Centre, leur criant des insultes et essayant de les dissuader de se joindre à la manifestation. Une fois les manifestants rassemblés devant le Centre, dans un endroit qui sert normalement de parking mais qui était vide ce jour-là, la police a bloqué toutes les rues menant à ce lieu.

Les témoins ont en outre affirmé que vers 10:30 ou 11 heures, les manifestants ont commencé à scander des slogans et certains ont commencé à sauter en unisson. Lorsque certains se sont rapprochés du cordon formé par les membres de la police, ces derniers ont commencé à battre les manifestants. Les témoins ont déclaré que la confrontation a duré environ une heure et demie.

Selon l’Association marocaine des droits humains, la répression de la part de la police a blessé 100 personnes à Inezgane, 20 à Marrakech, huit à Tanger et 40 à Casablanca, y compris certaines qui ont été grièvement blessées.

Elkhamar Essabiri, 26 ans, un enseignant stagiaire de philosophie, a décrit la scène durant une interview le 11 janvier :

L’intervention de la police nous a pris par surprise car il n’y a pas eu d’avertissement préalable. Certains d’entre nous les manifestants aux premières lignes se sont assis par terre alors que d’autres se sont enfuis en courant vers l’intérieur du centre de formation d’Inezgane, mais les passages à tabac de la part de la police se sont poursuivis d’une manière arbitraire et violente.

Il y avait une stagiaire qui a été violemment battue sur la tête, les épaules et la poitrine ; on pouvait voir du sang sur sa tête. J’ai essayé de la porter pour l’éloigner, mais j’ai alors été battu sur mon épaule et je ne pouvais plus la porter. Puis cinq policiers m’ont encerclé et m’ont frappé avec des bâtons et m’ont donné des coups de pied au corps, aux épaules et aux pieds. L’un d’eux m’a donné un coup de pieds dans les testicules. Je peux à peine marcher. J’ai été emmené en ambulance à l’hôpital d’Inezgane et j’ai perdu ma vision durant quelques heures. J’ai été transféré aux urgences de l’hôpital Hassan II à Agadir, mais après une nuit passée là-bas, ils nous ont forcés à partir parce qu’ils ont reçu des instructions de la police.

Rachid, 26 ans, un autre enseignant stagiaire qui a demandé à être identifié seulement par son prénom, a affirmé que la police l’avait battu jusqu’à ce qu’il s’évanouisse. Il a ajouté que malgré le fait qu’il était présent aux premières lignes de la manifestation, il n’avait pas entendu les officiers des forces de sécurité donner aucun avertissement avant de commencer à disperser violemment la foule :

Les policiers nous avaient encerclés de tous les côtés quand ils ont commencé à nous battre indistinctement. Après cela, je ne peux pas me souvenir des détails de ce qui m’était arrivé. Tout ce que je peux me rappeler, c’est que j’ai perdu connaissance en essayant de revenir au centre de formation.

Finalement, une ambulance m’a transféré à l’hôpital, mais seulement après qu’ils aient transporté les cas graves. A l’hôpital d’Inezgane, j’ai découvert que j’avais subi des coups à la tête et sur ma main droite, puis j’ai été transféré à l’hôpital Hassan II à Agadir où j’ai passé une nuit avant d’obtenir mon congé. Je suis sûr que j’ai été frappé par des agents de sécurité, mais je ne sais pas qui ils sont.

Les photographies, vidéos et dossiers médicaux des victimes que Human Rights Watch a examinés semblent confirmer les récits des témoins. Un enregistrement vidéo de la manifestation d’Inezgane mis en ligne par le site internet Rassdmaroc (L’Observateur du Maroc) montre les membres de la police antiémeute, brandissant des matraques en caoutchouc et tenant des boucliers, en train de battre les manifestants tandis que ces derniers essaient de trouver refuge dans un bâtiment voisin.

Les photographies fournies par des militants montrent un policier dans une tenue antiémeute en train de battre avec une matraque une femme portant un foulard rouge et une blouse de laboratoire blanche tandis qu’elle est assise par terre. D’autres photographies montrent la même femme, identifiée par la suite comme Lamia Zguiti, une enseignante stagiaire, après les manifestations, son visage et sa tête ensanglantés tandis que d’autres manifestants et le personnel médical s’occupent d’elle. Les dossiers médicaux fournis par les militants indiquent que plusieurs manifestants ont subi des traumatismes, y compris des blessures à la colonne vertébrale, des fractures de même que des blessures au visage et à la tête.

Les normes internationales en matière de droits humains limitent l’usage de la force par la police à des situations où cela est strictement nécessaire. Les Principes de base des Nations Unies sur le recours à la force et l'utilisation des armes à feu prévoient que les responsables de l’application des lois pourraient avoir recours à la force seulement si d’autres moyens restent sans effet et seulement dans la mesure nécessaire pour atteindre le résultat légal prévu.

Conformément à l’article 21 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, les autorités marocaines sont tenues de respecter le droit de réunion pacifique et ne peuvent imposer que des restrictions proportionnelles aux manifestations « dans l'intérêt de la sécurité nationale, de la sûreté publique, de l'ordre public ou pour protéger la santé ou la moralité publiques, ou les droits et les libertés d'autrui ». L’expert de l’ONU en matière de liberté de réunion a affirmé que cela devrait signifier que les États ne devraient pas exiger des organisateurs des manifestations qu’ils obtiennent des autorisations avant la tenue des manifestations, mais seulement d’en informer les autorités.

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